Loin de la violence des hommes ∴ John Vigna

Décidément, la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel ne cessera jamais de me surprendre. En accueillant le premier recueil de nouvelles de John Vigna, l’éditeur confirme son talent pour dénicher de nouvelles pépites. Cette fois-ci, elle est Canadienne. L’action se situe en Colombie Britannique, à Bull Head Mountain.  « Près de la frontière » ne cessent de répéter les protagonistes.

Nous voici plongé dans le cœur des forêts du grand Ouest canadien, à la rencontre d’une population rurale et souvent pauvre, des gens ordinaires. Ils sont routiers ou bûcherons, ils passent leur vie sur les routes ou à suivre les zones de coupe, occupent leur temps libre en allant au bar se saouler et lorgner sur les stripteaseuses locales qu’ils croisent ensuite au lavomatic du coin. Ils rêvent d’un ailleurs mais savent que jamais ils ne quitteront cette région. Ils vivent dans des mobil homes, ont vu leurs rêves s’éloigner et noient leur chagrin dans l’alcool ou la chasse. Ils survivent en organisant des combats de pitbulls ou en faisant des paris foireux avec leurs potes.

Ils s’égosillent la voix et le cœur au karaoké du bar local. John Vigna dresse un portrait sans fard de cette population que l’on connaît mal. A-t-on juste des images de ces grands espaces, de ces hommes aux visages burinés, conduisant leur pick-up, leur chien installé à l’arrière, un fusil accroché sur la vitre arrière.

John Vigna, comme tous ses compatriotes nord-américains commence sa carrière à travers ce recueil et quel talent ! J’avoue que je n’ai pas eu le coup de cœur pour la première ou seconde nouvelle, mais au fil de ma lecture, je me suis sentie de plus en proche des ces hommes oubliés de Dieu, et trois nouvelles m’ont bouleversées. Cet homme qui a perdu toute sa famille dans un accident de voiture par exemple.

Car ce sont les hommes qui occupent la première place de ce recueil, des hommes qui ont parfois fait de mauvaises décisions ou ont vu leurs rêves anéantis, des hommes à qui on refuse le moindre signe de faiblesse ou de compassion. La réalité est brutale, le monde est violent et ici, il n’y a pas de place pour les faibles. Comme le dit Gary Shteyngart, John Vigna dévoile sans fard la face cachée de la masculinité d’aujourd’hui. Qu’ils soient époux, compagnon, père ou frère, ses personnages courent encore après le rêve américain qui ne cesse de leur échapper.

John Vigna aime ses personnages, profondément – il leur insuffle de la beauté et une aura particulières alors qu’ils mènent des vies terriblement ordinaires.

Depuis peu, je ne cesse de croiser ces auteurs qui ont décidé de s’éloigner du « super héros » longtemps prisé par la société américaine, pour nous présenter des personnages du réel, du quotidien. Ceux qui ne sont pas nés sous une bonne étoile et ne cessent d’essuyer les échecs, les uns après les autres.

Je retrouve ici le même humanisme que chez Henderson Smith ou Christian Kieffer, Richard Lange ou Bruce Machart. Une nouvelle voix prometteuse pour la littérature nord-américaine. Il dresse un portrait sublime de ses hommes esseulés, cassés par la vie, mais toujours debout.

Et pour ceux qui se sont pas sensibles à ce genre, sachez qu’il a y quand même une unité de lieu ici. La même région et le même bar, le Northerner, qui semble attirer comme un aimant toutes ces âmes déboussolées.

« La prose de John Vigna saisit le lecteur à la gorge pour ne plus le lâcher. Un recueil brillant, mené de main de maître. » Chris Offutt

Un court voyage ♥♥♥
Deux pas de danse ♥♥♥♥
Clôtures ♥♥♥♥♥
Zone de coupe ♥♥♥♥♥
Station-service ♥♥♥♥♥
Le Sud ♥♥♥♥♥
Bull Head ♥♥♥♥
Pitbulls ♥♥♥

Éditions Albin Michel, coll.Terres d’Amérique, Bull Head, trad. Marguerite Capelle, 256 pages 

Un oiseau dans la maison

Il était temps de reprendre la route du Canada ! C’est avec Margaret Laurence  et son roman Un oiseau dans la maison.

Margaret LaurenceJe me dois en premier de remercier Marie-Claude qui avait mentionné plusieurs auteurs célèbres canadiens dont Margaret Laurence. J’ai appris un peu plus sur son œuvre et j’ai choisi ce roman, publié en France par les éditions Joëlle Losfeld. Comme Kent Haruf qui a créé de toutes pièces le comté de Holt, la romancière canadienne a créé une ville, Manawaka, qui apparait dans plusieurs de ses romans. La romancière est née en 1926 à Neepawa dans le territoire du Manitoba. Sa mère et son père décèdent alors qu’elle est encore enfant.  Son père s’était remarié avec la sœur cadette de son épouse, Margaret dont il a eu un fils, Robert. Il décède alors que Peggie (son surnom) a neuf ans. Celle-ci s’installe chez son grand-père avec sa belle-mère et son demi-frère. Encouragée par sa belle-mère (et tante) Margaret, Peggie publie ses premières nouvelles à l’âge de quinze ans. La jeune femme fait de brillantes études et obtient son diplôme de l’université de Winnipeg en 1947. Elle épouse John Laurence et part vivre en Afrique puis une dizaine d’années en Angleterre avant de revenir au Canada où elle publie en 1964 son premier roman, L’ange de pierre.

Je découvre en préparant cette chronique que son roman est donc en grande partie autobiographique puisque l’héroïne Vanessa McLeod connaît en grande partie le même destin. Elle perd l’un de ses parents enfant et part vivre dans « la maison aux briques » où vivent son grand-père, l’irascible Timothy Connor et sa tante Edna. La petite Vanessa est la narratrice de ce roman, elle y raconte sa vie sous forme de journal intime où elle fait des allers et des retours à divers périodes de son enfance (elle a 11 ans, puis 9, puis 6, puis à nouveau 11, 13 et 15 ans).  Le père de Vanessa est médecin d’origine écossaise. Les McLeod ont eu de l’argent mais la Dépression est arrivée et son père est aujourd’hui rémunéré en poulets et dindes. Sa mère joue les infirmières, les temps sont durs. Vanessa a 10 ans quand sa mère tombe enceinte. Irlandaise protestante, Beth travaille dur. D’un milieu plus modeste, elle est proche de ses parents Timothy et Agnès, de sa petite sœur Edna et de son oncle Dan. Vanessa a peur de ce grand-père au fort caractère, qui chasse tous les prétendants d’Edna et passe son temps à critiquer les faits et gestes des membres de sa famille. Sa grand-mère, très pieuse, se réfugie dans le salon, auprès d’une cage où un canari chante rarement.

un-oiseau-dans-la-maisonVanessa craint encore plus son autre grand-mère, la froide Mrs McLeod n’a jamais réussi à admettre d’avoir perdu son statut privilégié. Cette vieille femme aigrie exige une bonne alors que son fils, Ewen, le père de Vanessa, ne peut même pas acheter une robe neuve à sa fille. Elle n’aime pas beaucoup les Irlandais (donc sa bru) et vit seule après avoir perdu son fils ainé Roderick à la guerre puis son époux. Depuis, elle porte toujours le deuil et rien ne semble la réjouir, encore moins cette enfant turbulente qui risque à tout moment de renverser un objet lorsqu’elle vient chez elle. Vanessa se réfugie dans un monde imaginaire, la petite fille écrit des histoires. Elle raconte son incompréhension lorsque les adultes s’entretiennent ou se chamaillent ; elle comprend juste que les temps sont très durs, que l’argent manque, que Tante Edna a perdu son travail et  que la Dépression a tout pris à sa famille.

Je m’étais imaginée un roman plus sombre, même si la vie de Vanessa sera secouée de plusieurs drames, il en reste néanmoins une lueur d’espoir, pour elle, sa tante adorée ou sa mère. Les temps durs vont passer et elle, jeune femme modeste, ira à l’université. J’ai beaucoup aimé certains passages, lorsqu’elle se remémore ses vacances au bord du lac, à écouter les huards sur le ponton avec son père. Son cousin dont le destin tragique m’interroge (pourquoi n’ira-t-elle pas le voir?). Et puis ce grand-père Connor et cet Oncle Dan qui chante tous ces chants patriotiques irlandais (protestants ou catholiques) et donne des petits noms irlandais à Vanessa. On sent ici le besoin de ces immigrants (deuxième et troisième génération) de retrouver leurs racines.

J’avais en tête un style et j’avais raison, Margaret Laurence possède une écriture fluide, très agréable à lire, un peu trop « classique » à mon goût mais le roman fut publié en 1970. Margaret, dont le véritable nom était Jean, surnommée Peggy, a donc pris le prénom de sa tante comme nom de plume. Sans doute voulait-elle remercier celle qui lui ouvrit la voie de la littérature, chose rare à cette époque ! La Dépression aura eu bien des vies mais aura aussi permis de développer l’imaginaire de cette petite fille canadienne devenue une très grande dame. J’ai dorénavant envie de lire ses autres romans et retrouver Manawaka.

Et de voir des suisses, des buissons de castillèje et un carrouge ! (clin d’œil à mes amis québécois) et d’écouter le huard (d’ailleurs je ne résiste pas à mettre un lien vers une vidéo, et effectivement c’est spectaculaire!)

♥♥♥♥♥

Editions Joëlle Losfeld, A bird in the house, trad. Christine Klein-Lataud, 198 pages

Challenge Canada pour le territoire du Manitoba

Canada-map-with-flag

Incidents in the Life of Markus Paul

Par une belle journée en 1985, Hector Penniac, 17 ans, un garçon Micmac d’une réserve locale d’indiens Premières Nations* commence tout juste son premier job pour payer ses futures études à l’université. Docker au port, il doit charger du bois dans les cales d’un navire hollandais. A midi, Hector est mort. Et son voisin, une jeune homme blanc nommé Roger Savage, devient le principal suspect. Le décès d’Hector va venir bouleverser l’équilibre très fragile qui existe au sein de cette communauté très unie et ses relations toujours tendues entre la communauté blanche.

incidents in the life of mpaulC’est en cherchant des romans dont l’action se situe au New Brunswick que j’ai découvert l’œuvre de David Adams Richards, romancier canadien prolifique et comparé aux plus grands au Canada. J’ai eu l’envie de lire ce roman car le thème m’intéresse particulièrement : une réserve indienne Mi’kmaq (Micmac) au Canada dont l’un des leurs, à l’avenir prometteur, est tué. Le roman est foisonnant, l’auteur canadien aborde de multiples thèmes :  crime et punition, vengeance ou justice, pouvoir, vérité ou  mensonges, le fil rouge étant l’enquête sur le crime ou le non crime (accident?) entourant Hector tout en offrant au lecteur un portrait d’une communauté indienne, qui peine à trouver ses repères dans une époque où le présent n’a pas encore soigné les plaies du passé.

Le Canada n’a pas réussi à « traiter » la question indienne – comme leur voisin américain, la question indienne reste en suspends. Les indiens ont été parqués dans des réserves et soigneusement oubliés. Ces derniers s’étaient réveillés dans les années 70 et 80 en organisant des manifestations. Les indiens Mi’kmaq sont répartis principalement sur les territoires du New Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse, de l’Ile Saint-Édouard et une minorité au Québec. Victimes comme leurs cousins américains des mêmes maladies (varicelle et alcool), leur communauté a failli disparaitre avant d’atteindre aujourd’hui 20 000 personnes. Seule un tiers parle couramment leur langue (largement influencé par les colons français puis anglais, les Mi’Kmaq anglophones ont peine à comprendre les Mi’kmaq francophones). Mais revenons au roman !

Markus Paul était le petit-fils du chef de la tribu indienne. Enfant à l’époque des faits, il revient bien des années plus tard, décidé à élucider cette énigme qui a provoqué la lente désintégration de sa communauté et la mise à pied de son grand-père, autrefois respecté par son peuple mais dont la mort d’Hector Penniac lui a coûté sa position et bien plus. Richards a un talent incroyable, il sait comment montrer la lente et pernicieuse peur de l’autre qui va mener à la perte plusieurs personnages dont ceux qui servaient d’exemple à la communauté. Tous leurs repères sont bientôt perdus. D’un accident qui n’en est pas un, à la construction d’un centre culturel qui n’en finit pas, à la réapparition du demi-frère violent de la victime, tous ces éléments participent à la lente désintégration de cette communauté, autrefois paisible.

« At first there was no answer. Inside the door into the old porch, it was almost darker than midnight. They stood together ; he and his grandson. And as Amos knocked, Markus whispered :

« Have you ever been in a white person’s house? »

« Yes, » Amos whispered, « when I delivered salmon to the cottages. But those are not houss, they are cottages – even though they are ten times the size of our house. But this house looks more like our house. »

« Yes, » Markus said, shaking slightly. « I’ve never been in a white man’s house before. »

« Well, I saw them up at Sobeys, and they buy Red Rose tea just as we do, »Amos said. (p.232)

Richards n’a pas une vision manichéenne des hommes, ces personnages ne sont jamais totalement ni mauvais, ni bons. Ils sont parfois guidés par l’avidité ou la soif de gloire mais ils sont surtout profondément marqués par leur éducation et l’absence de reconnaissance du peuple canadien. Le romancier sait ainsi créer des personnages d’une profondeur assez rare dont les rêves sont sans cesse fracassés par la réalité et dont le désenchantement vient rythmer le roman. Une prose exceptionnelle et le lecteur est comme aspiré par les errements de ces personnages, leurs doutes, leur colère et toujours cette soif de reconnaissance.  Le talent de Richards est d’apporter une touche de magie en introduisant ci et là des détails prémonitoires, et au fur et à mesure que l’enquête de Markus Paul avance, les personnages révèlent leur part de lumière et leur part d’ombre et le lecteur comprend peu à peu leur rôle dans la tragédie.

En parallèle, le lecteur suit le destin du vieux chef indien, Amos Paul, longtemps respecté par ses pairs, mais dont le refus d’accuser sans preuve le jeune Savage va voir son statut de sage et d’exemple mis à mal. Sa mise à l’écart va fortement marqué son petit-fils mais cet homme n’avait-il pas raison au fond? Sa connaissance de l’âme humaine, blanche ou indienne, est impressionnante comme ses paroles pleines de sagesse. Lui et Markus sont des personnages très attachants.

Car Hector est tout sauf la seule victime – Savage l’est également ainsi qu’une troisième jeune victime Mi’kmaq (dont j’ai rapidement deviné le sort). J’ai beaucoup aimé la manière dont Richards raconte comment Savage, désigné coupable de la mort de Hector sans autre forme de procès, va sentir acculé et basculé dans la violence. Car ce jeune homme blanc qui a grandi avec les Mi’kmaq, installé à la limite de la réserve va bientôt voir surgir les ombres des guerriers indiens venus réclamer son scalp. Comme si sa mort pouvait venger celle d’Hector mais aussi toutes les atrocités commises par ses ancêtres. Et nous lecteurs, sommes témoins impuissants de sa mort programmée.

When he was a teenager, Brice Peel started to have seizures. Bill Monk gave him drugs. Brice began to like the drugs. He went to Bill to get more. He learned how to get the most ouf of them. He like cocaine. He went to dances. He began to step-dance on a table, all by himself.

Most of the time he was « right ouf of her », as they say here. He lost his teeth in a fight. He was down to 122 pounds. H liked things that would give him adrenalin. (…) Brice lived in town. He had no telephone numbers of girls. He had no happy memories of home. He kept some budgie birds and a rabbit, and picked up stray cats to feed. He had milk bowls outside his little apartment door. He read Isaac Asimov and Arthur C.Clarke. The books allowed him to vanish into space gullies and dragons in the sky ».  (p.246)

Tout en suivant le retour de Markus Paul et l’enquête sur la mort d’Hector, Richards s’attaque aussi à la grande Histoire et rappelle les blessures toujours béantes de ces communautés indiennes, en ouvrant les portes de ces réserves jusqu’ici fermées. Un superbe roman, profond, foisonnant et doté d’une prose sublime, touché par la grâce.

Le livre a été traduit en français par les Éditions de la Pleine Lune sous le titre Enquête dans la réserve. Il est disponible sur Amazon ou en format numérique (ici).

* Les indiens Mi’kmaq font partie des peuples algonquiens maritimes. Ils sont répartis sur une quinzaine de grandes réserves et une dizaine de plus petites, certaines ne comptant qu’une dizaine d’individus. Il n’en existe qu’une seule côté américain. Ils parlent plusieurs dialectes. Ce sont des chasseurs et des pêcheurs émérites (orignal, phoque, baleine ….) connus pour leur talent d’ébéniste en matière de canoë. Historiquement, ils ont combattu les Iroquois et les Inuits et se sont toujours alliés du côté français face aux anglais. Aujourd’hui, très peu de jeunes parlent la langue et leur culture disparait peu à peu même si leur population atteint aujourd’hui les 20 000 âmes.

David Adams Richards, Éditions Anchor Canada, 291 pages

Challenge Canada pour le territoire du New Brunswick

Canada-map-with-flag