Le dernier gardien d’Ellis Island

avril 15, 2015
Le dernier gardien d’Ellis Island
New York – 3 novembre 1954. Dans quelques jours, le centre d’immigration d’Ellis Island va fermer ses portes. John Mitchell, son directeur reste seul dans ce lieu déserté et remonte le cours de sa vie en écrivant dans un journal les souvenirs qui le hantent : Liz, l’épouse aimée et Nella, l’immigrante sarde porteuse d’un étrange passé. Un moment de vérité où il fait l’expérience de ses défaillances et se sent coupable à la suite d’évènements tragiques. Même s’il sait que l’homme n’est pas maitre de son destin, il tente d’en saisir le sens jusqu’au vertige. A travers ce récit, résonne une histoire d’exil, de transgression, de passion amoureuse, et de complexité d’un homme face à ces choix les plus terribles. 
Ces mots ne sont pas les miens, même s’ils résument assez bien ce roman. Assez bien, car il m’aura définitivement manqué quelque chose pour vous dire que j’ai beaucoup aimé ce livre. Je l’ai lu un dimanche en deux fois. Il ne fait que 163 pages (sans compter l’épilogue).
Une fois en main, je l’avoue, j’ai eu plaisir à lire le testament de cet homme, qui à la veille de la fermeture d’Ellis Island, choisit de raconter les faits marquants de son existence. Celle d’un homme qui aura passé quarante-cinq années à Ellis Island, accueillant des milliers d’hommes et de femmes, d’enfants, fuyant un pays en guerre, la persécution ou tentant leur chance en Amérique – pays de toutes les opportunités. John Mitchell gravira les échelons et ne quittera plus cet île. Il en deviendra son prisonnier.
En écrivant ces mots, je dois dire que j’ai beaucoup aimé le style de l’auteur, elle sait manier la langue française et raconter les histoires, comme celle de Nella dans son pays natal.
« A sa mort, toute ma géographie personnelle, toute mon appréhension des lieux s’est trouvée redessinée. Sans elle, Broadway n’était qu’une désolation, un intenable vacarme, et jamais il ne me serait venu à l’idée de franchir seul la porte des cafés ou des petits restaurants que nous fréquentions » (p. 51)

Alors pourquoi ce sentiment d’inachevé ? Peut-être que le style même de l’auteur fait qu’une certaine distance s’installe entre le personnage principal et le lecteur. Une sorte d’embarras. Un homme qui livre ses passions secrètes, ses actes manqués et qui en même temps se fait juge des autres, je ne sais pas, cela m’a quelque peu dérangé.  Il lui manquait comme un supplément d’âme. Une accroche pour la lectrice que je suis.

John Mitchell aura choisi de demeurer sur cette île toute sa vie, surveillant l’arrivée de milliers d’immigrants – gardant certains en détention pendant plusieurs jours, semaines ou mois et en refusant l’entrée à une minorité (l’Amérique a toujours refusé d’accueillir sur son sol les malades, les arriérés mentaux ou ceux qu’ils soupçonnaient révolutionnaires ou communistes).

En fait, je dois être honnête : le problème que j’ai eu avec ce livre, qui m’empêche de lui offrir toute ma compassion, est la personnalité même du protagoniste, John Mitchell. Il a fait de sa vie le centre de toutes les tragédies. Il s’approprie le malheur de milliers d’immigrants et refuse à toute autre de porter ce poids.  Il a été marié mais s’est retrouvé veuf jeune. Il oubliera sa femme pour ne souvenir que d’une immigrante italienne.
« Nous n’avons plus rien, monsieur, sinon la certitude de demeurer des exilés jusqu’à notre dernier jour, loin du monde qui nous a vus naître et grandir, loin de notre langue natale. Faut-il encore que vous nous priviez des accents sur notre nom ?« . (p145)

Plus je le lisais son récit, moins je l’appréciais. Il se veut le témoin de toutes ces souffrances, de tous ces espoirs mais ne fait que s’épancher sur ses remords et ruminer ses digressions. Alors, soit, Mitchell n’aura pas respecté les règles une seule fois en quarante-cinq ans. Mais lire à la fin qu’il s’agit d’une véritable tragédie humaine, j’ai eu du mal. Lire que l’homme qui trouve son testament est à ce point bouleversé, soit. Mais ce ne fut pas mon cas. La véritable tragédie humaine, c’est celle des immigrants. Et l’auteur sait à merveille rappeler le sort de ces immigrants, leurs doutes, leurs espoirs réduits à néants. Comme lorsqu’elle donne la parole à cet intellectuel hongrois dont l’Amérique lui ferme la porte pour cause de sympathie communiste. J’aurais aimé être avec eux à Ellis Island. Je connais bien Ellis Island car je l’ai visité lors de ma première visite à New York, j’étais encore très jeune. Je me souviens de ces bâtiments, peu des photos mais surtout du vent, de l’extérieur et de cette vue sur Miss Liberty, la fameuse statue de la Liberté. J’ai vraiment apprécié le style de l’auteur, son amour de la langue française. Lorsqu’elle raconte l’histoire de Nella dans son village, on sent presque qu’elle a besoin de respirer loin du personnage de Mitchell. La romancière a voulu en narrant l’histoire de cet homme raconter celle d’Ellis mais aussi de ces immigrants. J’aurais préféré qu’elle se concentrent sur eux. Je la remercie cependant d’avoir écrit sur Ellis Island qui a vu passer ici ces milliers d’hommes et de femmes devenus citoyens américains et qui ont contribué à construire l’Amérique telle qu’on la connaît aujourd’hui. En aparté, j’aime beaucoup cette maison d’édition et le format du livre, la qualité du papier, le choix de la police. On a tout de suite envie de l’ouvrir et de partir en Amérique.

Editions Notabilia, 163 pages, ouvrage lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais

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2 commentaires

OhOcéane avril 16, 2015 - 8:35

trop de distance crée un gouffre en somme ? J'avoue ne pas être tentée plus que ça, même si effectivement il y a de jolies tournures de style.

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Electra avril 16, 2015 - 8:36

Oui, quelque chose m'a manqué tout du long, pourtant ce lieu est passionnant et certains passages sont très beaux.

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