Une histoire des loups ∴ Emily Fridlund

Lorsque ce roman a fait son apparition sur la toile, j’y ai prêté peu attention. Puis, le succès est venu, aux États-Unis et en Europe. Abonnée à de nombreux comptes Instagram et suivant des booktubers anglophones, je ne cessais d’entendre parler de History of Wolves. Et ma curiosité fut vraiment piquée lorsque j’appris qu’il était sélectionné pour le Man Booker Prize 2017.

Fanny, dont je suis une fidèle de son blog avait un avis mitigé. Elle a apprécié l’écriture et le style mais est restée « en dehors » et elle a eu la gentillesse de me l’envoyer afin que je me fasse mon propre avis. J’ai commencé ma lecture un dimanche matin et je l’ai terminé .. le soir-même. L’histoire : Madeline ou Linda, comme elle aime à se faire appeler, est une adolescente sauvage, qui vit dans les forêts du Minnesota dans des conditions très précaires : une cabane en bois, sans chauffage au bord d’un lac. Madeline est proche de son père, elle l’aide dans les taches ménagères comme vider les poissons et couper du bois. Madeline a un semblant de chambre dans la mezzanine improvisée et lorsqu’il fait froid Madeline dort en bas, à côté du poêle. Ses parents appartenaient à une petite communauté prônant l’autocratie mais les choses ont mal tourné. Tous sont partis sauf les parents de Madeline. Sa mère a alors trouvé refuge dans la religion et se père se mute dans le silence.

Madeleine est enfant unique, isolée, sans ami. Tous les jours, elle marche plusieurs kilomètres pour aller en cours où se moque d’elle. Alors, lorsqu’un jour, elle aperçoit cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac, Madeline commence à les observer : un couple et un petit garçon dont la vie aisée est très éloignée de la sienne. Le père est absent et Madeline fait connaissance de Patra, la jeune maman du petit garçon, Paul, 4 ans.

Celle-ci propose à Madeline de s’occuper de son fils, après ses cours. Madeline accepte – elle aime jouer avec Paul, l’emmener dans les bois, inventer des histoires et puis Madeline ne peut s’empêcher d’être fascinée par la mère. Une très jeune femme, dont le travail consiste à corriger les écrits de son époux, un éminent professeur scientifique. L’adolescente va peu à peu s’immiscer dans la vie de cette famille, même lorsque l’époux, un homme froid et manipulateur fait son retour. Mais « Linda » aime leur chalet, leurs livres, les repas pris en famille. Cette autre vie.

Parallèlement, elle s’entiche d’une fille populaire de son lycée qui a porté plainte contre leur professeur d’histoire pour abus sexuels. Madeline aimait bien ce nouveau professeur, originaire de Californie, qui l’avait fait participé à un concours. Tandis que la nouvelle de cette liaison interdite se répand, Madeline suit la petite famille lors d’un week-end organisé à Duluth, pour assister à une course de voiliers. Paul est malade, très fatigué. Cette journée lui sera fatidique.

Madeline, dix ans puis vingt ans après les faits, revient sur ce week-end et son obsession pour cette liaison élève-professeur qui avait secoué la petite communauté.

Lorsqu’elle décrit méticuleusement les dernières heures à Duluth avec ses voisins, les signes sont nombreux. Mais comment les interpréter quand on a quatorze ans ?

Alors ? Contrairement à Jérôme, qui a cru que l’auteure avait voulu se servir des lieux (les bois) comme un élément majeur de son roman, l’auteure réfute entièrement cette idée (interview vue sur la toile) et pour ma part, je n’ai jamais eu ce sentiment. Les lieux ne sont là que pour rappeler la solitude de Madeline, une solitude physique puisque la jeune fille, n’a aucun voisin proche avec qui elle aurait pu nouer des liens, et ses parents n’ont, à l’époque, pas de voiture. Voici, selon moi, le seul et unique rôle de ces bois.

C’est la solitude tragique de cette jeune fille qui m’a ensorcelée. Elle meurt d’envie qu’on lui porte attention, tant pis si celle-ci est malveillante. Son obsession avec l’autre jeune fille de son lycée est la démonstration même de ce besoin irraisonnable : elle aurait tant aimé que le professeur porte son attention sur elle, pas sur l’autre fille. Oui, même ce genre d’attention.

J’ai aimé le choix narratif de revenir sur cette journée fatidique, sur les jours et les heures qui ont précédé la disparition de Paul. J’ai aussi aimé Madeline adulte, qui malgré son silence et son attitude défiante, ne cesse de s’interroger sur sa participation à ce « crime« .

J’ai adoré être troublée par les pensées sombres de Madeline, comme lorsque qu’elle s’imagine être méchante avec Paul ou lorsqu’elle suit de loin la jeune fille. Je n’ai pas pour ma part trouvé le personnage froid, ce fut même l’inverse ! Et chez moi, l’attachement aux personnages est un élément majeur de mon appréciation du livre. Je n’ai jamais eu la sensation d’être tenue à distance de l’histoire. J’ai eu, au contraire, le sentiment, de voir l’histoire à travers ses yeux.

Madeline/Linda/Mattie .. Cette succession de prénoms traduit aussi les difficultés de la jeune femme à trouver sa véritable identité. Élevée dans une communauté elle était proche de ses autres « frères et sœurs » – leur départ fut brutal et Madeline ne reconnait jamais ses géniteurs « comme de vrais parents ». Sa mère ne l’appelle jamais par son prénom, mais voit un petit être pensant, un chef d’entreprise, un professeur alors quand cette autre famille, d’apparence normale, lui offre l’attention et la chaleur humaine qu’elle recherche, Madeline n’hésite pas une seconde.

Autre point majeur : j’ai adoré la partie sur son témoignage au tribunal et comment, par sa réponse, à une seule question, tout peut être effacé, détruit.

Un roman très troublant sur l’identité, sur la vérité et surtout sur le manque d’affection. L’auteure pose un regard appuyé sur ces mouvements religieux sectaires très répandus en Amérique (les chrétiens scientifiques existent réellement).

Enfin, une écriture maîtrisée et fluide qui m’a totalement charmée – est-il nécessaire de rappeler qu’il s’agit d’un premier roman ? Une lecture qui ne laissera personne indifférent. Troublant et poétique, accrocheur (merci Eva), un livre que je qualifierais pour ma part de dérangeant, de troublant. 

Si vous aimez les personnages peu aimables qui vous glissent entre les mains, alors ce roman est fait pour vous. C’est assez insidieux le pouvoir qu’a eu cette lecture sur ma petite personne! Il m’a été impossible de lui résister.

Autumn, d’Ali Smith est aussi nominé pour le Man Booker Prize. J’ai adoré les deux romans, et si celui d’Ali Smith a le don de vous réconforter avec l’amour, la compassion, celui d’Emily Fridlund, vous met au défi, de vous regarder honnêtement dans la glace. Troublant !

♥♥♥♥♥

Editions Gallmeister, History of wolves, trad. Juliane Nivelt, 2017, 297 pages

 

Courir au clair de lune avec un chien volé ∴ Callan Wink

J’ai découvert Callan Wink en lisant le recueil de nouvelles 20+1 Stories publié l’an dernier par Albin Michel. La nouvelle Montée des eaux est à nouveau présentée dans ce recueil. A l’époque, j’avais pressenti le talent du jeune homme et j’avais commandé ce recueil dans sa version originale. Je n’ai pas eu le temps de la lire que je me retrouvais avec la version française entre les mains. Et là, pas d’hésitation et un ENORME COUP DE COEUR ! 

Un recueil que j’ai dévoré en une seule soirée ! 304 pages de plaisir intense. Callan Wink est originaire du Montana et eu la chance de rencontrer Jim Harrison et de partager de longues parties de pêche. Le jeune auteur nous ramène donc chez lui, dans ces vastes étendues de plaines du Montana. Pour ceux qui l’ignorent, à l’ouest les Rocheuses canadiennes se dressent sublimes et majestueuses, au centre et à l’Est, les plaines dominent le paysage. Les arbres ont disparu et on peut voir les éclairs toucher le sol et remonter au ciel, la pluie s’abattre à vingt kilomètres alors que vous roulez un soir de pleine lune. Je le sais, j’y ai vécu. Alors imaginez ma joie de retourner en compagnie de ces personnages, tous un peu chamboulés par la vie, mais dont les hivers rudes du Montana (sibériens) ont tanné le cuir.

Je ressors émue de cette lecture, la dernière nouvelle Regarder en arrière (la plus longue) réussit l’exploit de suivre la vie entière d’une femme, Lauren – une vie semée d’embûches mais aussi de profonds instants de bonheur. Fugitifs, comme les années – mais Lauren connaît l’ironie de la vie. L’accompagner jusqu’à ses 73 ans, l’imaginer, en salopette, une longue natte de cheveux blancs argentés, les sillons autour des yeux, le sourire en coin, embarquer son « Pois chiche » (un dalmatien) dans ses randonnées solitaires est d’un réconfort immense. Quelle claque, ce recueil !

Quarante degrés en dessous de zéro, et pourtant même l’eau au plus près du lit de la rivière frémit, glacée sans être gelée. Comme si les rivières existaient en dépit de tout, avaient une vie secrète. (..) Par une journée comme celle-ci, tu peux la traverser comme si tu traversais une rue, mais il ne faut pas oublier que juste sous cette gangue, le courant circule. Mon amour pour toi est pareil.

Comme suivre Terry, à quelques heures de l’enfermement. Condamné à deux ans de prison, ce gosse de moins de dix-huit ans file pour une dernière partie de pêche avec ce grand-père peu apprécié par ses parents. Installé sur la barque, auprès de ce vieil homme taciturne, Terry redoute ce qui l’attend. Honnêtement, je n’ai pu m’empêcher en lisant ces mots aux parties de pêche que Callan a partagé avec ce sacré Jim Harrison. J’ai eu la chance de lire un témoignage de l’auteur sur ces instants magiques (il ne parlait pas d’écriture, Callan était trop timide …) et je me dis que cette nouvelle est un hommage à son mentor.

Il faisait chaud et tout n’était que nuances – le lac couvert de feuilles de nénuphar, les rives foisonnantes d’oliviers sauvages et de saules, la pelouse (…) Terry s’efforça de graver cette image dans sa mémoire, chaque teinte de vert, le chant des cigales, la rugosité du manche des rames, la sueur qui lui coulait dans les yeux, l’odeur fétide du lac.

ll y aussi chez Callan Wink ces couples qui se délitent, ils prennent des amants ou confient leurs petits secrets mais ils gardent toujours une profonde affection envers eux, car ils savent que sans eux, leur vie ne serait pas la même, comme cet homme qui confie que pendant 32 ans, c’est sa femme qui « tenu la maison », tenu la barre et que sans elle, il serait sans doute resté au même endroit.  Comme Perry qui se déguise en Custer chaque année pour retrouver sa squaw assassin, alors que sa femme se bat contre un cancer ou ce jeune homme qui s’éprend d’une femme plus âgée. Il ya Lauren qui s’éprend d’une femme ou Jason, l’irascible, qui s’attache à une gosse. L’amour est comme un fleur, dont le pistil peut à tout instant s’envoler, à moins qu’on ne le saisisse au vol. Ils sont profondément touchants les personnages de Callan Wink.

Je suppose que douze ans est un âge comme les autres, avait déclaré alors son père. A l’époque, August avait cru qu’il parlait du chien. Plus tard, il pensa que son père avait voulu peut-être dire que douze ans était un âge comme un autre pour qu’un garçon perde pour la première fois une chose qu’il aime.

Et ils sont parfois drôle comme cet idiot de Sid qui court dans le désert, pieds et cul nus, avec ce chien volé. Un chien français de surcroît ! Quel numéro ce Callan !

Dans Danse du soleil, Rand découvre la vie des Indiens Crow, qui sont présents tout au long de ce recueil, à travers plusieurs personnages. Un vrai plus pour moi évidemment.  Rand, petit chef d’entreprise a toujours employé des Mexicains, la plupart sont ici illégalement, mais pour lui, ces hommes aiment leur métier et rien ne peut remplacer cela. Mais Rand va bientôt prendre une décision qu’il va regretter profondément. Sans autre chose que son travail, Rand déprime et son meilleur ami, marié à une Crow va alors l’emmener assister à une cérémonie indienne, la danse du soleil. J’ai commencé ma lecture par cette nouvelle et j’ai toute de suite que j’étais tombé sur un bijou. Un énorme coup de coeur.

J’ignorais alors qu’il allait se poursuivre à l’ensemble des nouvelles.  Je n’ai pas lu le recueil dans l’ordre. J’ai fini par la dernière du recueil avec un pincement au coeur de devoir tourner la dernière page. Le style de Wink est pur et simple. J’adore ce style, Kent Haruf ou Jim Harrison auraient adoré. Ici pas de fioriture, la rudesse des paysages du Montana vous l’interdit. Il y a de la tendresse chez Wink.

Que sans elle, j’ignore quelle direction aurait pris ma vie. Ca a peut-être un côté larmoyant, mais elle m’a ramassé, glissé dans sa poche et a couru avec moi comme si j’étais une balle de tennis.

J’ai fini ma lecture le coeur serré – un très grand écrivain est né ! Et pour ceux qui ont peur des nouvelles, sachez qu’ici, je les ai enchainées sans jamais avoir de difficultés à passer de l’une à l’autre. On est tellement bien en compagnie de ces gens simples, dans cet Etat du « Big Sky » (grand ciel). Rejoignez-nous !

Et possédant la version originale (que je vais relire), je donne un énorme big up au traducteur Michel Lederer.

Le livre est disponible à compter de mercredi mais impossible d’attendre si longtemps pour vous en parler 🙂

♥♥♥♥♥

Editions Albin Michel, Dog Run Moon, trad. Michel Lederer, 304 pages

The white album ∴ Joan Didion

J’avais hâte de retrouver Joan Didion et ma soeur m’a fait un joli cadeau en commandant cette série d’essais, publiés à l’origine en 1979. Joan Didion y dressait le portrait de l’Amérique des années 60 (et début des années 70), entre la guerre du Vietnam, Nixon, le mouvement pour les droits civils, les Black Panther mais aussi certains faits divers, comme Charles Manson ou des personnages clés de cette période.

Joan Didion a décortiqué l’Amérique, comme cet article sur les galeries commerciales ou sur une starlette américaine qui rêve de devenir célèbre, ou cette série d’articles sur ces immenses propriétés hollywoodiennes, avec tout au long de cette collection, un hommage appuyé à la Californie, et cette maison où elle a vécu heureuse avec son époux et sa fille.

Joan Didion a l’oeil d’un faucon – elle a ce talent particulier d’avoir suffisamment de recul sur sa vie, sur la société américaine, sur sa notoriété, pour ne pas se laisser emporter par cette vie privilégiée au soleil californien. Joan Didion ne cache pas non plus ses propres obsessions comme celle de l’eau, le système d’épuration ou le système de surveillance des autoroutes. Elle va aussi sous terre comprendre le fonctionnement du barrage Hoover.  Mais avec elle, tout devient fascinant et passionnant.

Elle décortique la culture de masse, mais s’attaque aussi aux premiers mouvements féministes. Car l’auteure ne se fie à personne. J’ai trouvé passionnant sa rencontre avec les Black Panther – alors que l’interview avec l’un des membres est totalement arrangée par l’avocat, elle, petite femme brune, reste en retrait et remet en doute la position et le rôle des médias. Ses reportages sont essentiels pour comprendre l’Amérique de cette époque et l’Amérique d’aujourd’hui. Les années glorieuses, Hollywood, le luxe, la surabondance…

We tell ourselves stories in order to live… We look for the sermon in the suicide, for the social or moral lesson in the murder of five. We interpret what we see, select the most workable of the multiple choices. We live entirely, especially if we are writers, by the imposition of a narrative line upon disparate images, by the « ideas » with which we have learned to freeze the shifting phantasmagoria which is our actual experience.

Joan Didion ne cache pas au lecteur ses crises d’anxiété  (à l’époque, elle vit pourtant heureuse, en couple et maman d’une petite fille) et à travers ses essais, elle explore cette crise morale que traverse l’Amérique. L’argent a bouleversé la donne, les valeurs liées au travail et à la collectivité. Même si les étudiants de Berkeley manifestent pour les droits civils, l’individualisme est en train de prendre le pas sur le collectivisme.

Cette collection est un vrai plaisir à lire, et pourtant je ne connaissais presque rien des sujets qu’elle aborde (les « mansions », le système d’eau potable, etc.) mais son talent réside justement à nous captiver du début à la fin. J’ai beaucoup aimé son article sur les migraines (quiconque a eu des migraines se reconnaîtra) et j’adore son premier essai où elle explique ses pertes de repères, cette vie mouvementée qu’elle a eu lors de sa jeunesse. Elle fut même internée. Mais où elle a réussi, c’est en écrivant continuellement, des journaux intimes aux articles publiés en Vogue, Joan Didion a tout noté. Un vrai trésor de l’histoire américaine.

Sa déclaration d’amour à la Californie des années 60 est touchante – la vie l’emmènera plus tard sur la côte Est, comme son obsession pour le système d’irrigation. D’où vient l’eau qui sort de votre robinet ? On l’accompagne ainsi lorqu’elle se rend seule dans le QG des Black Panther alors que les émeutes ont enflammé l’Amérique, on la suit dans cette station d’épuration s’émerveiller dans les lumières clignotantes, on regarde le monde à travers ses yeux. Elle nous offre ici un angle encore jamais exploré.

Une note spéciale pour moi : ses articles sur Hawaï et lorsqu’elle apprend le décès de l’auteur James Jones, l’auteur de From Here to Eternity & The Thin Red Line (Tant qu’il y aura des hommes et La ligne rouge, tous deux adaptés au cinéma) et qu’elle se rend dans les baraquements où son premier roman tenait place.

Cette collection est un kaléidoscope de la société des années 60. Joan Didion a son propre regard, très personnel, et ne cherche jamais à s’en dédouaner. Elle ne se présente pas comme journaliste. C’est sans doute ce qui rend si intéressant ses articles. Sa propre vision était déjà unique à cette époque et des années plus tard, lorsque le malheur viendra frapper à sa porte, Joan Didion reprendra la plume (ci et ) et réussira à nouveau ce tour de force : nous raconter en se racontant.

Cette série d’essais a été traduite en français et publié par Grasset en 2009 puis au format Livre de Poche en 2014 à un tout petit prix.

♥♥♥♥♥

Editions FSG, first edition in 1979, 224 pages