Le coeur sauvage ∴ Robin MacArthur

Je n’avais pas entendu parler de ce recueil de nouvelles, moi qui adore tant ce genre en littérature ! J’ai eu de la chance de le recevoir et il est tombé au meilleur moment, celui où, ayant beaucoup de choses à gérer professionnellement et personnellement, je n’arrivais plus à lire. J’ai même pensé que j’allais essayer de lire une ou deux nouvelles, mais une fois les premières pages avalées, j’ai dévoré le recueil !

Impossible de reposer ce roman – dont les histoires nous emmènent celle fois-ci au Nord-Est des Etats-Unis, dans le Vermont. Robin MacArthur nous éloigne des sentiers battus, de la vision idyllique du petit Etat fréquenté par les New Yorkais qui y possèdent leurs propriétaires secondaires. Ici, nous sommes loin de la civilisation, dans les endroits reculés du Vermont. Et Robin nous présente une série de personnages qui reflètent totalement ce lien avec la nature : adolescentes rebelles, bûcherons, fermiers, jeunes artistes ou vieux hippies.

Leurs points communs ? La solitude à laquelle ils tentent de donner un sens, tous pris au coeur de cette nature à laquelle, ils sont liés. Liés sans le vouloir, une nature qui comme ces êtres, offrent deux visages : l’odeur des champs au printemps, la senteur de la résine, mais également l’eau et noire et glacée des lacs, l’épaisseur et la noirceur des forêts à perte de vue.  La nature vous protège comme elle peut vous enfermer. Alors ces êtres rêvent …

Ce qui m’a frappé, en plus de ces deux thèmes (solitude et nature) que j’affectionne particulièrement, c’est la puissance des mots de la romancière ! Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti le besoin de marquer des passages – et au total, c’en est presqu’une vingtaine. Les mots résonnent justes et atteignent leur objectif à chaque fois. Robin MacArthur signent des nouvelles à la fois puissantes et sauvages, élégantes et lumineuses.

Contrairement à certains auteurs américains de sa génération, il y a de l’espoir chez Robin MacArthur, le monde n’est pas tout beau mais pas tout noir non plus. Je me suis tout de suite sentie bien dans cet univers si loin du mien, âpre mais beau.  Ses personnages traversent de graves difficultés mais ils ont conscience de l’éphémère de la vie, conscience de la beauté qui les entoure.

Pour ceux qui n’oseraient pas encore se jeter sur ce recueil, voici quelques présentations des nouvelles de ce livre : dans Silver Creek, la narratrice a seize ans, un soir d’été du côté de Vicksburg, dans les forêts mi-résineuses, mi-caduques du Nord-Est américain où, nous confie-t-elle  » sa mère et elle sommes nées toutes les deux : soixante-cinq kilomètres carrés de routes et de rivières qui se croisent à angle droit, d’exploitations agricoles en faillite et de crêtes rocheuses. Peuplés de fantômes, d’animaux et de femmes seules. Ces bois, (sa) mère les appelle un foutu paradis « . Ange déteste son prénom, sa mère a seulement trente-trois ans mais la vie l’a déjà vieillie, Ange rêve de partir, loin de cette cabane en bois, alors quand sa mère l’invite à aller se baigner dans la petite mare, Ange refuse – elle finit quand même par aller se baigner, tandis que sa mère, a peine trempé ressort rejoindre son petit ami. Ange sort à son tour et reste au milieu du champ et voit le monde s’ouvrir à elle…

Dans une autre nouvelle, Au coeur des bois, on suit une autre femme, son père est bûcheron et son frère maçon, d’un milieu modeste, la narratrice a changé de vie en épousant son mari qui a fait fortune dans l’immobilier. Son nom s’affiche sur les pick-up blancs dans tout le comté. Au grand dam de son père, qui lui a tourné le dos. Pourtant en ce jour chaud d’été, elle franchit la porte de la Stonewall Tarvern, pour y retrouver le siens. Ses anciens amis et assis au bar son père. Comment jongler entre ces deux mondes ?

Robin MacArthur offre à nouveau le point de vue d’une adolescente dans sa nouvelle Avoir des ailes, 1989. Une de mes préférées. Nous sommes toujours en juillet, même unité de temps et de lieu, dans une autre maison. La mère appelle la narratrice pour venir l’aider à désherber les petites pois mais la réponse est directe « Pas envie« . Le père est absent depuis une semaine et Katie, dont la chaleur (plus de trente degrés) semble agir sur elle comme un somnifère, refuse de se bouger les fesses. La jeune fille préfère continuer à lire, des nouvelles, écrites par une femme. Elle aimerait comme l’une des héroïnes pouvoir se transformer en un oiseau et s’envoler très loin. Sa mère avait grandi en ville et se voyait poète, elle dévorait Adrienne Rich et Sylvia Plath. Et depuis, elle habite dans ce trou paumé, dans cette maison, bâtie par son époux et travaille dur pour entretenir sa famille. Katie aime comment son père a subjugué sa mère en l’emmenant se baigner dans la Silver Creek.  Puis la jeune femme prend conscience soudainement du sacrifice de sa mère et ce moment est juste sublime.

MacArthur est très douée pour explorer les sentiments adolescents, comme dans Karmann, à l’époque où la guerre du Vietnam fait rage, les deux copines (la narratrice et sa meilleure amie) viennent boire et fumer dans cette vieille voiture, un coupé violet qui a appartenu à Jack, le frère ainé de la meilleure amie. La narratrice en est secrètement amoureuse et si elle cache ses sentiments à son amie, elle espère tant à chaque geste que lui porte le jeune homme. Mais Jack est parti pour le Vietnam et à son retour, il a changé. C’est tout en subtilité et attention que la romancière porte cette histoire d’amour singulière.

Dans une autre nouvelle, l’auteure nous offre une histoire très forte : celle d’un homme, venu s’installer dans un mobil-home sur les terres de son meilleur ami Rich, après que sa femme l’a quitté. Il aime sa solitude jusqu’à ce que la femme de Rich, Maggie vienne le voir. Il a connu Maggie encore étudiant – quelque chose en elle ne lui plaisait pas trop à l’époque, il ne comprenait pas très bien ce qui attirait Rich envers elle. Mais très vite, il apprécie sa présence discrète, son corps gracieux et leurs promenades quotidiennes. Ils deviennent amants et Maggie vient le voir tous les jours. Elle prend son pick-up et remonte la route le long de la rivière. Rich le sait. Mais les deux hommes ne se fréquentent plus jusqu’au jour où Maggie disparaît ….

J’ai adoré Au Pays de Dieu qui aborde avec un grand tact la question du racisme. Lorsqu’une femme âgée découvre que son petit-fils adoré participe à un mouvement prônant la haine des Noirs. Une grande maîtrise que cette nouvelle qui met en avant la douleur et la colère ressentie par cette femme qui a élevé ses enfants et son petit-fils dans l’amour et la tolérance. Quand la vérité vous fait vaciller.

Enfin, mon autre coup de coeur va pour Là où les prés tentent d’exister, qui se penche sur la relation d’un fils ainé envers son père, sa famille et cette tragédie qui a frappé la famille il y a une vingtaine d’années. Alors que la fratrie s’est disséminée loin de la Round Mountain et du New Hampshire, l’aîné revient dans la ferme familiale. Personne n’a dormi dans cette maison depuis que leur père s’est suicidé il y a trois ans. Peu à peu, les mots viennent – le narrateur se souvient de la naissance du dernier, un fils (au grand bonheur du père qui voulait un homme pour l’aider dans les travaux de la ferme) puis de la tristesse lorsqu’on découvre qu’il est né difforme, les jambes paralysées. Ross n’aura jamais droit au moindre signe d’attention ou d’amour de son père. Couvé par sa mère, le petit garçon grandira dans cette maison rythmée par les semis et les récoltes. Ce jour d’août, le narrateur a dix-neuf ans et a trouvé un emploi en ville, loin de cette ferme qu’il déteste, mais son père a besoin de lui pour ramasser les foins. La récolte a été mauvaise, la sécheresse a frappé. Il faut absolument les ramasser mais le jeune homme ment et dit qu’il doit aller bosser « Au moins je gagne de l’argent » réplique-t-il en claquant la porte. Cette arrogance, l’auteur s’en voudra toute sa vie.

C’est une chose terrible d’être celui qui a eu de la chance. Et c’est pire encore si cette chance vous rend d’une insolence et d’une arrogance que vous passerez le reste de votre vie à regretter.

La fin de l’histoire et si belle, les derniers moments, les derniers mots résonnent encore en moi. A lire absolument !

D’autres nouvelles concluent ce recueil mais j’arrête là. Je vous laisser aller à la découverte de ce jeune auteur qui m’a vraiment fortement impressionnée par la puissance de ses textes. Une valeur sûre.

Rick Bass parle de l’émerveillement ressenti à la lecture, je le rejoins et j’ajoute enchantement ! Lecture commune (sans le savoir) avec Hélène, son billet est par ici.

Et pour ceux qui hésitent encore, voici le lien vers un extrait .

Silver Creek ♥♥♥♥♥
Au coeur des bois ♥♥♥♥
Avoir des ailes, 1989 ♥♥♥♥♥
Maggie dans les arbres ♥♥♥♥♥
Karmann ♥♥♥♥♥
Le pays de Dieu ♥♥♥♥♥
Chouette rayée ♥♥♥
Là où les prés tentent d’exister ♥♥♥♥♥
La longue route vers la joie ♥♥♥♥
Les tourtereaux ♥♥♥♥
Les femmes de chez moi ♥♥♥♥

J’ai lu ce recueil dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Vermont.

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Editions Albin Michel, coll.Terres d’Amérique, Half Wild Stories, trad. France Camus-Pichon, 224 pages

Alphabet city ∴ Eleanor Henderson

En juin 2015 (déjà), je vous parlais de ce roman signé Eleanor Henderson dans ma rubrique « Ils me font de l’œil » – la couverture de ce roman ne m’avait pas laissé indifférente – en juillet, il faisait partie d’un « craquage de slip ». Puis tant d’autres livres sont arrivés, et il m’aura fallu un an pour l’extirper de son étagère. Voici la quatrième de couverture :

VERMONT
VERMONT

Vermont, 1987. Jude et Teddy trompent l’ennui en fumant de l’herbe, tous deux rêvant d’une vie plus palpitante. Jusqu’au jour où un terrible drame les sépare… A 16 ans Jude doit apprendre à vivre le deuil de son meilleur ami, tout en essayant de trouver sa place dans le monde. Parti rejoindre son père à New York, il découvre une ville hostile mais vivante, et s’initie au straight edge, un courant punk radical. Loin des idéaux hippies de ces parents, Jude découvre une nouvelle famille, avec sa musique, ses idéaux, ses excès aussi, et ses terribles secrets…

Oublié les terribles secrets, il n’y en a pas vraiment mais pour le reste, c’est bien ça. 1987 – Vermont, les deux meilleurs amis au monde, Jude et Teddy comblent leur ennui en fumant à peu près tout ce qui leur tombe sous la main. Ils rêvent de partir à New York – si proche et pourtant si loin et lorsqu’Eliza, la fille de la nouvelle amie du père de Jude débarque de son école privée pour fêter le Nouvel An avec eux, les deux garçons frétillent. Eliza, la New-Yorkaise pur jus fait immédiatement fantasmer les deux garçons – et ils partent ensemble à une soirée, alors que la neige tombe et recouvre leurs pas.

Mais revenons sur les deux héros : Jude est un drôle de gosse, une énorme tignasse rousse, des yeux très rapprochés, les paupières tombantes et un nez retroussé, le visage parsemé de tâches de rousseur. Ses parents, d’anciens hippies sont venus s’installer dans le Vermont à la fin des années 60. Ils ont eu une fille, Prudence et ont adopté Jude. Mais le père de Jude, un trafiquant de drogues douces (marijuana) a fini par quitter la petite famille il y a dix ans. Il s’est installé à NY et a refait sa vie avec Diane, la mère d’Eliza. Il vivote encore de son trafic alors qu’elle vit dans un quartier huppé de la ville. Il décide alors de reprendre contact avec ses enfants. Jude est jaloux de cet Eliza qui connait mieux son père et lui en veut toujours d’avoir quitté sa mère. Celle-ci n’a jamais refait sa vie et survit en vendant des gongs et autres objets en verre soufflé. Elle accueille souvent Teddy chez elle.

Teddy, de son côté, s’entend souvent demandé s’il est le fils de Geronimo – les cheveux épais noirs, la peau tannée, il est en fait métis – sa mère l’a eu avec un Américain d’origine Indienne (« Gandhi pas Géronimo » se plaît-il à dire). Il a un demi-frère ainé, Johnny, blond comme les blés, plus âgé qui est parti dès l’âge de 16 ans pour la Grosse Pomme. Sa mère, Béa, ne lui a jamais parlé de son père et boit plus que de mesure. Une femme très étrange qui disparait subitement le soir du Nouvel An. Teddy et Jude ne savent pas quoi penser de ça, sinon que Teddy viendra probablement s’installer chez Jude jusqu’à leur majorité.

La soirée du Nouvel An va tourner au drame (la 4ème de couverture ne laisse aucun mystère) et Jude va alors s’embarquer pour une nouvelle vie en rejoignant le mystérieux Johnny, le demi-frère de Teddy qui appartient à un mouvement très marginal aux USA (et en Europe) : le straight edge. Ce mouvement, qui emprunte pas mal à Krishna prône l’abstinence : pas d’alcool, de drogue, de sexe et un régime végétalien. Oui,  déjà en 1987.

La romancière réussit un pari fou en mettant face à face deux mondes qui s’opposent et se rejoignent : la jeunesse américaine – celle qui trouve dans les drogues et l’alcool un échappatoire à cette Amérique des Yuppies – consumériste, capitaliste et celle qui refuse aussi ce système capitaliste en prônant à l’inverse une hygiène de vie irréprochable et surtout une autre forme de liberté face à ces formes d’addiction. Je ne connaissais pas du tout ce mouvement, porté par des groupes de rock, dont un que vont monter Johnny et Jude – et puis surtout le cheminement de ce gamin vers ce mode de vie.

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Ma lecture a été ardue, je n’arrivais pas à rentrer dans le roman – d’abord, je ne suis pas particulièrement fan des romans « ados » puis au bout de trois jours, j’ai décidé de passer à la vitesse supérieure en lui réservant plusieurs heures et là, la magie a opéré. Eleanor Henderson recrée avec un talent incroyable le New York des années 80 avec le quartier emblématique d’Alphabet City et de son poumon vert, Tompkins Square Park – à l’époque, il est le refuge de centaines de sans-abri, de toxicomanes et de tous les mouvements underground de la ville. Les punks, comme les Straight Edge s’y sentent chez eux. La population est à l’époque d’une grande mixité sociale, ethnique et culturelle. Johnny et le père de Jude s’y sentent bien. Le trafic de stupéfiants est hélas à l’origine de la mauvaise réputation et d’un taux de criminalité qui va pousser à la municipalité à réagir en expulsant violemment les sans-abri du parc. Eleanor raconte l’évolution de ce quartier situé dans le carré constitué par les 4 avenues « A, B, C et D » , le diction populaire racontait :

Avenue A, you’re alright
Avenue B, you’re brave
Avenue C, you’re crazy
Avenue D, you’re dead

Dans le roman, l’auteur revient sur cette fameuse nuit du 6 au 7 août 1988, où de violentes émeutes vont éclater suite à l’expulsion du parc des sans-abri et l’instauration d’un couvre-feu. La police va réprimer violemment les opposants. Puis dans les années 90, les « bobos » investiront les lieux et le quartier se transformera en fil des ans. Une communauté bohème, artiste et aisée s’y installera y créant les premiers jardins communautaires.

Mais je m’égare – sans vouloir raconter l’histoire, il faut quand même dire qu’Eliza, John et Jude se retrouvent liés à jamais après ce malheur –  ils ne vont plus se quitter  et décident de fuir tous ensemble. Eliza est enceinte. Johnny prend une décision grave. Ils ne se connaissent pas mais veulent agir en « êtres responsables ». Ils créent un groupe de rock et vivotent ci et là.  Ces gosses prennent alors la réalité en pleine face : vouloir jouer aux adultes n’a rien de facile. Les temps changent,  le New York idyllique de Jude et Teddy n’existe plus.

tompkins-square-1987

Eleanor Henderson dresse un portrait magnifique de cette adolescence perdue. Nous sommes à quelques années du mouvement grunge qui sera la réponse punk à cette Amérique des yuppies et du capitalisme. Le sida a commencé ses ravages, l’homosexualité reste tabou et la jeunesse est sacrifiée sur l’autel de la réussite.

Jude se cherche continuellement – ce physique si particulier serait-il lié à un syndrome d’alcoolisme fœtal ? Qui était le père de Teddy ? Johnny peut-il prendre en charge soudainement les deux adolescents alors qu’il n’est encore qu’un gosse de 18 ans ?

Eleanor Henderson m’a fait penser à Gus Van Sant – le réalisateur qui aborde, selon moi, le mieux, les émois adolescents. La couverture du livre m’avait d’ailleurs rappelé son film Elephant puis à Paranoid Park. On pense aussi à Larry Clark, avec ses ados qui se droguent, couchent à gauche et droite – n’ont plus de repères et surtout plus de rêves. L’autre personnage phare c’est bien ce quartier – on a l’impression d’être au milieu de tous ses habitants, une faune bigarrée. Depuis, je recherche toutes les photos de cette époque avant que le quartier ne transforme entièrement.

You better hold on, something’s happening here
You better hold on, meet you in Tompkins Square
—Lou Reed, “Hold On” (1989)

Je découvre qu’il s’agit là du premier roman d’Eleanor Henderson ! Et quel roman, magistral et bouleversant. Je l’ai trainé même jusque dans ma famille, pressée de retrouver cette bande de gosses, malmenés, effrayés mais si attendrissants.

J’ai beaucoup aimé le fait que les parents, pourtant eux-même, plutôt à côté de la plaque – vendeurs et grands consommateurs de drogues – aient comme soudainement une prise de conscience, ou du moins redeviennent aux yeux de leurs gosses, une source de réconfort. A divers moments, ces ados qui se croient si autonomes, si indépendants, n’ont qu’une hâte : rentrer à la maison.

Pour finir, je cite les mots de Nick Hornby qui dit de ce roman : « Je n’imagine pas un seul instant qu’on puisse passer à côté ».

 

♥♥♥♥♥

Éditions 10/18, Ten thousand saints, trad. Pierre Demarty, 504 pages

Le verger de marbre

Il me tardait de plonger dans le Kentucky rural et de retrouver la collection Néonoir de Gallmeister – c’est chose faite avec le roman d’Alex Taylor, un premier roman intitulé Le Verger de Marbre. Je ne sais pas ce qui se passe mais en l’espace de deux mois, j’ai lu plus de premiers romans qu’en trois ans, et j’ai eu autant de coups de cœur !

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Le Kentucky a deux visages : celui des courses hippiques et de la jolie ville de Louisville (où j’ai séjourné) et le Kentucky rural, celui que nous présente Alex Taylor. Son lieu de prédilection ? La Gasping river qui déploie son cours au milieu des falaises de calcaire et de collines de champs de maïs et de soja.

C’est dans ce lieu reculé que vivent les Sheetmire – le père, Clem, conduit depuis toujours le ferry qui permet de traverser la rivière dans les deux sens. La construction du pont a dévié une partie de la clientèle, mais les locaux continuent d’utiliser le bac. Clem emploie son fils Beam, un jeune homme introverti, qui se pose depuis quelque temps des questions sur ses origines (il ne ressemble à aucun Sheetmire). Un soir un homme lui demande de traverser mais une fois à bord il refuse de le payer et essaie même de lui voler la caisse, Beam le tue accidentellement. Paniqué, il court voir son père. Ce dernier reconnaît la victime : il s’agit du fils de Loat Duncan, le plus célèbre malfrat et bandit de la région, un assassin notoire. Son fils venait de s’évader de la prison. Clem décide de faire passer l’accident pour une noyade et demande à son fils de fuir les lieux.  Mais forcément rien ne se passe comme prévu …

Un roman d’une noirceur profonde qui m’a de suite pris aux tripes. Que dire de la prose incandescente d’Alex Taylor ? Je comprends mieux l’engouement de Daniel Ray Pollock pour ce premier roman. On y retrouve ici la même verve que Daniel Woodrell, un de mes auteurs préférés. Un thriller où l’on sait dès les premières pages que ce lieu est une prison en soi et qu’on n’y échappe pas….  Ce sont les ténèbres qui attendent les personnages. Cette région, oubliée de tous a été laissée aux mains du Diable. Vous aurez compris, tout ce que j’aime !

Le shérif (Elvis) est bientôt sollicité pour enquêter après la découverte du corps et le romancier alterne entre les personnages : Beam, son père, sa mère Derna ou l’infâme Loat qui lance ses hommes de main aux trousses du jeune homme et enfin le Shérif.  C’est un choix narratif parfait qui permet de suivre l’ensemble des protagonistes et d’avoir une vue d’ensemble sur l’histoire. La réussite du roman tient à la profondeur des personnages, à leur épaisseur. Ils vous prennent dans leur filet et ne vous lâchent plus. Qu’ils soient les supposés gentils de l’histoire ou les méchants. Ils semblent avoir tous été envoyés à la naissance dans ce purgatoire, dont peu réchappe au final. J’ai cette image de Twin Peaks ou de la série Wayward Pines : ces endroits où l’on pénètre mais dont on ne peut plus ressortir. Comme une quatrième dimension. Une chape de plomb recouvre cette région.

Pour un premier roman, Alex Taylor offre une prose magnifique à un roman noir dont l’ambiance lugubre ne vous lâche pas, on tourne les pages en espérant une forme d’échappatoire mais le romancier maintient la chape en place.

Alex Taylor a réussi à maîtriser son roman de bout en bout. Ainsi, rien n’est moins travaillé : les dialogues sont incisifs et ciselés et même si je l’ai lu en français, j’entends leur accent sudiste trainant, comme celui du Tennessee où j’ai vécu.

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Et puis, il y a le lieu et les descriptions – cette rivière qui symbolise le passage : de la vie à la mort, de la liberté à l’enfermement. Et le talent de Taylor qui nous offre de grandes envolées lyriques qui vous saisissent à la gorge on sent l’odeur de la terre, l’odeur de la bière, de la sueur – on entend le ressac, le chant de la rivière. On est alourdi par la moiteur et la chaleur qui frappe cette région. Et puis, Taylor décrit de manière impressionnante la pauvreté et la misère (économique ou intellectuelle) de cette population. Ces laissés pour compte. Le roman m’a fait penser à une pièce de théâtre : il y a très peu d’unités de lieu, la rivière, la maison de Beam, celle de Loat et le fameux bar où l’on vient jouer, coucher avec des prostituées et parfois perdre la vie. On n’a pas envie que notre GPS nous lâche dans ce coin-là, on aurait trop peur de pousser la porte de cet endroit. On n’y serait pas les bienvenus. Croyez-moi !

J’ai découvert qu’Alex Taylor vit à Rosine, dans le Kentucky. Qu’il a fabriqué du tabac et des briquets, démantelé des voitures d’occasion, tondu des pelouses de banlieue et été colporteur de sorgho pour différentes chaînes alimentaires !  Mais l’homme est désormais professeur de littérature. Il a publié un recueil de nouvelles (non traduit à ce jour), The name of the nearest river, salué unanimement par la critique (et que je viens de me procurer).

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Kentucky.

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♥♥♥♥♥

Éditions Gallmeister, Neonoir,  The Marble Orchard, trad. Anatole Pons, 288 pages

 

10 ans gallmeister challenge