De père légalement inconnu

C’est dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais que ce livre est arrivé entre mes mains. De Françoise Cloarec, je ne connaissais que son ouvrage consacré à Séraphine de Senlis dont l’adaptation au cinéma connut un grand succès.
C’est en faisant la connaissance de l’adjudant-chef Philippe Lafargue, archéologue militaire au service historique de la Défense que François Cloarec a appris l’existence de service qui permet aux enfants sans noms d’entamer des recherches. C’est lui qui lui parlera de Camille, l’héroïne de notre roman.
Comme près de 4 000 enfants, Camille a embarqué à Saigon le 26 décembre 1955 à bord du Cyrenia en direction de Marseille, laissant derrière elle son passé, son histoire, sa mère et ses frères et soeurs. Camille est eurasienne, née d’une mère vietnamienne et de père légalement inconnu, présumé français. 
 
« Un jour, on appelle les enfants sur le pont : des dizaines de dauphins semblent encourager et soutenir les petits passagers dans une danse voluptueuse. Ils jouent, sautent, plongent, se déplacent à grande vitesse à la surface de la mer s’accompagnant de cris aigus. Les enfants applaudissent. La joie fait reculer la détresse, les raisons de la traversée. Seul le désir de vivre a un sens. L’envie de s’amuser, de plaisanter est plus forte que la mélancolie. L’abandon n’a pas encore de nom ». (p.96)
 
Ce roman rend hommage à travers le destin de Camille, petite fille confiée aux bons soins des Soeurs de l’institution française FOEFI en charge de transformer ces petits métis en de parfaits petits français à ces milliers d’enfants arrachés à leurs familles vietnamiennes, à leur langue, leur culture.
Car à l’époque, le gouvernement français veut soustraire ces enfants à leurs mères annamites, ces mères naïves et à ces pères français qui ont fauté et donnent une mauvaise image de la France. Alors ces biens-pensants de la FOEFI (fédération des oeuvres de l’enfance française en Indochine) vont avoir l’idée d’extraire ces enfants de leurs familles, leur pays et d’en faire d’honnêtes citoyens français.
En 2013, Camille recherche inlassablement à obtenir le nom de cet homme mystérieux. Son père. Sa mère Thi Vien ayant fait la promesse de ne jamais dévoiler ce secret, Camille a vécu toute sa vie un double sentiment d’abandon. Celui de sa mère lorsqu’elle l’a confié à l’institution française et de son père qui a refusé de la reconnaître.
Camille va rester des années dans cet orphelinat, avec d’autres petites filles et garçons dans la même situation. On lui fera oublier qui elle est, sa langue maternelle, son histoire.
« La voici à courir par les couloirs, à dévaler l’escalier central, à tomber, se relever, à pousser cette porte, puis une autre, toutes. Que de l’abîme et du silence, que des espaces infinis et sans horizon.
A chaque station devant une porte close elle hurle :
– Maman !
Elle sait désormais ce qu’est la dépossession. » (p. 104)
 
Copyright 
Mais ce fameux jour de 2013, alors que Camille a déjà 66 ans, sa rencontre avec cet archéologue militaire va venir tout bouleverser.
J’ai lu ce livre en une seule journée, il est passionnant car il se présente à la fois comme une enquête sur le mystérieux homme qu’était le père de Camille, mais aussi un récit historique sur l’Indochine, sur l’histoire française coloniale dont le sort sera réglé par la défaite sanglante de Dien Bien Phu.
C’est aussi un magnifique récit sur la quête d’identité, pouvoir mettre un nom, un visage, une histoire sur sa propre histoire. Je connais dans mon entourage une jeune femme dont la mère est eurasienne et qui n’a jamais su qui était son père aussi je n’ai eu de cesse de penser à elle.
« Toute leur enfance, Noëlla, Polly, Renée et Camille l’ont mené sous le boisseau, l’ont rendue inaccessible à elles-mêmes. Soudées, elles le sont, et ça les aide à vivre. Le Vietnam, petit à peit leur est devenu de la brume et de l’éternité – c’est cela, de l’éternité ». (p.136)
Les chiffres sont assez parlants : plus de 4 500 enfants eurasiens seront rapatriés en France et confiés à des orphelinats. On n’en parle jamais. J’ai plus entendu parler des enfants eurasiens rapatriés lors de la chute de Saigon en Amérique.
J’ai eu la chance de visiter le Vietnam (tout le pays dont Hué et le Palais Impérial) et de tomber amoureuse avec cette terre, cette mer et ce peuple. J’ai rencontré un vieillard qui était chauffeur pour un colon français dans une plantation d’hévéa. J’ai sans le savoir croisé les pas de Camille et de son histoire.

Editions Phébus, Littérature française, 137 pages

4 thoughts on “De père légalement inconnu

  1. C'est très beau, ce que tu en dit. Je connaissais un peu l'histoire de ces enfants, notamment à travers l'histoire de l'actrice Dany Carrel (même si son histoire à elle est plus heureuse).
    Ce la ne m'étonne pas qu'un tel livre trouve sa place dans une sélection pour le prix des lecteurs nantais: l'histoire de notre ville, port ouvert sur le monde pour le meilleure et pour le pire, s'inscrit complètement dans cette belle démarche de mémoire.
    Je note avec plaisir le titre afin de le lire, je pense l’apprécier avec le même enthousiasme !

  2. Tu m'apprends quelque chose sur Dany Carel (bien que je sache qui c'est, je n'ai jamais fait le lien avec l'Indochine).
    Oui, Nantes – je suis un peu comme l'enfant nantais, Jules Verne : on nous a toujours habitué à regarder vers le grand large, l'aventure et Nantes a cette histoire très particulière.

    J'ai vraiment aimé ce livre car il arrive à raconter l'Histoire avec un grand H à travers une autre histoire, personnelle mais universelle.

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