Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre

C’est dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais que ce livre m’est tombé entre les mains. J’avoue qu’à la lecture de la quatrième de couverture, j’ai un peu tiqué. Je venais de finir la lecture d’En finir avec Eddy Bellegueule, et repartir sur un drame humain me faisait quelque peu peur. Mais comme le premier, je l’ai lu en une fois, un matin dans mon lit.

Le livre débute par ces quelques mots : « J’ai dix-sept ans, je m’appelle Charlotte. » La narratrice se présente puis commence sa lettre, au juge : « Nous y-voilà monsieur, j’ai dix-sept ans et j’ai commis un meurtre« . Qui est Charlotte ? Le lecteur va le découvrir car la narratrice va alors raconter au juge, et à nous le lecteur, dix années de sa vie – dix années de survie. Charlotte voit sa vie basculer le jour de ses sept ans. 

Si l’enfant sait déjà que sa mère est « le défouloir officiel » de son père, et lui reproche cette dépendance et passivité, l’enfant ignore qu’elle même va devenir la victime de son père. Aux coups, le père préfère l’isolement et la peur. Charlotte va devoir emménager dans la cave, dans le noir et dans l’humidité. Charlotte va raconter cette vie double, celle du jour, où elle doit jouer le rôle de l’enfant parfait, celle d’une famille bourgeoise heureuse et la nuit où elle doit faire face à ses terreurs nocturnes.
L’enfant va grandir et raconte ici comment elle a essayé, sans succès, de se rebeller à plusieurs reprises, et comment elle va peu à nourrir une haine de plus en plus profonde à l’égard de son père, une haine indicible qui va se cristalliser l’année de ses 17 ans.

« J’ai sept ans, ma chambre éclate de beauté, jusqu’à ce que j’entende la porte claquer. La réunion de papa ne s’est pas bien déroulée. Son défouloir officiel courbe sa dépendance. C’est pitié de la voir ainsi, chien soumis, c’est pitié de la voir endosser son rôle, car tel est son destin, demander grâce pour le moment où elle n’arrivera plus à le supporter. Aucune cassure dans la voix, pas de verre pilé dans les sourires, elle avance d’un pas lent et sûr vers la raclée qu’elle a accepté de recevoir (…) Maman est la femme d’intérieur. La femme parfaite pour les hommes qui ne savent se rêver qu’en maitres de leur petit monde ». 

En plus du style que j’ai beaucoup aimé, j’apprécie également le choix narratif à la première personne, et l’idée de la lettre au juge – j’ai vraiment trouvé intéressant de lire le point de vue d’un enfant sur un parent maltraitant, et un parent victime. Comme elle l’explique, Charlotte, pourtant elle-même victime de la cruauté mentale de son père, va prendre fait et cause pour lui aux dépens de sa mère, dont elle ne supporte plus la passivité. La souffrance de ces deux êtres face à un adversaire commun ne va pas les rapprocher mais au contraire les éloigner l’une de l’autre. L’enfant choisit l’homme fort et conquérant, ce qu’elle aimerait être en fait. 

La rupture viendra plus tard à l’adolescence quand un jour Charlotte deviendra elle aussi victime de la violence physique du père. Elle ne pourra pas pardonner à sa mère de n’avoir pas su ou pu la défendre. Charlotte le vit comme un abandon. A la lecture, j’imagine aussi que l’enfant qui se sentait si puissant au départ, vit comme une honte le fait d’être elle aussi victime de la violence de son père. Elle voit en sa mère sa propre passivité, sa propre incapacité à s’enfuir, à parler.

Son témoignage permet de mieux comprendre pourquoi ces femmes acceptent cette maltraitance pendant des années.
L’autre point fort du roman, est la conscience aiguisée de la jeune femme qui réalise qu’on lui a volé sa vie, son enfance et son adolescence. Charlotte n’a ni accès à la télévision, ni à Internet. Elle est isolée à l’école, moquée pour ses cheveux sales. Son refuge, sera, comme beaucoup d’autres victimes, les livres

Le livre ne verse jamais dans la facilité, ni dans une dramatisation inutile. Ne sortez pas vos mouchoirs. L’adolescente décrit avec froideur ces années d’enfer.

Même si la situation est totalement différente, je n’ai pu m’empêcher de penser à Natacha Kampusch et à son attitude, presque semblable, qui avait joué contre elle. On l’avait jugée trop froide, pas assez émue, elle ne pleurait pas. Mais n’avait-elle pas en huit ans déjà versé toutes les larmes de son corps ? Comme pour Charlotte, qui en dix ans, avait cessé de pleurer pour remplir son corps de haine. 


Livre lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais



2 thoughts on “Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre

  1. Bon, je t'avoue que je ne serais pas forcément allée vers ce livre facilement. Mais après tout, lire c'est découvrir. Et j'aime bien le style d'écriture, en tout cas les extraits que tu en donnes. Il y a de la fragilité et aussi une beauté qui résiste dans la nuit, c'est très plaisant.

  2. Pareil que toi, j'en échangeais justement avec une amie inscrite aussi à ce challenge, il nous pousse à aller vers des lectures qui, de prime abord, ne me parlent pas.
    Et comme tu le résumes si bien : lire c'est découvrir !

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