Le grand ordinaire

C’est en repérant par hasard la tranche de ce livre à la BM que j’ai déniché ce premier roman australien, Le grand ordinaire écrit par Jeremy Chambers. La quatrième de couverture aura fini de me convaincre. Me voilà embarquée avec Smithy dans une bourgade perdue de la région de Victoria, au sud-est de l’Australie, où triment, jour après jour, sans autre horizon que les centaines d’hectares de vignobles, une poignée de saisonniers.

Cernés par les ceps, la chaleur et l’ennui – ces hommes, le soir venu, filent au pub se saouler à ne plus tenir debout. Oublier cet environnement de désolation, oublier le désespoir ambiant, oublier cette vie de dur labeur sans espoir, Smithy, le personnage principal, ancien tondeur de moutons et buveur invétéré est aujourd’hui  contraint à ne plus toucher à une goutte d’alcool pour des raisons de santé. Sans l’alcool, la chape de nuages se lève et Smithy voit la vie telle qu’elle est.

Sa vie, celle de son fils, Spit et de ses amis. Il observe ainsi ses compagnons de travail se détruire à petit feu, les anciens embarquant les plus jeunes au pub. Smithy se joint à eux sans réelle envie, sa consommation de limonade étant devenue un sujet de moquerie.  Mais lorsque cet homme rentre chez lui, son passé lui revient  : son mariage malheureux, son amour de jeunesse disparu. Puis peu à peu, Smithy se souvient des fantômes de son passé :  ses premières années dans un orphelinat tenu par des sœurs catholiques au nord de l’Australie, dans le bush où avec quelques autres têtes blondes il côtoyait les négrillons et accompagnait parfois le Père dans ses tentatives d’évangélisation de ces aborigènes qui l’impressionnait fortement.

« Et je me rappelle les noirs sauvages arrivant en période de disette, sombres, émaciés et presque nus, leurs longues jambes minces et leur corps râblé, leur visage telle une horreur cauchemardesque, portant leurs enfants, flanqués de meutes de chiens, et ils plantaient le camp contre les murs de pierre, réclamaient de la farine et du sucre que les sœurs distribuaient chaque matin, car elles les redoutaient. Et ils se pelotonnaient à l’ombre des bâtiments et nous les regardions vaquer à leurs occupations, les feux de camps rougeoyaient jour et nuit, les femmes riaient en coinçant un chat qu’elles battaient avec leur bâton d’igname avant de le dépiauter et de le cuir avec du pain indigène, des lézards et des asticots, et nous autres les garçons observions à bonne distance leurs massues, leurs lances, les motifs épais des cicatrices boursouflées et puis leurs femmes, mais elles nous jetaient à peine un coup d’oeil, même si leurs chiens se levaient et grondaient, montraient les dents, et s’ils s’occupaient tout seuls jusqu’à ce qu’ils dépassent les bornes et les hommes arrivaient avec leurs fusils et les renvoyaient dans le désert. » (p.221)

Lorsque Charlotte, l’épouse de Brett Clayton, la terreur locale de la ville, vient trouver refuge chez lui, effrayée par la sortie imminente de son époux de prison, Smithy y voit une possibilité pour lui de racheter une part de son passé, de ses erreurs, une sorte de rédemption. Mais Charlotte ne va pas bien, comme Smithy, elle plonge dans un long monologue intérieur sur les réminiscences de son passé. Coincée dans ce no-man’s land, la jeune femme n’y voit aucune possibilité de s’en sortir. Seuls les très jeunes ont espoir de partir un jour vers la ville.
Jeremy Chambers livre ici un roman, plutôt court, qui pourra paraître très sombre à certains lecteurs. Et pourtant une lumière accompagne Smithy. Une petite lueur qui permet au lecteur de s’accrocher à la vie, comme Smithy malgré son âge et sa solitude.
Le talent de Chambers est de savoir reproduire parfaitement la vie de ces saisonniers, leurs tics, leurs façons de penser avec des phrases courtes et percutantes. Les dialogues sont, pour ma part, un véritable exercice de style et le lecteur peut en être troublé au départ. Ici on parle peu mais on parle bien. Ces saisonniers, oubliés de l’Australie moderne et industrielle, ne sont pas si éloignés de leurs cousins américains comme chez Steinbeck. C’est l’Australie des pauvres, des oubliés. La prose de Chambers est magnifique, il oscille entre la beauté éphémère des femmes, de la nature (des roses) et le dur labeur des vignobles, la vieillesse.
« Il a dit quoi, Boss ?  je demande à Roy.
Roy hausse les épaules. Il a laissé le moteur tourner.
Pas grand-chose. Il a rien dit.
Ah bon? Je fais.
Rien que j’aie entendu, dit Roy.
Alors rien, je dis.
Roy secoue la tête. Il remonte sa vitre et part.  » (p.171)
J’avoue cependant le monologue de Charlotte m’aura, à la fin, déjà mélancolique, quelque peu pesé et je suis passé en mode lecture rapide sur trois ou quatre pages. Mais il faut absolument lire les derniers chapitres du roman lorsque Smithy se remémore ses premières années dans cet orphelinat. Ces passages sont sublimes.
Jeremy Chambers a signé ici un premier roman d’une beauté somptueuse, porté par le vent du désert, il nous offre une écriture poignante et puissante, pas très éloignée de Steinbeck, Faulkner, Carver… 
A découvrir de toute urgence.

Éditions Grasset, traduction Brice Matthieussent, 311 pages.

8 thoughts on “Le grand ordinaire

  1. Oh non! Un 5 étoiles, l'Australie rural… Encore un auquel je ne résisterai pas. Si en plus, c'est traduit par Brice Matthieussent! Il m'aurait échappé, celui-là. Merci pour la découverte.

  2. Trop contente ! Je t'avais laissé croire que tu pouvais ne pas craquer sur mes lectures avec le testament, hop terminé !

    Oui et la traduction est top 😉

  3. Aaaah sirop! Marie-Claude et toi vous vous êtes donné le mot pour nous tenter ainsi avec vos lectures?

    Je note avec intérêt.

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