Men we reaped : a memoir ∴ Jesmyn Ward

Attention : lecture coup de cœur !

Je dis lecture et non roman, car ici il s’agit d’un memoir, un récit à la fois autobiographique et biographique inspiré de la vie de Jesmyn Ward qui a grandi dans le Sud des États-Unis. Pour ceux dont le nom de Jesmyn Ward n’est pas familier, elle est l’auteur de plusieurs romans dont Salvage the bones (Bois Sauvage) que j’ai découvert en début d’année et que j’ai beaucoup aimé. En recherchant ses autres romans, je suis tombée sur ce récit qui m’a tout de suite donné envie de le lire. Je l’ai lu en anglais mais bonne nouvelle, il a été traduit !

Le récit de Jesmyn est non seulement magnifique, mais il fait preuve ici d’une grande maturité pour une femme née en 1977, qui a décidé de raconter ici à la fois sa jeunesse (de sa naissance à la fin de ses études universitaires) et les vies, malheureusement, trop courtes de cinq de ses proches. Jesmyn est née et a grandi à DeLisle dans le Mississippi. Une petite ville d’environ 1200 habitants située non loin du Golfe du Mississippi et de Gulfport, et à quelques heures de route (à l’est) de la Nouvelle-Orléans, où son père ira s’installer après leur séparation.

Ce récit, c’est sa vie qu’elle met à nu pour ses lecteurs. Pas de fioritures, pas d’emballage. Peu d’auteurs sont ainsi capables de livrer en quelques chapitres le résumé d’une demi-dizaine de vies, certaines foudroyées en plein vol. Le talent de Jesmyn Ward ? Son style qui transforme cette autobiographique en récit qui vous embarque à DeLisle comme seul un roman peut le faire. J’ai tellement apprécié son style narratif que j’en redemande ! Et l’auteur l’avoue : il lui aura fallu attendre des années avant de prendre la plume et livrer ici , au regard de tous, une période de sa vie qu’elle aurait voulu oublier. Mariée, mère et écrivain reconnue (son roman Bois Sauvage a obtenu le prestigieux National Book Award), enseignante à l’université de Tuslane, Jesmyn Ward n’avait aucune obligation de publier ce récit.  Un récit commencé à l’université, sous l’impulsion d’un professeur qui lui demandait une nouvelle inspirée de sa propre vie.

Chaque chapitre porte le nom d’un disparu, quatre amis et son frère, Joshua. Jesmyn a eu une enfance particulière, des parents pauvres mais des premières années joyeuses, même lorsqu’ils se retrouvent à onze (avec cousins et tantes) à partager la maison familiale dans les bois. Plusieurs déménagements, la séparation de ses parents et une nouvelle vie pour la petite fille. En effet, sa mère faisait des ménages chez des familles Blanches huppées lorsque l’un d’eux remarqua la précocité de l’enfant et accepta de payer ses frais de scolarité dans une des écoles privées catholiques les plus chères de la région. Un choc pour la petite fille, seule enfant Noire et pauvre de surcroit. Jesmyn obtiendra une éducation parfaite mais subira les remarques racistes de ses camarades et ne se fera jamais d’amies, même la nouvelle élève Noire issue d’une famille aisée la rejettera. L’auteure remercie son bienfaiteur à la fin de ce récit.

Cette éducation lui permettra de passer haut la main les examens d’entrée à l’université et de décrocher une bourse. Jesmyn prend son envol, mais son frère et leurs amis suivent malheureusement une autre pente. Pas de soutien scolaire dans les écoles publiques, et très vite Joshua décroche. Il quitte l’école dès l’âge de seize ans et enchainera jusqu’à sa mort des petits boulots. En acceptant de revenir sur leur éducation, scolaire ou personnelle, leur environnement, Jesmyn Ward pointe du doigt les failles du système. En acceptant de raconter la mort de son frère et de trois de leurs amis, emportés en moins de quatre ans – elle nous offre ici une étude socioéconomique de la société américaine qui continue, à ce jour, de priver les Noirs de chances réelles. L’absence d’opportunités les mène à choisir les mauvaises solutions. Attention, il ne s’agit pas ici de dealers, de membres de gangs, non juste des jeunes hommes désoeuvrés par l’absence d’espoir.

Le roman demande une certaine concentration car l’auteure raconte son enfance et adolescence chronologiquement, mais la disparition de chaque ami et celle de son frère sont inversées – le décès le plus récent est raconté en premier et celui de son frère, décédé avant les autres, en dernier. Ce choix narratif permet de faire coïncider sa propre vie à celle de son frère. Un choix très intéressant de raconter ces vies perdues et de se pencher sur une réalité qui perdure depuis des siècles : les Noirs ne sont toujours pas intégrés à la société américaine, et ils ne sont pas épargnés (deux ouragans dont le célèbre Katrina) frapperont durement ces familles pauvres.

Que faire quand on sait qu’il n’y a pas de travail qui nous attend ? Les jeunes hommes en question vont tous aller travailler à l’usine, ou accepter des petits boulots – ici donc pas d’histoire de gangs, de violence même si elle existe. Ici, c’est l’histoire d’amis d’enfance qui voient tous, sauf Jesmyn, leurs rêves s’éloigner. Mais même elle, malgré son éducation privilégiée, ne sent pas acceptée – à l’école d’abord, et dans sa communauté où on la regarde parfois avec dédain.

I looked at myself and saw a walking embodiment of everything the world around me seemed to despise: an unattractive, poor, Black woman. »

Voilà ce qu’elle voit dans un miroir : le symbole de ce que le monde entier déteste : une femme laide, pauvre et Noire.  La pauvreté, l’histoire et le racisme ont profondément impacté la société américaine contemporaine.  Mais malgré tout cela, malgré ces disparitions brutales, malgré le manque d’opportunité, l’absence d’espoir, Jesmyn ne pense qu’à une chose : retourner à DeLisle – sa famille, leur amour, leur soutien, lui manquent.  La jeune femme étudie à présent très loin, dans une université huppée, sur un campus où le monde entier s’offre à elle. Mais à chaque période de congés, contrairement aux autres étudiants qui cherchent un travail sur le campus, Jesmyn rentre chez elle.

I knew there was much to hate about home, the racism and inequality and poverty, which is why I’d left, yet I loved it.

Son récit est un témoignage, non seulement de la situation réelle de ces petites villes oubliées de tous, de cette population toujours reléguée au second rang – mais également une magnifique déclaration d’amour, à sa famille, à ses amis, à la communauté, au Sud. Et c’est ce qui m’a profondément marqué dans ce récit.  Depuis, l’auteure aurait pu quitter le Mississippi et s’installer ailleurs, mais non elle y vit toujours enseigne à Tuslane.

Un autre moment fort de ma lecture fut de commencer chaque chapitre consacré à ses proches disparus, en lisant leur nom mais aussi leur date de naissance et celle de leur mort, comme pour « Desmond Cook: né le 15 mai 1972-  mort le 26 février 2004« .  Puis de se plonger dans leur vie, leurs espoirs, leurs échecs, leurs amours et la nuit de leur disparition, le choc, le deuil – la réaction de Jesmyn et de sa famille, avec toujours l’ombre de Joshua. Son frère adoré. Son meilleur ami.

Le dernier chapitre lui est consacré, impossible de retenir ses larmes en lisant cette déclaration d’amour pour un jeune homme sérieux, travailleur, amoureux, disparu trop tôt.

Bonne nouvelle donc : le livre a été traduit et publié en français l’an dernier, aux éditions Globe (pour lire un extrait, cliquer sur la couverture).

Et j’ai une pensée émue pour eux :

Roger Eric Daniels, 5 mars 1981 – 2 juin 2004

Desmond Cook, 15 mai 1972- 26 février 2004

Charles Joseph Martin, 5 mars 1981 – 3 juin 2004

Ronald Wayne Lizana, 5 mai 1983 – 5 janvier 2004

Joshua Adam Dedeaux, 27 octobre 1980 – 2 octobre 2000

♥♥♥♥♥

ÉditionsBloomsbury, 2014, 272 pages

Bénis soient les enfants et les bêtes ∴ Glendon Swarthout

J’avais hâte de retrouver ce cher Glendon, un de mes auteurs ♥, après l’avoir découvert avec The Homesman et Le Tireur. Et Gallmeister a eu l’excellente idée de sortir dans sa collection Totem son roman, Bénis soient les enfants et les bêtes.

Nous voici entrainés en Arizona, dans un camp de vacances en plein coeur de la nature. Ils sont six garçons, âgés de douze à quinze ans – dont les parents très riches et très occupés, ont décidé d’envoyer leurs enfants au grand air dans ce camp qui promet d’en faire de « vrais cow-boys « .

Mais ces enfants ne sont pas les adolescents habituels. Enfants de familles très aisées, souvent originaires de New York, ils sont timides, certains souffrent de crises d’anxiété, de manque de confiance ou à l’inverse, leur comportement agité fait peur. Ce camp met en avant l’esprit de compétition entre tous les enfants. Chaque équipe a une mascotte et un nom de tribu Indienne. Moqués, malmenés, les six protagonistes se sont peu à peu rapprochés. Ils sont surnommés « Les Pisseux » et leur mascotte est un pot de chambre.  Pris en grippe par les autres adolescents, renvoyés des autres cabanes, ils ont fini par se regrouper au même endroit. Ils échouent à pas mal d’épreuves et le harcèlement continue. La compétition fait rage, encouragée par les moniteurs. Les adolescents tentent de dérober les trophées (une tête de bison par exemple) des autres équipes. Une nuit les Pisseux réussissent à faire diversion et à voler tous les trophées (personne ne veut de leur pot de chambre) sur lesquels ils pissent joyeusement une fois découverts.

Malheureusement, cela n’arrive qu’une fois et leur malchance continue. Ils n’ont pas droit aux récompenses comme la séance de cinéma de plein air mais les garçons se révoltent et prenant leur courage à deux mains, ils arrivent à sortir du camp à cheval pour aller voir le film. Attrapés, de nouveaux punis, les garçons décident d’agir.

De retour au camp, le directeur les avertit : en cas de récidive, ils seraient expulsés. Les Pisseux l’écoutèrent sans broncher, échangeant des regard à la manière de Burt Lancaster et Lee Marvin.

Ils ont un projet et décident d’aller jusqu’au bout de celui-ci quelque soit le prix à payer. Ils veulent prouver au monde qu’ils existent par un acte de bravoure incroyable. Alors que la nuit tombe et que tout le monde est endormi, les six garçons montent à cheval, chargé de leur tête de bison et de leurs coiffes personnelles (képi, chapeau de cowboy, casquette de base-ball) et les voilà partis à l’aventure.

Et toi lecteur, tu t’embarques avec eux, ignorant tout de leur projet. Le vol d’une voiture, les mauvaises rencontres, les possibles défections – car ces gamins ne sont pas tous courageux comme Cotton, le leader du groupe. Celui qui désire le plus mettre stop à aux moqueries, aux harcèlements et qui entraine la petite troupe avec lui. Hétéroclite, elle se compose de ce fils de comédien célèbre un peu trop gâté, de ces deux frères dont le plus jeune (12 ans) fait encore pipi au lit et ne sépare jamais de son oreiller, ou encore de ce gosse, spécialiste des fugues et qui sait comme personne ouvrir un coffre ou voler une voiture. Leur courage va être mille fois testé, l’abandon ne sera pas loin.

Le silence total. Leurs mains tâtèrent leurs poches, en extirpèrent les transistors, pressèrent les touches (..) mais sans effet. Tous les émetteurs étaient muets, on n’entendant plus aucun raclement de gorge, aucune corde de guitare. Ils étaient orphelins.

Il ne s’agit pas ici d’un western, genre dans lequel Glendon Swarthout excellait, mais d’un récit initiatique pour six gamins sous fond de fugue qui décident d’aller faire eux-même justice. En réalisant cette mission, ils veulent eux-même s’affranchir de leurs chaines psychologiques. Ils vont devoir affronter leurs peurs, apprendre à faire confiance à l’autre. Et cela ne sera pas chose aisée.

Glendon Swarthout s’emploie de nouveau à critiquer la société américaine, comme son esprit de compétition qui transforme des enfants en bourreaux ou en martyres sous prétexte d’en faire des hommes. J’avoue qu’on souffre en lisant ce qui est infligé aux Pisseux. Son autre critique est sur ces familles aisées qui se débarrassent de leurs enfants qui ne les intéressent guère, parce qu’ils nés d’une première union, ou parce qu’ils refusent d’être à leur image. Swarthout manie à nouveau la plume comme un couteau très aiguisé.

J’ai adoré être en compagnie de ces gosses, les voir trébucher, se relever et puis comme l’écriture de Swarthout, le récit prend une tourne tragique. Enfin, presque. Je vous laisse découvrir ce récit drôle, vif et qui vous donne envie d’avoir à nouveau quinze ans. Une petite pépite qui confirme une nouvelle fois le talent de cet auteur. Un de mes romanciers préférés qui ne me déçoit jamais.

♥♥♥♥♥

Editions Gallmeister, Totem, Bless the Beasts and Children, trad.Gisèle Bernier, 172 pages

La nuit du revolver ∴ David Carr

« Terrible et magnifique » Stephen King

C’est grâce à l’opération Masse Critique de Babelio que ce livre m’est arrivé entre les mains. Je me souviens avoir été attirée par la couverture et puis la quatrième : l’autobiographie d’un grand reporter du New York Times. Une autobiographie très particulière cependant, car David Carr n’avait rien du journaliste habituel. Et c’est un vrai travail d’investigation qu’il va devoir mener en 2006 et 2007 pour faire ressurgir à la surface plus de vingt ans de sa vie, que son mode de vie, a presque tout effacé.

Minneapolis, début des années 80. David Carr s’est toujours rêvé journaliste sans jamais étudier pour. C’est grâce à son talent et son assurance qu’il est embauché après avoir proposé un article. Jeune, brillant et prometteur, David Carr a l’avenir tout tracé devant lui. Mais tous les soirs, David écume les bars avec ses amis, il sniffe, s’injecte, fume et engloutit tout ce qu’il croise. Sa drogue de prédiction? La cocaïne – comme il le dit lui-même, à l’inverse de l’héroïne qui vous endort, la cocaïne fait décupler votre dynamisme. Il est sur tous les fronts, il adore le travail d’investigation, les enquêtes criminelles, il aime dévoiler des scandales et la drogue lui permet de tenir 48h d’affilée. Mais peu à peu, lui, qui croit tout contrôler perd pied : il devient un autre homme, très violent, agressif, qui bat ses petites amies, vole et deale pour se fournir en drogues de toutes sortes. Même ses amis avec qui il fait la fête, finissent par le craindre. Il fait peur.

La descente en enfer ne fait que commencer et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Il adore jouer avec le feu, sentir le danger. Lorsqu’il rencontre Anna, il croit avoir trouvé son double. A l’époque, cette jeune mère de deux enfants, à la jolie maison en banlieue travaille pour les narco trafiquants mexicains et se charge de la revente. Elle gagne très bien sa vie. Mais en tombant amoureuse de David, elle invite le diable chez elle. Une nouvelle drogue fait fureur : le crack. Ce petit diamant de cocaïne que l’on écrase pour l’inhaler est très dangereux. Et David et Anna deviennent accros. Contrairement à la cocaïne en rail, le crack a un effet addictif très puissant et il vous en faut toutes les deux ou trois heures. Anna perd les pédales et son affaire périclite. Les Mexicains ne lui font plus confiance. Sans argent, les amoureux ressemblent bientôt à ces drogués que David trouvait lamentable lors de ses précédentes cures de désintoxication, leur maison est un vrai foutoir, plus aucun ne se lave, les enfants d’Anna sont laissés à eux-mêmes. Fort heureusement, leur père remplir le frigo mais cela ne suffit pas. David pue, ne dort plus, bat sa compagne, ment, vole et c’est devant son rédacteur chef qui le propose une cure ou le licenciement, qu’il comprend que le combat est perdu. David préfère continuer sa longue descente en enfer.

En pratique, je buvais dès que je me levais et je m’injectais toute la coke que je pouvais trouver (..) Je me rappelle un jour où, particulièrement bourré, j’ai enfilé une chemise blanche bien repassée, ce qui était rarissime. Mais quand je l’ai eue sur le dos, j’ai remarqué la tache cramoisie au creux de mon bras gauche.

Mais un évènement inattendu va venir bouleverser la vie de ce jeune adulte (31 ans à l’époque) : Anna est enceinte. Et de jumelles. Pourtant, rien ne semble pouvoir l’arrêter, elle continue de se droguer, de fumer et de boire, au grand désespoir de leurs familles respectives qui s’inquiètent et leur ont conseillé l’avortement, sans succès. Lorsqu’elle perd les eaux, elle est enceinte de sept mois et demi. Leur honnêteté devant l’équipe médicale (elle venait tout juste de fumer du crack quand elle a perdu les eaux) vont donner une vraie chance de survie aux bébés. Les rapports des médecins sont accablants pour la mère, mais un miracle s’est produit : aucune trace de drogue n’est détectée dans le système des enfants.  Anna a accepté d’entrer en cure de désintoxication et va récupérer les filles placées en famille d’accueil.

David, de son côté, a accepté d’entrer dans un autre programme, différent des cures habituelles (28 jours) qui n’ont jamais fonctionné chez lui, après une nuit particulière. Un déclic s’est produit. David a laissé ses filles, des bébés, seules, à l’arrière de la voiture, dans un quartier dangereux pour aller s’acheter de la drogue. Le voilà interné pendant six longs mois, à devoir, non seulement gérer un sevrage très difficile, mais surtout tenter de retrouver l’homme qu’il était avant. Cet intermède va lui faire prendre conscience qu’on reste toute sa vie accro, mais qu’à chaque jour suffit sa peine. Et surtout, David doit très vite faire face à ses responsabilités. Je ne vous raconte pas la suite mais s’il témoigne, c’est qu’il va réussir à reprendre sa vie en main.

Vingt ans vont passer, et David relate dans son autobiographie toutes ses batailles pour rester sobre et élever du mieux possible ses jumelles. Car le destin ne pardonne pas si facilement, un cancer, un rechute .. ces années sont jalonnées de nouveaux obstacles.

Et puis un jour, David réalise que ces souvenirs sont pour la plupart faux, ou du moins erronés. Lui vient alors l’idée de faire de sa propre vie son prochain article. Une investigation qui va durer près de trois ans, au cours de laquelle, il va aller interviewer (en les filmant et en les enregistrant, il ne fait plus confiance à sa mémoire) plus de soixante personnes : des proches, ses ex dont Anna, sa famille, ses amis, mais aussi les médecins, policiers et avocats qu’il a croisés à de nombreuses reprises (il fut arrêté pour violence domestique, conduites en état d’ivresse, assaut).

David va aller voir un neurologue afin de comprendre comment fonctionne la mémoire : son mécanisme est particulier et fascinant. Le cerveau va chercher une information stockée dans nos neurones et nous offrir une version qu’il va adapter au présent. On ne souvient pas du fait réel, mais de notre souvenir. Ainsi les témoignages visuels sont souvent faux. Et cette fameuse nuit du revolver, qui a donné au récit, en est l’exemple parfait. Le neurologue lui explique que sa consommation excessive de drogues a joué un jeu, mais que même sans elles, notre mémoire nous joue perpétuellement des tours. S’asseoir et faire face à ces personnes, s’entendre dire les pires choses, mais aussi parfois les plus belles, sera un exercice cathartique pour le journaliste, et l’être humain.

Dans les « Enfants de minuit », Salman Rushdie écrit sur le type particulier de vérité que la mémoire conjure. « Elle sélectionne, élimine, altère, amplifie, minimise, glorifie, et aussi diffame. Mais au bout du compte, elle crée sa propre réalité, sa propre version hétérogène mais en général cohérente des évènements, et aucun être sain d’esprit ne croira davantage la version d’un autre plutôt que la sienne ».

David Carr ne se cherche aucune excuse. Son travail de journaliste d’investigation lui permet d’avoir cette distance avec son égo et ses émotions. Il s’étonne toujours du chemin parcouru, de l’autre David et de celui d’aujourd’hui. Oui, il aura eu l’audace de croire qu’il pouvait s’en sortir si facilement, oui cet homme à la personnalité extravertie (décuplée avec la drogue) aurait sans doute réussi mais il a su aussi admettre que sans les autres, sans un coup de pouce du destin, sans sa chance d’être né blanc, d’être connu et respecté, la voie de la guérison aurait pu être nettement plus compliquée. J’aime cette autocritique et son aveu de faiblesse, sans cette cure, il serait mort.

Son livre est une chronique fascinante sur une multitude de sujets passionnants :  les paradis artificiels (je n’y connais pas grand chose), sa participation aux trafics de stupéfiants, son regard sur la société américaine aisée gangrénée par la cocaïne, des campus ou bars des grands hôtels, la coke était absolument partout, mais aussi ses plus grands articles, et comment on fait du bon travail d’investigation. Passionnant de bout en bout. 

Et en filigrane, la recherche du temps perdu pour un homme – qui en acceptant de retranscrire fidèlement les témoignages, les documents (médecins, police, jugements) nous offre un voyage immense aux confins de la mémoire et de la folie.

Un homme auquel je me suis profondément attachée malgré sa personnalité borderline, ses accès de colère, sa violence passée envers les femmes.

Ce que je méritais : hépatite C, peine de prison, VIH, un banc dans un jardin public, une mort prématurée et merdique. Ce que j’ai eu : une belle maison, un bon travail, trois adorables enfants.

J’ai lu la préface après avoir lu le livre, pour ne pas être influencée. J’ai appris la fabuleuse carrière, et les hommages multiples qui lui ont été rendus après son décès. Son décès que j’ignorais. Il se savait, comme tout survivant du cancer, en conditionnelle. Il avait gagné sa première bataille, ses filles n’avaient pas quatre ans. Un homme qu’il faut découvrir, ce livre montre ici toute l’étendue de son talent d’investigateur. J’étais ravie d’apprendre que le dernier homme qu’il a interviewé n’était autre qu’Edward Snowden, qui lui avait accordé toute sa confiance (ici).  Une figure de légende que je tiens à remercier mille fois d’avoir publié ses mémoires dont il accompagne chaque chapitre avec des citations merveilleuses.

Et un grand merci aux éditions Séguier qui ont osé le traduire. En ces temps, où les médias sont accusés de mille et un mots, ce livre nous rappelle le bien fondé de ce métier. David Carr aurait été intraitable face à l’administration actuellement en siège à Washington D.C.

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Nouvelles Editions Séguier, Coll.L’indéfinie, trad. Alexis Vincent, 440 pages