Once upon a river

J’avais beaucoup entendu parler de ce livre autour duquel les gens s’accordaient pour le considérer comme un classique de la littérature américaine, proche des aventures de Huckleberry Finn ou du retour à la nature de Thoreau dans Walden. Bonnie Jo Campbell nous livre ici un roman dont l’action est contemporaine (les années 80) mais qui reprend ici « les mythes classiques de l’Ouest, si chers aux américains : une fable sur ces loups solitaires qui ont choisi de vivre au plus près de la nature, loin de la société et des hommes. Un retour à la nature« .

Margo Crane a tout juste quinze ans, elle vit avec son père le long de la Stark River dans le Michigan. La jeune fille grandit seule et a comme meilleure alliée et amie la rivière. Elle passe ses journées sur la Stark et ne descend de sa barque que pour  aller chasser. Margo aime la chasse, pas l’école. La jeune fille se sent proche des Murray, cette famille patriarcale qui vit de l’autre côté. Des cousins lointains avec qui elle a grandi et célèbre les fêtes chaque année. Mais lors de la fête annuelle du 4 juillet, Margo, dont le corps de petite fille a cédé place au corps d’une très belle jeune femme, est violée par cet oncle qu’elle admirait. La jeune fille garde le silence mais elle ne peut réprimer la violence qui la ronge. Lorsque la vérité éclate et que son père apprend la vérité, la tragédie opère.

Margo, abandonnée par sa mère il y a huit ans se retrouve orpheline de père. La jeune femme, qui subit l’opprobre des Murray (la famille la plus influente du comté) décide de prendre sa barque et de partir à la recherche de sa mère. Pêche, chasse et nature – rien n’effraie la jeune fille. Pendant plus de deux ans, et au fil de plusieurs rencontres amoureuses et d’amitié, Margo vit sur son bateau le long de cette rivière. Elle ne sent bien que sur cette rivière et fuit la société ou tout ce qui y ressemble.

Voici en quelques lignes, le résumé de ce livre complexe qui m’a fortement dérouté. Pour plusieurs raisons que je vais tenter d’expliquer.

En premier lieu, j’ai lu le livre en anglais et il est évident que la romancière s’approche de la grâce lorsqu’elle décrit cet endroit, cette rivière. Comme beaucoup de romanciers américains, le nature writing est une seconde nature chez elle. Les passages sur cette rivière, parcours symbolique de l’enfance à l’âge adulte sont magnifiques et la lectrice que je suis a eu aussi envie d’embarquer avec elle et de fuir la civilisation.

Mais voilà mon souci : Margo Crane ne vit pas uniquement sur la rivière parce que c’est son lieu de prédilection, celui où elle s’y sent bien – Margo y vit parce qu’elle fuit tout en permanence, sa famille, les problèmes, le monde adulte, les responsabilités et tout ce qui la pousserait à faire face à ses peurs et à prendre les mesures nécessaires. Oh Margo est très indépendante, elle sait chasser, dépecer et tanner les peaux, mais Margo ne passera jamais plus de deux nuits à l’extérieur. Car Margo va croiser plusieurs hommes dont elle tombe amoureuse à chaque fois (autre souci du livre pour moi) et va donc s’installer chez eux. Elle est donc toujours prise en charge, au chaud et protégée. Il est normal qu’à son âge, Margo ait besoin de cette protection mais cela prouve aussi qu’elle n’est pas si autonome que la romancière voudrait nous le faire croire. N’est pas Huckleberry Finn qui veut. Le retour à la nature tant célébré ne dure que très peu de temps.

Le personnage de Margo est complexe et déroutant. Elle a subi un viol mais refuse d’en parler, puis s’exprime uniquement à travers les armes (en tuant des daims hors saison de chasse, parfois sans raison, ces passages m’ont perturbés) et le sexe. Car Margo semble aimer la chose (étrange après une première expérience sous forme de viol). La jeune femme s’éprend de chaque homme qu’elle croise, elle a constamment des envies charnelles qu’elle tente plus ou moins de réfréner.

Ces hommes ne sont pas fiables et Margo se retrouve à nouveau seule. Mais tous les hommes la désirent, et sa solitude ne dure jamais que deux ou trois jours. Finalement, Margo ira à la ville chercher sa mère et en reviendra. Un passage émouvant du livre que j’ai vraiment aimé. On voit ici l’abandon qui perdure, une mère aussi immature que la fille. Finalement, j’ai accroché à la fin du roman, Margo a perdu sa barque mais a fait la connaissance d’un vieil homme, Smoke, et de son meilleur ami, tous deux sexagénaires et amoureux de la nature. Le premier lui offre le gîte (sur son bateau, lui vit dans une caravane) et l’autorise à chasser et à vendre les peaux mais surtout il offre à Margo un semblant de vie de famille, une protection. Un vieil homme bourru, atteint d’emphysème qui ne représente donc plus aucun danger pour la jeune fille. Même si chez Margo, toutes ses rencontres finissent mal, j’ai beaucoup aimé ce passage.

Margo est une fille sauvage dans le sens où elle chasse, découpe l’animal, l’éviscère, récupère la peau, la tanne et la vent. Certains passages descriptifs peuvent être passionnant ou à l’inverse provoquer chez le lecteur une forme de répulsion. Ainsi, Margo enlève la peau des poissons sans les avoir tués auparavant, tue une femelle daim (enceinte) hors de la période de la chasse et semble y prendre plaisir.

J’ai mis une semaine (chose rare chez moi) à lire ce livre, éprouvant une certaine antipathie pour le personnage principal. Ses réactions, ses lubies ou ses réflexions me laissant perpétuellement perplexes. J’aurais aimé qu’elle grandisse, comme la rivière, et qu’elle accepte les responsabilités (la fin laisse cependant entrevoir cette possibilité ou tout son contraire, et là c’est très inquiétant) or elle refuse tout en bloc. Ainsi, lorsqu’elle vit avec son voisin, un trentenaire cadre dans une entreprise, elle refuse systématiquement de lire des livres ou de retourner en cours. Son modèle est une héroïne du far-west Annie Oakley qui tirait plus vite que son ombre et faisait partie du Wild Wild Show. J’avoue m’être lassée de ces références et de cette attitude enfantine et capricieuse.

Attention, cet avis ne reflète que le mien. J’ai lu diverse critiques (certaines me rejoignent) et la majorité célèbre ce livre. Ainsi l’une des lectrices dit que Margo s’imposera peu à peu dans votre coeur et que vous la verrez ainsi grandir et apprendre à survivre. Qu’elle découvre la signification de l’amitié et la confiance. Comme le fleuve Kalamazoo, la fable de Campbell emporte le lecteur dans ses flots, comme un simple objet balloté ainsi par la vie qui doit apprendre à accepter les défis que la vie place sur votre chemin.

A l’inverse, une lectrice décrit le personnage comme une coquille vide et il est vrai, que pour moi, Margo qui aime par dessus tout le silence et ne parler que d’armes ou d’animaux morts, peut s’avérer ennuyeuse. Un personnage dont la vie n’aura été guidée que par de mauvaises rencontres avec des hommes qui ne cessent de profiter d’elles.

Si Margo se sent à l’aise et en sécurité sur la rivière, la majeur partie du roman se passe malheureusement sur le rivage au gré des rencontres amoureuses de Margo. Difficile de parler de ce que j’ai aimé sans trahir l’histoire, mais sachez que Margo ne cesse de surmonter des obstacles : violence, abandon, isolement, alcool, viol, etc. Margo se cherche et vous entraine ainsi au gré de ses divagations amoureuses ou marines.
Au final, je reste mitigée, d’une part parce que le livre est merveilleusement écrit par Bonnie Jo Campbell, que le lien presque maternel entre Margo et la rivière est fascinant, et d’autre part parce que je n’ai pas réussi à m’attacher à Margo dont les choix de vie m’interrogent.

Pour les lecteurs francophones, une édition en français existe et est disponible ici.

Éditions Fourth Estate, 346 pages
 

Des hommes en devenir

L’an dernier, j’avais choisi comme mon livre de l’année 2014 préféré son premier roman, Le sillage de l’oubli. Il m’aura fallu du temps pour découvrir ce recueil de nouvelles (10) mais quel plaisir ! Je ne pensais pas retomber à nouveau en amour, comme disent nos cousins québecois. Bruce Machart est une perle rare, un diamant brut de la littérature américaine. Faulkner, Steinbeck .. et aujourd’hui Machart.
Bruce Machart dresse avec Men in the making des portraits d’hommes comme peu de romanciers savent le faire. Des hommes au visage buriné, des hommes qui travaillent en usine, en scierie et en raffinerie, qui roulent en pick-up, passent leurs soirées dans les bars à boire de la bière et refont le monde avec leurs potes. Ces hommes sont souvent des taiseux. On est très loin des cols blancs new-yorkais. Machart décrit un monde qui nous semble déjà lointain, une génération d’hommes dont les repères ont été bousculés avec la perte de leur emploi, le départ de leurs femmes, le décès de leurs enfants. Ici le bonheur n’est presque qu’illusion, il vous est donné mais il vous est toujours repris.

« Ça, pour le connaitre, vous le connaissez, Jimmy, comme il le dit lui-même, c’est un mec « qui roule en pick-up, qui a un peu de bol, et les soirs où ça rigole, un petit minou pour tirer son coup. […] Y a pas de doute, Jimmy, il a plus de chemises de bowling que de plomb dans la cervelle, mais ça fait un bout de temps que vous le connaissez et quand une nana se met à rimer avec tracas, il ne tarde jamais à se pointer au volant de son pick-up » (page 16)

Des hommes en devenirCes portraits d’homme sont magnifiques, Machart sait comme personne, dans un style à part, faire ressortir leurs failles, leurs craintes mais aussi leurs espoirs, leurs rêves, leurs fantasmes. Dans ces visages que l’on devine burinés par le soleil brûlant des terres Texanes, chaque ligne du visage est comme une cicatrice en mémoire d’un évènement douloureux. Dans chaque nouvelle, la vie croise la mort. Une arrivée pour un départ. Leur courage, leur résistance sont sans cesse mis à l’épreuve. Ces hommes laissent parfois tomber leur masque et Machart nous laisse effleurer leurs émotions. Chaque homme a sa Gloria, qu’elle soit bavarde, plus mère que femme ou l’inverse, elle met à nu son époux. Les hommes de Machart sont taciturnes ; ils ne savent pas communiquer avec leurs femmes mais lorsqu’ils les regardent, c’est un avec un amour si puissant que le lecteur en est chamboulé. Ils sont amoureux d’un geste, d’un regard, d’une expression, et nous avec.
« Je ne suis pas originaire de l’Arkansas. Mais j’ai tout de même vu ma part de cieux étranges » (page 23).

Machart est Texan et là-bas tout est différent. Le rythme est plus lent, les mots ne sont pas les mêmes, le vent souffle différemment. Le Texas vous prend et vous recrache comme après une tempête de sable. C’est une terre qui exige efforts et résistance.

  C’était le genre d’homme qu’il ne valait mieux pas importuner, quoi qu’eût dire ma mère sur les foutaises qu’il racontait, un homme qui voulait que je boive ce qu’il m’avait donné, alors je pris une gorgée prudente ; c’était froid sur mes dents et amer au fond de ma gorge, et une véritable surprise comme seule peut l’être la première bière d’un garçon. 

– Maintenant, on peut causer, dit-il. (page 79) 

Dans chaque nouvelle un de ces hommes à l’apparence brutale et rude, va connaître un moment de grâce comme lorsqu’il serre fort cette petite fille brûlée qui hurle, ou à l’inverse un moment d’une douleur profonde et sourde comme lorsqu’il perd son enfant ou que sa femme meurt devant lui.

 C’est dans ses yeux. C’est là, et vous, vous ne le voyez pas. Mais maintenant, vous le voyez. Maintenant que ça fait quinze ans qu’il est trop tard. Maintenant que votre deuxième cigarette s’est consumée jusqu’au filtre et qu’il n’y a plus rien à faire, si ce n’est rentrer à la maison et laissez pénétrer lentement dans la terre cette eau dont vous avez rétabli l’écoulement. (page 75)
Il sera difficile de résumer chaque nouvelle, mais j’ai adoré certaines d’entre elles à un point inimaginable. Je ne pouvais plus lâcher le livre – plus lâcher ces hommes, ces femmes et ces enfants de l’Amérique profonde. Bruce Machart est un magicien.
Après un dernier tir en extension, […] le garçon se tournera vers son père, lui fera un clin d’œil, puis il ramassera sa chemise là où il l’aura jetée une heure plus tôt, à côté des vieilles poubelles en métal. Tim regardera son fils, l’homme qu’il sera alors devenu, les muscles fermes de ses épaules et ses grandes enjambées pleines d’assurance. (page 63)
De chaque nouvelle, j’ai retenu un souffle, un mot – chacune d’entre elle pourrait s’incarner dans une de ces chansons country auxquelles il était impossible d’échapper quand j’habitais dans le Tennessee. Ces chansons parlent toujours de ce cowboy sur la route dans son pick-up avec comme seul compagnon son chien et la musique. Bruce Machart nous livre un album sublime. A écouter encore et encore.  Sans modération. 
C’est là que vous commencez 
Le dernier a être resté en Arkansas 
Parce qu’il ne  peut pas ne pas se souvenir 
Quelque chose pour la table de poker 

On ne parle pas comme ça au Texas 
La seule chose agréable que j’ai entendue 
Une certaine fidélité 
Monuments 
Parmi les vivants, au milieu des arbres 
Ce qui vous fait défaut 

♥♥♥♥♥
 Gallmeister, Nature Writing, Traduction François Happe, 189 pages

Sukkwan Island

Ce roman figurait depuis longtemps sur ma wishlist, puis quand j’ai découvert qu’il était disponible à la médiathèque, je n’ai pas hésité une seconde. De David Vann je n’avais encore rien lu, même si dans ma PàL se trouve un autre de ses romans Dernier jour sur terre que le père Noël m’a gentiment apporté l’hiver dernier. J’avais hâte de me lancer dans la lecture d’un roman « nature writing » de surcroît m’emmenant très loin dans les contrées sauvages de l’Alaska.
L’histoire commence avec James Edward Fenn, alias Jim. Ce dernier a tout claqué du jour au lendemain après son deuxième divorce pour emmener son fils, Roy, né de sa première union, âgé de treize ans avec lui sur une île sauvage du Sud de l’Alaska pendant une année. Le père y voit là l’opportunité d’un nouveau départ et la possibilité de mieux apprendre à connaître son aîné. Sukkwan Island les attend donc.

Mais rapidement, rien ne se passe comme prévu. Le père, ancien dentiste, et accessoirement pêcheur, n’est absolument pas préparé à vivre ainsi dans la nature avec le strict minimum. Ce n’est pas un homme des bois même s’il a toujours rêvé d’en être un. Un ours a vite fait de détruire une partie de leurs affaires et manger une partie de leurs vivres, puis la pluie, le froid et la neige vont venir transformer leur aventure en une épreuve redoutable. S’ajoutent pour le fils, les défaillances du père, un homme faible, immature et dépressif.

Le rêve du retour à la nature va peu à peu se transformer en cauchemar – pour le fils d’abord, puis pour le père. La nature ne leur laisse aucun répit – Roy doit très vite aider son père à protéger leurs maigres provisions, couper du bois avant l’hiver, et fumer le poisson. Très vite, l’adolescent va réaliser que son père n’est plus que l’ombre de lui-même. Roy, de son côté a treize ans : un âge difficile, son corps mue, ses idées aussi. Lorsque Jim chute dans une clairière et que son fils doit le porter jusqu’à la cabane puis le veiller pendant des jours et des nuits, le lecteur sait que le fils a pris le dessus. Roy ne veut plus rester, il veut repartir chez sa mère, sa sœur. Vers la vie.

Mais l’histoire en décidera autrement.

Que dire ? J’ai d’abord découvert le style de David Vann – une écriture fluide, natif de l’Alaska, il vous emmène sans souci dans ce décor de carte postale, qui en une fraction de seconde peut vous tuer. Une nature magnifique mais dangereuse, impardonnable. J’ai lu quelque part que les bois représentent l’inconscient chez l’homme. Vann a une écriture limpide qui me plaît beaucoup.

Chez ces deux êtres que tout oppose : l’un enchaine les échecs et vieillit, l’autre grandit avec assurance dans une environnement stable, les rôles s’inversent. Le doute est semé. L’instabilité du père fait douter le fils. Le malheur et la solitude se répandent comme du poison dans leurs veines. On a du mal à comprendre ce qui unit ces deux êtres, si ce n’est cette relation purement filiale. Le fils qui aime son père et cherche encore son approbation accepte donc de le suivre dans ce projet fou car il sait que son père est un homme affaibli.

Vann casse violemment l’image du père :  ici point d’homme fort, protecteur, ou de pater. Le père pleure, et ne cesse de s’apitoyer sur sa vie. Il traine avec lui ses échecs et est incapable de se projeter dans l’avenir et même d’être dans le présent. Il est là physiquement mais absent mentalement. Cet homme est lâche et égoïste. Son fils n’est plus l’enfant de cinq ans admiratif mais un adolescent de treize ans qui lui renvoie sa propre image : celle d’un homme qui a tout raté. Les deux hommes sont isolés sur une île et isolés l’un de l’autre. L’histoire prend une tournure sombre.

David Vann est un enfant de la nature et sait parfaitement la décrire, quel plaisir de lire ses mots. On a froid avec les deux personnages, on a faim avec eux, on est présent à chacun de leurs pas et on est seul avec eux. J’ai vraiment aimé le style de l’auteur.

Avez-vous noté que l’auteur dédicace ce livre à son père, prénommé James Edward, comme le héros? Enfin, le mot héros est sans doute ici erroné tant le personnage de Jim est abject. Pitié, dégoût, indifférence – voilà mes sentiments à son égard. Pourtant je n’ai jamais lâché le livre.  Le lecteur sent la pression monter, la nature les opprime et il est clair que quelque chose va éclater mais j’ai été la première surprise. Je ne m’y attendais pas. Quel choc !

Je n’en dirais pas plus mais je vous invite fortement à partir passer quelques mois en Alaska. Quant à moi, je compte bien me lancer dans la lecture de ses autres romans. Ma PàL ne risque pas de diminuer 😉

Gallmeister, Nature Writing, 192 pages
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