Une odyssée américaine

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas croisé la route de Jim Harrison.  Puis j’ai lu quelque part une référence à ce livre en particulier : Une odyssée américaine (The English major). J’ai donc accepté de m’embarquer avec Cliff, ce fermier poussé à la retraite, qui du jour au lendemain décide de prendre la route à la découverte des cinquante États américains avec l’idée saugrenue de les renommer.

Cliff, la soixantaine, a vu son épouse Viviane le quitter après quarante ans de mariage. Celle-ci, promoteur immobilier à succès s’ennuyait avec son mari, éleveur de bétail dans le Michigan. L’ancien prof d’anglais  avait tout plaqué au bout d’une quinzaine d’années d’enseignement pour se lancer dans l’élevage du bétail, sans doute plus à l’écoute de sa passion naturaliste. Mais au départ de sa femme, celle-ci vend la ferme et le voilà divorcé et sans maison. Cet amoureux de Thoreau et d’Emerson décide d’organiser son propre retour à la nature. Sa lubie ? Emporter un puzzle représentant les cinquante États et à chaque fois qu’il franchit une frontière, il se débarrassera de la pièce correspondante.  Très rapidement, son projet initial prend l’eau – d’abord parce qu’il embarque avec lui une des ses anciens élèves devenue sa maitresse Marybelle (47 printemps et mariée) qui lui fait faire de multiple détours et lui prend pas mal la tête (mais lui permet de soulager une libido en pleine forme, la nouvelle crise de la soixantaine?) et parce que Cliff ne sait pas trop lui-même où il en est. Il décide finalement d’aller voir son fils Robert, un producteur hollywoodien homosexuel dont il s’est toujours senti très éloigné mais qu’il préfère gay à républicain (je ne pouvais pas ne pas citer cette phrase).
« Comme le siège avant était brûlant, elle a fait « aïe » puis elle s’est agenouillé en tournant vers moi son derrière seulement vêtu du bas de son bikini, et a étendu sa chemise et son jean pour protéger sa peau du siège brûlant (…) Bref, ma serveuse m’a rappelé une version plus âgée de cette fille, et voilà pourquoi mon asticot s’est agité quand elle a nettoyé la tache de sauce tartare sur ma chemise neuve ». (p.23)
Cliff, le narrateur, nous emmène donc dans un voyage ponctué de rencontres cocasses, de scènes de sexe assez amusantes et nous laisse avec les réflexions, les souvenirs et les émotions de cet homme dont je me suis sentie, malgré la différence d’âge, de culture et de sexe (sa libido est impressionnante mais très drôle) assez proche. Car Cliff a un regard très pertinent sur le passé et sur ce qu’on fait de sa vie ou du moins comment on l’a rêvée et à quoi la réalité nous ramène tous.
L’autre face de ce roman qui en fait une véritable odyssée américaine sublime est cette ode à la nature, à l’Amérique sauvage, aux espèces animales, aux oiseaux, aux rivières. J’ai adoré ce road trip et retrouver la passion de Jim Harrison pour son pays, ses paysages, ses rivières, son histoire. Lorsque Cliff voit pour la première fois l’océan Pacifique, le lecteur est avec lui, à chaque pas.  On redécouvre l’Amérique en la compagnie d’un homme qui en profite pour réfléchir à sa propre histoire. Car Cliff symbolise tant d’histoires humaines, celles de ceux ayant un jour été quittés, celles de ceux ayant trompé, celles de ceux s’étant trompés, ceux qui ne semblent plus adaptés à la vie moderne (Cliff et ce maudit téléphone portable payé par son fils). Cliff est un rubik’s cube dont chacun peut s’identifier à une ou plusieurs facettes.
« Soudain j’ai eu un incroyable coup de chance : un loriot de Scott à tête jaune et noire s’est posé sur une branche de pin, juste au-dessus de moi. Nous n’avons pas de loriot dans le Michigan mais je le connaissais grâce aux cartes Audubon que je collectionnais au cours élémentaire. J’ai levé les yeux vers ce oiseau qui baissait les siens vers moi. Certains moments de la vie sont vraiment beaux, ai-je pensé. J’étais donc allongé sur le dos dans une forêt inconnue tandis qu’une pulsation battait par intermittence sous mes côtes, et voilà que pour me tenir compagnie arrive un oiseau aussi jaune que du soleil liquide ». (p. 141)
J’ai adoré Cliff surtout lorsqu’il parle avec émotion de sa meilleure compagne, qui ne fut pas Vivian mais son chien Lola. Celle-ci l’accompagnait partout et semblait pouvoir lire dans ses pensées. Vous ne serez donc pas surpris de découvrir que son épouse était jalouse du chien. Et que, moi-même heureuse propriétaire d’un canidé, je comprenne tout à fait cette passion inappropriée pour un animal 😉
« Elle aimait aussi écrire que mon père décédé aurait voulu que je réussisse, alors que lui n’avait jamais parlé de ce genre de chose, sinon pour dire que les gens qui réussissaient n’avaient pas une minute à consacrer aux activités essentielles de la vie, telles que la chasse, la pêche, la gnôle et les balades dans les bois » (p.222)

N’hésitez donc pas une seconde avant d’embarquer avec Cliff dans ce road trip très amusant tout en étant instructif, émouvant et passionnant. L’Amérique telle que les amoureux du nature writing l’aiment. Telle que je l’ai aimée, et que je continue de l’aimer à chaque road trip que j’effectue. Il n’y a pas à dire, ce cher Jim m’avait vraiment manqué ! Vous y apprendrez beaucoup sur la vie et sur votre propre histoire et vous serez en excellente compagnie, enfin une fois Marybelle débarquée !
Et au final, Cliff aura tenu sa promesse ….

Alabama : Chickasaw
Alaska : Kolyukon
Arizona : Apache




Éditions Flammarion, traduction Brice Matthieussent, 317 pages

22 thoughts on “Une odyssée américaine

  1. Tu es vraiment impitoyable. Comment puis-je résister à un billet comme ça? Surtout qu'il y a un bail que je n'ai rien lu du grand Jim.

    Ton billet est vraiment inspirant. Et tu as de ces phrases… "Cliff est un rubik's cube dont chacun peut s'identifier à une ou plusieurs facettes."

    Comment résister? Moi, j'en suis incapable. Je viens de le commander.

    Tu ne peux pas prendre une pause et lire un p'tit roman bien bien français, histoire de me donner le temps de souffler et de renflouer mon porte-monnaie?!!!

    J'ai dévoré un roman québécois aujourd'hui. Je tombe dans le Annie Proulx terre-neuvien ce soir (à cause, non, plutôt grâce à toi!).

  2. Oui et je voulais aussi dire qu'au départ j'avais peur que la traduction du titre soit pompeuse mais pas du tout !

    Merci mais je sais qu'il te plaira beaucoup et que tu vas bien t'amuser en sa compagnie.

    Euh là j'ai fini un autre roman (gros coup de coeur) et j'enchaine avec un roman américain donc euh… et j'ai six billets en attente … désolée 😉

    Oh génial pour Annie Proulx – le début peut sembler un peu longuet mais après on ne le lâche plus !

  3. Oui il te plairait et la libido, disons qu'en compagnie de Marybelle il y pense (comme tous les hommes) mais c'est plutôt cocasse, jamais graveleux ! et ce n'est pas le thème majeur du roman. Disons que la nature redonne un coup de jeune à ce cher Cliff 😉

  4. Voilà un article qui donne envie d'aller dans sa librairie de suite ! Tout dans cette chronique me plait, et déjà, j'aime assez le personnage, alors que je connais peu de lui !

    Tu vas faire du mal à ma WL à ce rythme !

  5. Oh désolée, ma WL ne cesse de grandir aussi et parfois par ta faute ! Mais oui, je me suis rapidement attachée à Cliff 😉

  6. J'avais l'impression de l'avoir déjà lu, mais non, c'était "Grand maître". J'avais eu un avis mitigé notamment à cause de ces passages sur la libido ! mais là tu me tentes !

  7. Jamais lu Harrison. Un grand nom de la littérature américaine qui manque à mon palmarès de lecteur, il va falloir que je corrige ça un jour !

  8. Moi aussi cela fait longtemps que je n'ai pas lu le grand Jim Harrisson ! Il faut dire à ma décharge que je l'ai pas mal lu au lycée, ensuite ma petite soeur m'a piqué tout les bouquins ^^
    Je note le titre, à lire et puis ensuite à prêter à ma soeur, la vraie fan (quoiqu'elle doit déjà l'avoir aperçu, logiquement)
    Bref un billet qui fleure bon la nostalgie pour moi, et qui donne une fichu envie de se plonger à sa suite ! nouveau

  9. oui moi aussi, j'ai lu Dalva à l'âge de quatorze ans !

    et je confirme : il faut se replonger dans Jim Harrison, c'est trop bon 😉

  10. Je n'ai jamais lu de Harrison. Allez hop, je commencerai par celui-ci qui en plus à l'avantage d'être à la médiathèque ! 😉

  11. Ton billet est très beau et si je n'avais pas été aussi déçu par ma lecture d'un de ses romans, je t'aurais dit que j'allais l'acheter à l'instant. J'avoue, je suis encore incertain, mais je finirai par lui redonner une chance.

  12. Oh oui vas-y ! J'ai lu une chronique sur le livre que tu as lu et idem la personne disait que c'était une déception par rapport à tous ses autres livres. Lis Dalva ou celui-ci car toutes les critiques sont identiques : génial !

  13. Cela fait longtemps aussi que je n'ai pas croisé la route de Jim Harrison et tu me donnes très envie avec celui-ci ! Pourvu qu'il soit à ma bibli 🙂

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