Les saisons de la solitude

Je viens de finir le roman de Joseph Boyden, Les saisons de la solitude. J’ai découvert cet auteur canadien, récompensé en 2008 par le plus grand prix littéraire canadien, Le Giller Prize. L’auteur, d’origine Cree nous offre ici une œuvre magnifique, celle d’un roman à deux voix, deux voix liées par les liens du sang, celle de Will, un ancien pilote plongé dans le coma, et celle d’Annie, sa nièce. Tous deux Cree, originaires de Moonsonee, la famille Bird nous entraine dans son histoire, celle du peuple indien, déchiré entre ses racines, sa culture et le monde moderne. 
 
Alors que Will, plongé dans le coma, se remémore sa vie et et l’histoire de son peuple à travers les derniers mois passés dans la nature sauvage des forêts canadiennes, traversant le pays et le siècle à bord de son hydravion, sa nièce Annie, trouve dans ce silence la force de lui raconter son périple entamé pour retrouver sa jeune sœur, Suzanne, de Toronto, à Montréal jusqu’à New York où elle failli y perdre corps et âme. Cette fresque à la fois individuelle et familiale mais aussi culturelle, celle du peuple Cree, m’a immédiatement emportée. 
 

les-saisons-de-la-solitudeJoseph Boyden a signé ici une œuvre majeure (il me reste à découvrir rapidement ses deux autres romans, Le chemin des Âmes et Dans le grand cercle du monde) où il rend un vibrant hommage à la culture indienne, celle des Cree, ses ancêtres.  Mais surtout, il sait démontrer à travers ces personnages le lien originel qui unit ce peuple à la nature – et ce qui déroute souvent l’homme blanc, comme le détachement face à certaines choses (le personnage d’Antoine à la fin du roman en prison est un bon exemple). Un regard sur la vie très éloigné de la vision du monde moderne qui va chambouler le lecteur.

 

Le choix de l’auteur d’entremêler deux voix, celle du passé et de l’avenir, permet de couvrir près de cent ans de l’histoire de cette famille, de ce peuple et de ses recherches perpétuelles pour perpétuer cette culture ancestrale.  Annie sera celle qui va se confronter au monde moderne, à l’opposé des croyances, celle qui noie son désespoir dans l’alcool et la drogue dans le monde factice de la mode mais qui en fait ne rêve que d’aller tuer le castor ou la martre pour leurs fourrures.  Elle arrachera de ce monde sans pitié un autre indien, venu, comme des centaines d’autres, s’échouer dans les bas-fonds de la ville. Âmes indiennes égarées, broyées par ce monde sans pitié. Will, son oncle, rêve de retrouver sa jeunesse, et de vivre à nouveau comme un homme libre, comme ses ancêtres Cree. Il commet l’irréparable et décide de faire face à ses multiples démons (l’alcool en est) en allant affronter la nature sauvage.

 

moonsoneeJ’avoue que j’ai eu un peu de mal à rentrer dans le roman, puis j’ai plongé et ensuite à nouveau j’ai éprouvé quelques difficultés, pourtant je suis passionnée par les tribus indiennes. D’où une sorte de sentiment de culpabilité. J’ai passé presque une semaine pendant mon road trip en terre indienne et j’aimerais énormément retourner à la rencontre de ces tribus l’an prochain.  Sachez qu’ici on parle chasse, pêche, on tue l’animal, on le dépèce mais on le respecte profondément et on ne jette rien. Comme les indiens des plaines (les Lakota avec le bison), les indiens Cree tuent l’animal mais récupèrent tout, la graisse, les boyaux, la peau et remercient Mère Nature de leur apporter nourriture et soleil en faisant des offrandes. L’auteur emploie beaucoup de mots indiens et arrive à transmettre ici les plus profondes croyances d’un peuple souvent ignoré.

Je me dois de préciser que le terme Cree est celui employé par les blancs (français ou anglais), ils se nomment en réalité
Nēhilawē  et leur population approche les 200 000 âmes dont la présence recouvre une grande partie du Canada. Ils sont aussi présents aux États-Unis où ils partagent souvent des réserves avec les indiens Ojibwés.  Will Bird et sa nièce Annie sont des Moose Cree – originaires d’Ontario, ils vivent dans l’estuaire de la Moose River.

« J’ai réveillé quelque chose en venant dans cet endroit appelé Rivière Fantôme, quelque chose à l’intérieur de moi, mais aussi à l’extérieur. De nombreuses nuits après avoir tué l’orignal, ses cris m’ont tiré de mon sommeil. Au début, je me disais que mon esprit me jouait des tours, et je suis persuadé que c’était en partie vrai. Mais ces cris, ils ne disparaissaient pas, et je restais couché, les yeux grands ouverts, dans mon askihkan, le fusil serré dans mon poing. »

Je n’ai eu aucun mal à m’attacher à cette famille, à ces personnages – Joseph Boyden sait parfaitement dépeindre la vie de cette communauté et le lecteur a l’impression d’être l’un des leurs.  Le romancier réussit à produire un roman profondément visuel, il ne m’était jamais difficile de visualiser dans ma tête les paysages enneigés, ou les visages magnifiques des deux nièces ou celui du vieil indien et de son épouse. J’avoue : j’ai eu du mal à leur dire au revoir.

La bonne nouvelle pour moi fut la fin du roman, je m’étais imaginée une fin toute différente et je dois dire que l’auteur a réussi à me redonner foi en l’humanité avec cette fresque familiale. J’ai maintenant très envie de découvrir son premier roman, Le chemin des âmes, qui raconte la vie d’Elijah, l’aïeul de Will – et son dernier livre, Le Grand Cercle du Monde que j’avais déjà inscrit sur ma wishlist pour Noël !

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