Enfants de poussière

Grand Esprit, garde-moi de critiquer mon 
voisin
tant que je n’ai pas marché une heure durant
dans ses mocassins
                        Vieille prière indienne
Absaroka, dans le Wyoming, est le comté le moins peuplé de l’Etat le moins peuplé d’Amérique, aussi y découvrir le corps d’une jeune Asiatique est plus que déconcertant. Le coupable paraît tout désigné quand on trouve, à proximité de la victime, un colosse indien frappé de mutisme en possession du sac à main de la jeune femme. Mais le shérif Walt Longmire n’est pas du genre à boucler son enquête à la va-vite. D’autant que le sac de la victime contient une vieille photo de Walt prise quarante ans plus tôt, et qui le renvoie à ses souvenirs de la guerre du Vietnam.
 
 
Craig Johnson réussit à mélanger présent et passé au gré de deux enquêtes, l’une située dans une ville fantôme du Wyoming et l’autre dans les boîtes de nuit de Saigon en temps de guerre. Walt Longmire va ainsi mener son enquête sur la mort de la jeune femme asiatique, trouvée dans un fossé le long de la route tout en revivant mentalement son passé d’enquêteur pour la police navale militaire à Saigon.
J’avoue qu’au départ, j’étais un peu déconcertée par ce choix narratif (qui s’identifie aussi au niveau de la forme par une police différente) mais très vite j’ai plongé dans les deux histoires avec le même intérêt. Walt, rajeuni, plongé dans la salle guerre où très vite il réalise que l’ennemi n’est pas celui qu’il croit et où il reviendra profondément marqué.
Mais le plaisir immense procuré par ce roman c’est de découvrir qu’il y a quarante ans, dans le fin fond de la jungle vietnamienne (ou laotienne) Walt pouvait déjà compter sur son meilleur ami, Henry Standing Bear (Ours Debout). Mon chouchou. Oui, j’avoue je ne suis pas très objective quand il apparait.

La Nation Cheyenne, tel est son surnom, veillait déjà sur lui. Comme il veille toujours quarante ans plus tard sur son ami shérif et sa fille, Cady, en pleine convalescence à l’hôpital avant de repartir à Philadelphie. Walt n’arrive toujours pas à établir une relation simple avec sa fille et peut compter sur son meilleur ami l’accompagner.

Lorsque deux vieux frères paysans découvrent sur leur propriété le corps inerte d’une jeune femme asiatique, l’enquête commence pour Walt. Ils se rendent dans le seul bar à la ronde de Powder Junction, le Wild Bunch. A son bord, un jeune barman Philip Maynard, nouveau dans la région et un quinquagénaire asiatique, Tran Van Tuyen, Californien. Les deux hommes vont tour à tour témoigner et l’homme âgé va identifier la victime comme sa petite fille, Ho Thi Paquet, mais Walt doute de leurs témoignages. Encore plus troublant,  Walt trouve une photo de lui, jeune militaire, dans le portefeuille de la victime. L’enquête va prendre un nouveau tournant.

Mais il lui reste à deviner qui est ce mystérieux colosse de 2m10, un indien Crow, identifié ainsi par les motifs sur ses mocassins (le titre original du roman est Another man’s mocassins), trouvé tout près du corps et qui refuse de parler mais menace de faire vaciller les barreaux de sa cellule s’il est laissé seul une minute. Alors Ruby, Vic Moretti, Double Tough ou Frymire vont se succéder les uns après les autres, nourrissant le colosse de dizaines de tourtes ou de pizzas. C’est finalement une partie d’échecs entre Walt et Lucien, l’ancien Shérif qui poussera le colosse à sortir de sa torpeur. Virgil White Buffalo, tel est son nom partage avec Walt son passé de militaire au Vietnam mais aura passé pour sa part le reste de sa vie entre la prison et l’hôpital psychiatrique.

Un de mes passages préférés du livre est lorsque le neveu et le fils de Virgil White Buffalo, viennent l’identifier. Car le colosse possède comme seul identifiant avec lui un sac médecine Crooked Staff/ et Crzay Dogs, des clans Crow. Le lecteur en apprend alors plus sur l’histoire et surtout les croyances des Crow, des Cheyenne – et ainsi c’est en langue crow, cheyenne ou lakota que s’expriment ces trois colosses. J’aime toujours autant lorsque Craig Johnson s’attarde sur les croyances et les histoires des différentes tribus du Wyoming et les promesses jamais tenues du gouvernement américain à leur égard.
Copyright 
L’histoire de l’Amérique est doublement présente ici avec la ville fantôme de Bailey, à proximité du fameux Hole in the Wall où le Wild Bunch (la Horde Sauvage) de Butch Cassidy et Sundance Kid venaient se réfugier après leurs braquages. C’est donc dans ce lieu très chargé que se joue la majorité de l’enquête concernant cette jeune femme asiatique, une enfant de poussière.
L’intrigue peut sembler paraître complexe et je préfère ici ne pas en dire trop, mais sachez qu’elle est très prenante et que j’ai dévoré le roman en une soirée et une après-midi.
Walt ne peut s’empêcher de sentir toujours une présence autour de lui lorsqu’il met les pieds à Bailey. Les fantômes l’accompagnent-ils ?  Cette ville devenue fantôme à la suite d’un drame arrivé il y a cent cinquante ans sera le lieu où vont se retrouver tous les personnages principaux du roman, comme dans les western de mon enfance où le shérif affrontait les méchants dans la rue principale d’une bourgade de l’Ouest, ou lorsque le Wild Bunch faisait son apparition. Du bon, encore du bon avec Craig Johnson.
 
Editions Gallmeister, Collection Totem, traduction Sophie Aslanides, 370 pages.

10 thoughts on “Enfants de poussière

  1. Grrr… non c'est moi qui Grr pour ton billet du jour 😉

    On suit un peu sa vie (même si les livres se lisent quand même), donc si tu peux commence plutôt par Little Bird 😉 Un autre superbe livre où il livre une belle bataille avec la nature déchainée !

  2. Super ! Bon après il te faudra lire… les autres !

    Mais je suis ravie que tu découvres Longmire et surtout mon tendre Henry Standing Bear (ps : il est à moi!)

  3. Après Percival Everett, j'ai très envie de continuer à explorer les grands espaces américains, avec Craig Johnson ce sera parfait je crois !

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