Faillir être flingué

Un souffle parcourt les prairies du Far West, aux abords d’une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent. C’est celui d’Eau-qui-court-sur-la-plaine, une Indienne dont le clan a été décimé, et qui, depuis, exerces ses talents de guérisseuse au gré de ses déplacements. Elle rencontrera les frères McPherson, Jeff et Brad traversant les grands espaces avec leur vieille mère mourante dans un chariot tiré par deux boeufs opiniâtres ; Xiao Niu, qui comprend le chant du coyote ; Elie poursuivi par Bird Boisverd ; Arcadia Craig, la contrebassiste. Et tant d’autres dont les destins singuliers se dévident en une fresque sauvage où le mythe de l’Ouest américain, revisité avec audace et brio, s’offre comme un espace de partage encore poreux, ouvert à tous les trafics, à tous les transits, à toutes les itinérances. Car ce western des origines, véritable épopée fondatrice, tantôt lyrique, dramatique ou burlesque, est d’abord une vibrante célébration des frontières mouvantes de l’imaginaire.

J’ai toujours eu envie de lire ce livre depuis sa sortie. En premier lieu parce qu’il s’agit d’un western, genre que j’affectionne particulièrement, et en second lieu parce que la quatrième de couverture me semblait particulièrement alléchante. Etrangement, j’ai eu ce livre à plusieurs reprises entre mes mains mais à chaque fois je le reposais. Alors quand j’ai découvert qu’il était disponible à la médiathèque, je n’ai pas hésité une seconde.Je n’ai lu aucun livre de Céline Minard. La première phase résume parfaitement l’histoire : comment des hommes qui ne se connaissent pas vont se croiser à plusieurs reprises et converger vers le même lieu. La petite bourgade semble agir sur eux comme un aimant. Elle y attire toutes sortes d’hommes et de femmes. Car ici Céline Minard fait la part belle aux femmes : chaman, fille de joie, musicienne, patronne de bar, tisseuses, elles sont nombreuses et très intelligentes.

 

« Elle aurait volontiers fumé une pipe d’opium pour changer. Au lieu de quoi, elle se resservit un verre de brandy, du meilleur de sa réserve, car il ne faut jamais se laisser aller dans l’adversité. Que tout la ville aille donc se laver et se faire masser par quatre Chinois tripoteurs, après tout, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, ses clients arriveraient plus propres et moins à cran, et voilà tout, la belle affaire ! » (page 248)

J’avoue que j’ai eu un peu de mal à rentrer dans le roman car en l’espace de quelques chapitres, la romancière présente à tour de rôle tous les personnages. Et ils sont nombreux et parfois très ressemblants, ils se croisent et se volent.  Ils finiront tous, voleurs et victimes par se retrouver dans cette petite bourgade. Chaque lecteur peut aisément s’identifier à un ou deux personnages. Les hommes, de leurs côtés, sont buveurs, bagarreurs, rudes mais profondément attachants.L’autre talent de Céline Minard est d’apporter une touche d’humour à l’histoire. Les hommes sont quelque peu rudimentaires. Ainsi lorsque Josh retrouve par hasard un type qui porte ses bottes, c’est la ville entière qui se charge d’organiser un défi entre les deux hommes dont les bottes sont la récompense. Les hommes oublient rapidement leurs différents au contact de l’alcool. On ne s’ennuie pas une seconde.

Comme un fil conducteur, Eau-qui-court-sur-la-plaine vient ici soigner les âmes en peine, les blessés, qu’ils soient blancs ou indiens. Cette chaman qui parcourt la plaine avec Gifford, un métis, est respectée par tous les indiens. Dans cet Ouest sauvage, les tribus indiennes se font encore la guerre. Le commerce avec l’homme blanc est florissant.  J’ai vraiment adoré le personnage d’Elie – un jeune homme attachant qui unit les deux mondes, celui de l’indien et de l’homme blanc. Céline Minard décrit parfaitement ce monde entre parenthèses, où les orpailleurs et les vendeurs de peaux côtoyaient les tribus indiennes. Où ces derniers les accueillaient et leurs dispensaient soins et nourriture en cas de besoin. Que dire de Gifford et de ses magnifiques dessins d’oiseaux ? De Josh et de son amour maladroit pour Xiao Niu ?

« C’était peut-être le scalp d’un dieu cheval qu’Elie avait obtenu en courant dans les cieux lors d’un voyage dans la terre de ses ancêtres d’où il était revenu par magie. » (page 156)

Céline Minard a vraiment réussi à recréer avec talent ce monde perdu – la naissance de cette petite bourgade, l’attachement croissant de ses habitants au fil du temps à ce lieu et cette vie en communauté.
Je repars de cette lecture avec plein d’images en tête : les gouailles de cow-boys, l’odeur de la laine de mouton, le petit paradis vert de Brad, le commerce ambulant de Jeff, les baignoires de Zeb, les oiseaux de Gifford et Elie, libre comme l’air.
Payot-Rivages,  326 pages.

10 thoughts on “Faillir être flingué

  1. Je l'avais repéré, mais sans m'arrêter. Du coup, je vais faire quelques pas à reculons pour mettre la main dessus. Mais je vais attendre sa sortie en poche. Tu as bien su, une fois de plus, piquer ma curiosité! Ah! Je vois que tu lis L'homme de la montagne. Chanceuse, va. Très hâte de te lire…

  2. Oui, moi aussi, dés sa sortie et puis j'ai failli l'acheter, mais non . et puis voilà ! Je pense qu'il te plaira bien.
    Oui, je me doutais que tu verrais ma lecture en cours, tout ça à cause de toi 🙂 Je plaisante.. Je n'en suis qu'à la page 30… patience !

  3. Je l'ai lu l'an dernier, je l'avais reçu dans le cadre du prix du Livre Inter. Belle découverte en effet, une vraie plume, et quel souffle, on s'y croirait !

  4. Halàlà ! J'ai adoré ce roman ! Cette espèce de chronique burlesque de la conquête de l’Ouest, pleine de souffle et d’humour… Époustouflant !
    Et dans un tout autre style, du même auteur, j'ai aussi beaucoup aimé "So long, Luise".

  5. C’est marrant en parcourant ta liste de livre, je tombe sur celui-ci… et c’est un livre que ma libraire avait conseillé à mon cher et tendre. Etant tout aussi influençable que moi, il l’a acheté et depuis il traine dans la bibliothèque, personne n’y a touché!
    Je tenterai bien le coup finalement, même si je dois avouer que le western et moi…

    1. ah ! moi j’aime beaucoup ce genre mais ici il est quand même à part – c’est plus centré sur la « construction » d’une ville créée par tous ces hommes et femmes venus chercher gloire et richesse dans l’Ouest … après une amie (qui lit peu) l’a acheté mais n’a pas accroché ! mais bon vu que tu l’as dans ta pàl 🙂

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