La rivière de sang

Mon plaisir est de promener sur le web dans les catalogues des maisons d’édition et de repérer des livres plus ou moins récents. Jim Tenuto a publié La rivière de sang en 2006, il a même fait partie des finalistes pour le Prix Elle l’année suivante. Gallmeister a déniché encore une fois une petit diamant brut. Il m’était difficile d’y résister : le Montana, un ranch de bisons, les Hutterites – bref, tout cela m’a ramené quelques années en arrière à l’époque où je foulais le sol de ce magnifique État.
 
Ex-star du football universitaire et vétéran de la guerre du Golfe, Dahlgren Wallace a enfin réussi à poser ses valises. Il mène désormais une existence paisible de guide de pêche dans le ranch de Fred Lather, un magnat des médias devenu éleveur de bisons dans le Montana. Jusqu’au jour où l’un des invités de Lather se fait assassiner à quelques pas de lui. D’abord suspecté du crime, Wallace se trouve embarqué malgré lui dans une enquête où se côtoient milices néo-nazies, éco-terroristes et ranchers véreux prêts à tout pour mettre la main sur le ranch de Lather.
De faux coupables en vrais crimes, Jim Tenuto dresse avec humour le portrait acide d’une Amérique déglinguée jusque dans les paysages sauvages et menaçants du Montana.
Après un début de lecture compliqué (manque de temps), il aura fallu attendre un week-end pour que je puisse me plonger avec délectation dans les aventures de Dahlgren et avaler d’une traite les 250 dernières pages du roman, le sourire aux lèvres.
Vous aurez compris : j’ai vraiment adoré ce livre même si le personnage principal croise sur son chemin de véritables tarés cupides et avides.
Frédéric Vitoux du Nouvel Obs avait très bien résumé ce livre : « Comment définir cet excellent premier roman ? Comme un polar des grands espaces ? Un chant d’amour au Montana ? Un portrait inquiétant d’une Amérique à la dérive ? Ou comme un livre d’une tonalité plutôt gaie, rapide, tonique, où l’auteur appelle un chat un chat et ne confond pas une truite arc-en-ciel avec une cuttbow ni avec une cutthroat aux traits carmins sous les branchies. Le bonheur en somme. »
Si vous êtes d’humour plutôt joyeuse, comme ce fut mon cas par ce grand soleil – vous allez le voir comme un livre tonique, gai et drôle et comme une véritable déclaration d’amour pour le Montana et la pêche à la truite. Si vous êtes d’humeur maussade, vous allez le voir comme le visage sombre de l’Amérique : celui des extrémistes en tout genre : les éco-terroristes, les milices néo-nazies et les éleveurs de bœuf prêts à tout pour récupérer la terre et tuer les bisons.
« Le moment de perfection était proche. Ma définition de la perfection inclut une rivière, de la solitude, une mouche sèche et une truite. Fabrication de nouveaux souvenirs pour remplacer les vieux. L’eau lente du ruisseau était glacée, d’un vert tourbeux. Aucun autre pêcheur ne troublait le calme des lieux. »
Je ne peux que vous inciter à le lire – il reflète bien ce double visage de l’Amérique mais aussi cette période charnière où les stars hollywoodiennes (et milliardaires en tout genre) sont venus jeter leur dévolu sur les terres du Montana (et du Wyoming) pour y réaliser leur rêves de cowboys. Ce mouvement était lié en partie à Robert Redford, lui-même longtemps propriétaire d’un immense ranch et réalisateur de L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux. Suivirent d’autres films phares de cette époque : Et au milieu coule une rivière, Légendes d’Automne... Et quelques années plus tard, The Brokeback Mountain.
J’ai d’ailleurs vu le film de Redford à Great Falls – et je me souviens de l’ambiance de la salle : les gens rigolaient et fustigeaient les clichés qu’Hollywood répandaient sur eux (ex : le cowboy ne mange que d’énormes steaks de bœuf) et les libertés prises par les scénaristes (les lieux ne coïncidaient pas avec la réalité, la réserve indienne n’était pas la bonne, etc.). Mais qu’importe, la machine était lancée.
Je ne le cache pas : j’ai toujours rêvé de posséder un ranch au Montana, c’est clairement le paradis sur terre. Et d’y élever des bisons. Oui, mon plus grand rêve. Moi une française. Mais quand on a eu la chance d’y vivre quelque temps, difficile d’en revenir.

En attendant, lancez-vous et lisez ce livre mais avant préparez-vous à essuyer les coups tout en profitant de la beauté du Montana et de l’humour présent tout au long de ce roman.

Copyright Mary Koga (1972)
Dernière anecdote : c’est la première fois que je trouve un roman qui mentionne les Hutterites – quelle surprise pour moi ! Car j’avoue que je me sentais bien seule quand je prononçais leurs noms. Concrètement, cette communauté religieuse ressemble beaucoup aux Amish et aux Mennonites, bien mieux connus des français (merci Harrison Ford et Witness de Peter Weir). D’ailleurs, j’avais déjà croisé des Amish (le marché bio de Saint-Louis au Missouri les accueille par dizaine) mais j’ignorais tout des Hutterites. Ma première rencontre avec eux fut assez amusante donc j’ai décidé de vous la raconter.

J’arrivais au centre commercial de Great Falls quand j’ai aperçu sur le parking un bus scolaire jaune s’arrêter et une dizaine de jeunes gens (adolescents) en sortir – habillés comme les Amish (j’ai plus pensé à La petite maison dans la prairie j’avoue) : chapeaux de paille, chemises blanches à bretelles noires pour les garçons, foulards colorés ou à poids et robes à fleurs pour les filles. Etonnée de les voir sortir d’un bus (moderne) et encore plus lorsque je les ai vus de près : tous les jeunes arboraient au pied des baskets Nike !

Mon amie (et patronne) m’expliqua alors qu’il s’agissait d’Hutterites – une communauté religieuse d’origine allemande (du Tyrol), dont le chef était Jakob Hutter. Ils se sont réfugiés en Amérique au 18ème siècle. Principalement au Canada, au Sud Dakota et au Montana.
Copyright Mary Koga  (1972)
Contrairement aux Amish qui refusent toute modernité (pas d’électricité, de gaz, de voitures, etc.), les Hutterites sont ouverts à pas mal de choses. Ma chef me proposait d’aller les rencontrer chez eux car elle connaissait une des colonies. Nous voilà parties quelques jours plus tard. Éleveurs de porcs, ils ont tout le matériel moderne (tracteurs, camions, etc.) et roulent donc en voiture. Anabaptistes, ce n’est qu’à l’adolescence que les jeunes gens se font baptiser.
Ils parlent un vieux dialecte allemand tyrolien du 16ème Siècle, croisé avec un autre dialecte d’origine slovène (mes sept années d’allemand n’auront servi à rien). Les hommes et femmes mangent séparément (dans mon cas, dans des salles séparées). Une cloche et les prières régissent leurs vies quotidiennes. Les filles arrêtent l’école comme les garçons à l’âge de 14 ans et ils se marient très jeunes.
Tout le monde encensait leur pain – et moi, pauvre petite française qui rêvait de baguette, je me suis jetée dessus. Erreur ! Leur pain ressemble à du pain de mie… mais très très sec (vieux de dix jours) et très salé ! Mais j’ai fait bonne figure, comme lorsque j’ai eu peur en voyant certains enfants. En effet, les Hutterites emmènent donc régulièrement les jeunes en ville au contact de la civilisation moderne. Résultat : beaucoup d’entre eux sont attirés par cette vie et quittent la communauté. Dans le cas de la colonie en question (moins de trois cent membres), cela s’est traduit par des mariages entre cousins et la consanguinité a fini par rejaillir physiquement sur les visages de plusieurs jeunes (filles et garçons) : les yeux bridés, trop écartés, une bouche légèrement déformée… Ma patronne me l’a expliqué au retour, comprenant mon désarroi. Mais il s’agit d’une exception car comme le précise l’auteur, la communauté (dans sa totalité, USA + Canada) compte environ 40 000 membres, ce qui est suffisant pour éviter ce genre de soucis. Depuis des années se sont écoulées et les choses ont du changer.

Les Hutterites avaient accepté en 1972 la venue d’une photographe Mary Koga pour prendre les photos que je présente ici mais depuis ils refusent toute photo et ont même engagé au Canada des procédures pour ne pas avoir à fournir de photos pour leurs permis de conduire. Pour information, les habits n’ont pas changé depuis cette époque.
Si vous voyagez au Montana, n’allez jamais de vous même dans une colonie  Hutterite (ils emploient ce mot) sans y être invité. Cela serait très mal interprété. Vous avez de grande chance de les croiser de toute manière en ville ou sur la route et ils sont très gentils.
En attendant, jetez-vous sur La rivière de sang !

Gallmeister, Totem, Traduction Jacques Mailhos, 321 pages

16 thoughts on “La rivière de sang

  1. Je l'ai lu, un poil givré comme j'aime.
    Je viens d'emprunter à la bibli un Gallmeister qui se passe au Montana, intitulé les arpenteurs!
    Merci pour les informations sur les Huttérites. Passionnant.

  2. Les Arpenteurs ? Oh j'ai failli le réserver également mais comme je le demande pour mon anniversaire, je préfère attendre… J'espère que tu vas aimer !

    Oui, un poil givré, exactement ça !

    De rien, personne ne savait de qui je parlais quand je mentionnais les Hutterites, maintenant des gens me comprendront 😉

  3. Je viens de lire un bouquin qui me le rappelle pas mal ! (Billet pour ce dimanche), du coup je note ce titre, qui me parait juste assez sombre et décalé pour me plaire.

  4. J'aime en général moins la collection plus polar de Gallmeister mais là, tu es tentante (for a change). Et merci pour les infos sur les Huttérites. Je ne connaissais pas du tout du tout mais ils ont l'air effectivement plus ouverts et sympathiques que les Amish (pfiou, pas commodes).

  5. Je n'ai jamais parlé à un Amish, je les ai juste croisés à plusieurs reprises. Pour les Huterrites, c'est différent car ils amènent leurs enfants au centre commercial et acceptent des visiteurs dans leur colonie (à condition d'avoir demandé l'autorisation au préalable). Ils étaient donc accueillants mais restent néanmoins en retrait (surtout les femmes), et suivent toujours ces règles archaïques de la vie en communauté.
    Le plus drôle, ça reste quand même les Nike au pied !

  6. Wow! Electra, j'ai ADORÉ ton billet. Je t'imagine bien en éleveuse de bisons, un livre à la main!
    La partie biographique est fascinante. Je ne connaissais pas les Hutterites. Tu me donnes plus qu'envie de découvrir ce "chant d'amour au Montana"! MERCI, mon amie!

  7. Ah j'attendais ton avis et merciiiiii
    C'est facile d'écrire sur le Montana, les bisons .. tout ce que j'aime ! Oui, bonne idée le livre à la main 😉
    Les Hutterites restent encore très méconnus pourtant ils sont un drôle de mélange entre le passé et le présent. Assez fascinant.

    Merci ma belle (tu as vu ce que je lis en ce moment… grâce à toi 😉 )

  8. En effet, les Hutterites restent encore TRÈS méconnus. Les différences m'attirent (de personnalités, de modes de vie, de contrates…). Aussi, les Amish, et maintenant les Hutterites. Wow! Assez fascinant merci!
    Je suis en train de développer une véritable passion pour tous ces écrivains des grands espaces. J'ai passé plusieurs années avec des «écrivains très urbains», et là, le vent est en train de tourner!
    Oui, j'ai vu ce que tu as lu, et ce que tu lis. Tu te doutes bien que j'ai hâte de te lire!

  9. Merci ma belle ! Car tu as du t'y reprendre à deux fois – ma faute !!!

    Ah les grands espaces, une fois qu'on y a gouté .. difficile de faire marche arrière !
    Oui, je suis cette fois-ci partie dans le grand nord , grâce à toi…

    Je vais avoir du mal à revenir, je sens ça 😉

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