Ce sont des choses qui arrivent

C’est par hasard que le livre de Pauline Dreyfus m’est tombé entre les mains. De retour à la médiathèque pour renouveler mon abonnement, je suis partie à la recherche de livres malheureusement tous déjà empruntés. J’ai mis la main sur une œuvre de Boyden, puis je suis allée voir la grille où les libraires affichent leurs coups de cœur – j’ai vu Sagan 1954 d’Anne Berest, hop dans la poche puis celui de Pauline Dreyfus, Ce sont des choses qui arrivent, que je savais en liste pour le Goncourt. J’ai lu la quatrième de couverture, et emballée, je l’ai ajouté à ma pile de livres. Et je ne le regrette pas. Il ne m’aura fallu que quelques heures de lecture (le soir et le matin au lit) pour l’avaler !
Le roman est divisé en trois parties : In memoriamCannes et Paris. Nous sommes en février 1945 et le tout Paris assiste à l’enterrement de la duchesse Nathalie de Sorrente, née Princesse Nathalie, Marguerie, Marie, Pauline de Lusignan (7 mai 1908 – 10 février 1945). Voilà le lecteur prévenu, nous voilà en présence de la haute société, en pleine déliquescence, réunie autour de la dépouille d’une duchesse dont nous allons bientôt découvrir la courte vie. Le ton est posé, précis et avec un certain détachement qui me posera quelques soucis au début de ma lecture pour être totalement balayé par la suite. 

C’est la toute première fois que je découvre, grâce à la romancière, les années de guerre (la fuite à Cannes, en zone libre puis le retour sous Paris, occupé) vécue par cette famille de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Nous sommes bien loin du petite peuple ou des résistants. Ici la guerre ne doit en rien modifier leur rythme de vie, la première à le penser est l’héroïne, Nathalie de Sorrente. La famille fuit dans le sud de la France pour y retrouver leurs amis et acquointances et feint de continuer à mener la même vie :  celle où l’on passe  d’une soirée mondaine à une autre, où l’on pratique le small talk : où l’on parle de tout sauf de l’essentiel.
Ces Français, qui du fait de leur appartenance, ne se sentent pas concernés par cette guerre, pire ils adorent Pétain et la « France rendue aux Français », ils partagent la ferveur antisémite qui s’est emparée du tout Paris.
La vie à Cannes ennuie vite Nathalie, éloignée du tourbillon parisien, elle se retrouve face à un époux, devenu juste un titre, sa fille de dix ans sur les bras. La guerre a tout compliqué : il est difficile aujourd’hui de trouver des employés, et la duchesse regrette son coiffeur, son tailleur, et les soirées mondaines où elle brillait de mille feux. Enceinte de son amant, elle l’annonce à son époux, fervent défendeur de son illustre histoire familiale, il choisit d »étouffer ce secret honteux pour offrir un héritier mâle à sa lignée d’aristocrate. Qu’importe s’il n’est pas du bon sang. 

« Paris en 1943? Une femme qui aurait changé de robe. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. (….) Paris est tombée en syncope; on l’entend à peine respirer ».

Nathalie regrette de plus en plus Paris et cette vie enivrante où elle pouvait s’oublier. Ici, à Cannes, ne fréquentant que ses pairs, elle s’ennuie ferme et refuse d’entendre les craintes de ses employés juifs qui voient peu à peu leur liberté en zone libre menacée. Son époux est antisémite et elle également, comme il se le doit, et ils s’amusent d’apprendre les arrestations d’anciennes connaissances, et les fuites à l’étranger de certaines grandes familles, comme les Rothschild. 
Difficile pour moi de ressentir la moindre affection pour ces personnages au début du roman mais Pauline Dreyfus réussit à me surprendre et bientôt je ne lâcherais plus l’histoire car l’héroïne va découvrir, au décès de sa mère, un secret bien gardé pendant des années autour de ses origines. Celle qui ne cesse de vanter sa naissance, n’est-elle pas une De Lusignan, va voir ici toutes ses croyances et certitudes balayer d’un simple revers.

C’est dans son corps (une addiction à la morphine née à la suite de son accouchement compliqué) et dans son âme que la jeune femme va bientôt sentir le venin de la vérité se diffuser. Impossible d’échapper à son histoire, ni à son temps. De retour à Paris, les lois anti-juives et les rafles se multiplient. La défaite de l’armée allemande à Stalingrad, le débarquement des Alliés en Italie commencent peu à peu à ébrécher l’illusion d’une vie normale dans laquelle la haute-société s’est réfugiée, certains ayant noué de sérieux liens avec l’occupant.  
Nathalie : « On arrête les juifs étrangers ou naturalisés depuis 1927 – ceux qui ont un accent, en somme.  Un accent ! Vous voyez bien que vous n’avez aucune raison de vous inquiéter. (…) 

Madame Lévy  (…) : « J’aimerais vous croire. Mais dans le passé les Français s’en sont déjà pris aux juifs. Des brimades aux persécutions, il n’y a qu’un pas. Ce sont des choses qui arrivent, Madame… ».

Si l’époux de la Duchesse accuse les occupants du sort réservé aux juifs et continue de défendre bec et ongles Pétain, il ne peut qu’assister impuissant à la lente désintégration de son épouse et est prêt à tout faire pour cacher ce terrible secret. J’ai vraiment adoré la seconde partie du roman, j’ai lu rapidement la première mais la deuxième m’a littéralement emportée. Le style de la romancière est comme aiguisé au couteau – il fait mouche à chaque fois !

Pauline Dreyfus signe un livre magistral car il apporte une lumière sur cette France pétainiste, antisémite, longtemps dénigrée et oubliée dans les livres d’histoire au profit des résistants et des victimes. La reconstitution de cette haute société m’a vraiment impressionnée, comme la liste des noms qu’elle associe à cette période : de Gérard Philippe à Edith Piaf, de Cocteau à Giroudoux. Car la vie mondaine continue sous l’occupation, les De Sorrente vont toujours au théâtre, au restaurant (Chez Maxim’s, au Fouquet) et puis ces fameux bals mondains – tout doit continuer, comme si de rien n’était. Même s’ils doivent tout acheter au marché noir, laisser leurs biens à l’occupant, diner dans d’autres salles que les leurs. Ils acceptent tout, préfèrent cette occupation au risque de tout perdre avec la menace rouge et portent, comme les chevaux de course qu’ils vont admirer au Prix de l’Arc du Triomphe, de magnifiques œillères.

L’histoire est à la fois passionnante et parfaitement glaçante ! 
Mais quel plaisir de lecture, et puis surtout je me dois de remercier l’auteure d’avoir osé abordé ce pan de l’histoire. Et puis, je dois l’avouer, découvrir que l’héroïne est née un 7 mai, comme moi, m’a touché. Un vrai coup de cœur.

Pauline Dreyfus (étrangement, c’est en préparant ce billet que j’ai remarqué le patronyme de la romancière) n’a pas gagné le Goncourt, mais elle a remporté mon cœur. 

3 thoughts on “Ce sont des choses qui arrivent

  1. On est d'accord sur le régal de lecture! Comme tu le résumes parfaitement, "Le style de la romancière est comme aiguisé au couteau – il fait mouche à chaque fois !". Un roman à découvrir, intéressant et bien écrit 😉

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