Une partie de chasse

J’ai croisé la route du livre d’Agnès Desarthe, par hasard à la bibliothèque. Une partie de chasse était posée en évidence, coup de coeur de la bibliothécaire sans doute. J’avais récemment lu une chronique de Laeti qui disait combien elle avait aimé ce livre. Je lui avais répondu que je gardais un mauvais souvenir de ma première rencontre avec l’écrivain dans Un secret sans importance. J’hésitais donc, pourtant la quatrième de couverture m’intriguait. De plus, il s’agissait d’un emprunt, possibilité donc de le retourner.

J’avoue, je l’ai lu en à peine deux jours (il ne fait que 153 pages) et j’avais quelque peu l’esprit ailleurs après ma lecture d’Americanah. Je me suis sentie fautive de lire ci et là, aussi ai-je décidé de lui consacrer une heure entière.

L’intrigue ? Quatre hommes à la chasse, ils avancent dans la forêt, leurs fusils affutés, leurs chiens avec eux. Parmi eux, Tristan, le plus jeune, dont c’est la première partie de chasse. Il ignore la raison de sa présence, si ce n’est la volonté de sa femme qu’il s’intègre au village, à la société locale. Tristan tire sur un lapin, il le blesse. Il ramasse l’animal dans sa gibecière lorsqu’il réalise que celui-ci est encore en vie. Peu à peu, un dialogue s’installe entre l’animal et le jeune homme. Mais un accident survient, et Tristan doit s’occuper de la victime, tandis qu’au loin les nuages grondent. Le déluge approche. La tempête se lève, emportant avec elle tout sur son passage.

Je dois d’ores et déjà avouer que j’ai beaucoup aimé le style d’écriture – nul doute qu’Agnès Desarthe sait manier la langue française, ainsi que l’idée excellente d’instaurer un dialogue entre un animal et l’homme. Certains passages m’ont particulièrement touchés.

Mais dans l’ensemble, j’en ressors encore avec un avis plutôt mitigé, et j’ai toujours du mal à me laisser porter par ses histoires. Je viens de relire le mot de l’éditeur pour essayer de mieux rédiger ce billet et rendre justice à ce court roman.

Le narrateur, et principal protagoniste est Tristan, jeune homme, à la vie plutôt monotone et terne qui lorsque le déluge s’abat, doit se réfugier sous terre, à l’instar du lapin, se remémore les moments-clés de son enfance, et de sa jeunesse. Il se souvient de sa mère, omniprésente, sa maladie, sa dépendance puis le départ pour l’Angleterre, la solitude puis ses amours et enfin cette vie « adulte » terne, cette vie routinière dans un petit village, isolé, avec uniquement sa femme Emma comme compagne.

J’ai vraiment aimé le moment où le dialogue s’installe avec le lapin, qui à son tour, prend la parole – à ma grande surprise. Leurs discours est philosophique, ainsi « le lapin baise pour survivre et l’homme vit pour baiser ». Deux visions différentes qui poussent les deux protagonistes à réfléchir à leurs conditions.

« C’est bien ce que je disais, murmure le lapin, d’une voix lointaine …(…). Vous vivez dans la malédiction du sexe. Votre chute est constante. Elle ne vous mène nulle part, car il n’existe pas de fin à ce mouvement. Vous avez gardé l’instinct mais vous l’avez vidé de sons sens. C’est pourquoi vos existences sont vouées à la misère, vos cerveaux à la folie, vos corps à la déchéance. Jamais vous n’êtes apaisés, jamais vous n’êtes satisfaits. Plus je te côtoie, plus j’aime ma vie. Je suis plein de gaieté à l’idée d’être une bête. La simple pensée que j’ai échappé au pitoyable destin humain m’emplit de joie. Vous êtes l’exception ridicule. Vous naissez perdants. Jeune homme, tu me donnes tant en te livrant à moi. Tu me donnes envie d’être moi, de vivre et de mourir, que ce soit par balle ou sous la dent d’un renard, la roue d’une voiture ou la pierre jetée par un enfant. » (page 119)
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Tristan (dont le prénom résume son sentiment) va au milieu de ce déluge trouver les ressources nécessaires pour survivre mais aussi pour effacer cette vie qu’il déteste. Il en ressortira grandi.

Ce que je reproche au roman? Comme dans le précédent, il m’est toujours aussi difficile de m’attacher aux personnages. Je ne sais pas pourquoi, mais chez Agnès Desarthe, ils sont rarement aimables. Tristan l’est, mais qu’il est triste, terne et sans aspérité. Pas de quoi s’accrocher.

Les femmes (sa mère Amandine, Emma ou Astre) sont égocentriques, viles et vaines. Je n’ai pas cru une seconde au dialogue entre le fils et la mère – celle-ci malade (droguée, alcoolique) jouit de sa déchéance et entraine son fils dans sa chute. Elle se moque de lui, le rabaisse. Son père ? La réponse de sa mère m’a presque fait rire. Un portrait matriarcal trop caricatural pour moi.

Pour quelle raison sa mère se laisse-t-elle ainsi déchoir ? Et bien, c’est là que j’ai à nouveau eu du mal : Agnès Desarthe n’explique rien. On assiste à une réunion familiale où sa mère se fait remarquer – mais on ne creuse rien. Elle les hait. Soit. Pourquoi ?  Et le fils (16 ans, bachelier, donc soi-disant intelligent) ne se doute pas une seconde du mal qui tue sa mère. D’ailleurs, celle-ci n’est jamais hospitalisée, elle meurt chez elle. Il apprendra plus tard, grâce à une cousine, grasse, bête et méchante qu’elle est morte du sida. J’en dis trop, sans doute. Mais le problème c’est que ma curiosité est piquée mais que l’auteur abandonne très vite l’histoire de la mère.

Pareil pour la vieille dame anglaise ou Hector – son départ précipité d’Angleterre – je n’y ai pas cru une seconde. On ne quitte pas des gens qui nous ont aidé et aimé pendant quatre ans par la petite porte.  J’aurais aimé creuser cette voie, mais non.

Idem pour Emma, leur rencontre est belle et intrigante mais à nouveau Agnès Desarthe abandonne cette piste. Le lapin creuse des galeries, Tristan tombe dedans puis remonte à la surface avant de creuser à nouveau. Mais si le lapin sait où il va,  Tristan tourne en rond.

Je suis trop méchante, sans doute. Disons que j’aurais aimé que la romancière assume ses personnages, le roman est trop court à mon avis.

Même si j’ai aimé l’allégorie du déluge, l’odeur de la pluie, de la boue et que oui, je crois à ces instants magiques où l’instinct de vie prend le dessus, où l’homme est capable, comme le personnage Fernetti, d’accomplir des miracles, sauver des vies.

Mais encore, trop court. L’histoire de cet homme, endeuillé par la vie, est balayée. Le déluge est arrivé trop vite. Je suis déçue car pour moi, la romancière n’a pas tenu ses promesses. Je vais citer une autre romancière, au style très différent mais spécialiste des romans courts, Amélie Nothomb – avec elle, je ne reste jamais sur ma faim. Je ne finis pas ces romans avec ce goût d’inachevé.

Mais je ne lâche pas l’affaire, lorsqu’elle écrira un livre de plus de 300 pages, je le lirai. Et ici, le billet bien plus enjoué de Laeti.

Editions de l’Olivier, 153 pages

8 thoughts on “Une partie de chasse

  1. Oh merci ! Car en fait, j'étais plutôt déçue de ce billet, enfin j'avais l'impression de ne pas bien traduire mes sentiments donc tu me rassures !
    Merci donc pour ce joli compliment, comme j'ai encore trois chroniques à écrire – tu me rassures un peu 😉

  2. Coucou Electra! Ravie que tu aies eu l'occasion de lire ce roman. Je comprends ce que tu as ressenti!
    En fait, bizarrement je ne me suis pas trop laissée approcher par les personnages (sauf celui de Tristan je l'avoue, dont j'ai aimé le parcours plus que la personnalité). J'ai plutôt accroché à l'ambiance et au projet du roman (celui de produire un échange entre un homme et un lapin). Ce que j'aime chez Agnès Desarthe, c'est avant tout, son écriture. C'est un plaisir à chaque fois de rentrer dans son jeu, la façon dont elle jongle avec tant d'aisance avec les mots. Comme tu dis, c'est une experte de la langue française.

    Deuxièmement, j'aime l'originalité de ses histoires. Du coup, dans celle-ci, j'ai accepté les zones d'ombre qu'elle laisse par ci par là et que tu as si bien noté : la relation entre Tristan et sa maman, la déchéance de celle-ci, le personnage de sa petite petite cousine (complètement inutile, on est d'accord), la fin de l'histoire aussi qui tombe court. Tu soulignes des éléments importants, mais pour ma part, ils ne m'ont pas enlevé le plaisir de lire Agnès Desarthe.

    Allez, si tu veux un dernier essai (le dernier, promis!), essaie Mangez-moi ou son recueil de nouvelles. Ils sont tous deux bien plus réussis que cette partie de chasse 🙂

    Merci pour ce bel article, et c'est vraiment chouette de pouvoir échanger sur une même lecture! bizzz

  3. Merci pour ton commentaire – oui moi aussi j'ai beaucoup aimé ce postulat : homme/animal et son style.
    Tu me fais vraiment sourire avec "le dernier essai" je vais finir par lire l'ensemble de son œuvre 😉

    Mais peut-être que son recueil de nouvelles me plaira plus – je note donc !
    Je ne lâche pas l'affaire facilement (j'ai beaucoup aimé le lapin et ses propos) car tu es très douée pour convaincre 😉

  4. J'espère que cette fois-ci, je serai de bons conseils! Mais j'admets aussi que si un auteur peut complètement faire vibrer une personne, il ne peut le faire avec toutes! Bises

  5. Tout à fait d'accord là-dessus – je le vois avec certains auteurs que j'aime beaucoup – le principal c'est que tout le monde puisse y trouver son compte 😉

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