Une histoire des loups ∴ Emily Fridlund

Lorsque ce roman a fait son apparition sur la toile, j’y ai prêté peu attention. Puis, le succès est venu, aux États-Unis et en Europe. Abonnée à de nombreux comptes Instagram et suivant des booktubers anglophones, je ne cessais d’entendre parler de History of Wolves. Et ma curiosité fut vraiment piquée lorsque j’appris qu’il était sélectionné pour le Man Booker Prize 2017.

Fanny, dont je suis une fidèle de son blog avait un avis mitigé. Elle a apprécié l’écriture et le style mais est restée « en dehors » et elle a eu la gentillesse de me l’envoyer afin que je me fasse mon propre avis. J’ai commencé ma lecture un dimanche matin et je l’ai terminé .. le soir-même. L’histoire : Madeline ou Linda, comme elle aime à se faire appeler, est une adolescente sauvage, qui vit dans les forêts du Minnesota dans des conditions très précaires : une cabane en bois, sans chauffage au bord d’un lac. Madeline est proche de son père, elle l’aide dans les taches ménagères comme vider les poissons et couper du bois. Madeline a un semblant de chambre dans la mezzanine improvisée et lorsqu’il fait froid Madeline dort en bas, à côté du poêle. Ses parents appartenaient à une petite communauté prônant l’autocratie mais les choses ont mal tourné. Tous sont partis sauf les parents de Madeline. Sa mère a alors trouvé refuge dans la religion et se père se mute dans le silence.

Madeleine est enfant unique, isolée, sans ami. Tous les jours, elle marche plusieurs kilomètres pour aller en cours où se moque d’elle. Alors, lorsqu’un jour, elle aperçoit cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac, Madeline commence à les observer : un couple et un petit garçon dont la vie aisée est très éloignée de la sienne. Le père est absent et Madeline fait connaissance de Patra, la jeune maman du petit garçon, Paul, 4 ans.

Celle-ci propose à Madeline de s’occuper de son fils, après ses cours. Madeline accepte – elle aime jouer avec Paul, l’emmener dans les bois, inventer des histoires et puis Madeline ne peut s’empêcher d’être fascinée par la mère. Une très jeune femme, dont le travail consiste à corriger les écrits de son époux, un éminent professeur scientifique. L’adolescente va peu à peu s’immiscer dans la vie de cette famille, même lorsque l’époux, un homme froid et manipulateur fait son retour. Mais « Linda » aime leur chalet, leurs livres, les repas pris en famille. Cette autre vie.

Parallèlement, elle s’entiche d’une fille populaire de son lycée qui a porté plainte contre leur professeur d’histoire pour abus sexuels. Madeline aimait bien ce nouveau professeur, originaire de Californie, qui l’avait fait participé à un concours. Tandis que la nouvelle de cette liaison interdite se répand, Madeline suit la petite famille lors d’un week-end organisé à Duluth, pour assister à une course de voiliers. Paul est malade, très fatigué. Cette journée lui sera fatidique.

Madeline, dix ans puis vingt ans après les faits, revient sur ce week-end et son obsession pour cette liaison élève-professeur qui avait secoué la petite communauté.

Lorsqu’elle décrit méticuleusement les dernières heures à Duluth avec ses voisins, les signes sont nombreux. Mais comment les interpréter quand on a quatorze ans ?

Alors ? Contrairement à Jérôme, qui a cru que l’auteure avait voulu se servir des lieux (les bois) comme un élément majeur de son roman, l’auteure réfute entièrement cette idée (interview vue sur la toile) et pour ma part, je n’ai jamais eu ce sentiment. Les lieux ne sont là que pour rappeler la solitude de Madeline, une solitude physique puisque la jeune fille, n’a aucun voisin proche avec qui elle aurait pu nouer des liens, et ses parents n’ont, à l’époque, pas de voiture. Voici, selon moi, le seul et unique rôle de ces bois.

C’est la solitude tragique de cette jeune fille qui m’a ensorcelée. Elle meurt d’envie qu’on lui porte attention, tant pis si celle-ci est malveillante. Son obsession avec l’autre jeune fille de son lycée est la démonstration même de ce besoin irraisonnable : elle aurait tant aimé que le professeur porte son attention sur elle, pas sur l’autre fille. Oui, même ce genre d’attention.

J’ai aimé le choix narratif de revenir sur cette journée fatidique, sur les jours et les heures qui ont précédé la disparition de Paul. J’ai aussi aimé Madeline adulte, qui malgré son silence et son attitude défiante, ne cesse de s’interroger sur sa participation à ce « crime« .

J’ai adoré être troublée par les pensées sombres de Madeline, comme lorsque qu’elle s’imagine être méchante avec Paul ou lorsqu’elle suit de loin la jeune fille. Je n’ai pas pour ma part trouvé le personnage froid, ce fut même l’inverse ! Et chez moi, l’attachement aux personnages est un élément majeur de mon appréciation du livre. Je n’ai jamais eu la sensation d’être tenue à distance de l’histoire. J’ai eu, au contraire, le sentiment, de voir l’histoire à travers ses yeux.

Madeline/Linda/Mattie .. Cette succession de prénoms traduit aussi les difficultés de la jeune femme à trouver sa véritable identité. Élevée dans une communauté elle était proche de ses autres « frères et sœurs » – leur départ fut brutal et Madeline ne reconnait jamais ses géniteurs « comme de vrais parents ». Sa mère ne l’appelle jamais par son prénom, mais voit un petit être pensant, un chef d’entreprise, un professeur alors quand cette autre famille, d’apparence normale, lui offre l’attention et la chaleur humaine qu’elle recherche, Madeline n’hésite pas une seconde.

Autre point majeur : j’ai adoré la partie sur son témoignage au tribunal et comment, par sa réponse, à une seule question, tout peut être effacé, détruit.

Un roman très troublant sur l’identité, sur la vérité et surtout sur le manque d’affection. L’auteure pose un regard appuyé sur ces mouvements religieux sectaires très répandus en Amérique (les chrétiens scientifiques existent réellement).

Enfin, une écriture maîtrisée et fluide qui m’a totalement charmée – est-il nécessaire de rappeler qu’il s’agit d’un premier roman ? Une lecture qui ne laissera personne indifférent. Troublant et poétique, accrocheur (merci Eva), un livre que je qualifierais pour ma part de dérangeant, de troublant. 

Si vous aimez les personnages peu aimables qui vous glissent entre les mains, alors ce roman est fait pour vous. C’est assez insidieux le pouvoir qu’a eu cette lecture sur ma petite personne! Il m’a été impossible de lui résister.

Autumn, d’Ali Smith est aussi nominé pour le Man Booker Prize. J’ai adoré les deux romans, et si celui d’Ali Smith a le don de vous réconforter avec l’amour, la compassion, celui d’Emily Fridlund, vous met au défi, de vous regarder honnêtement dans la glace. Troublant !

♥♥♥♥♥

Editions Gallmeister, History of wolves, trad. Juliane Nivelt, 2017, 297 pages

 

Gabriële ∴ Anne et Claire Berest

Ayant lu tous les romans d’Anne Berest, il me tardait de découvrir ce récit écrit à quatre mains, avec Claire, l’autre écrivaine de la famille Berest. J’avais décidé d’attendre ma venue au Forum Fnac du Livre à Paris pour mettre la main dessus. C’est chose faite. Le hasard faisant bien les choses, j’avais fini mon précédent roman et j’ai donc pu commencer à lire cette biographie dans le trajet du retour vers Nantes.

L’historie m’intriguait aussi beaucoup : Anne et Claire ne découvrent l’existence de cette femme, Gabriële, leur arrière-grand-mère que des années après son enterrement. Gabriële a pourtant vécu 104 longues années et est décédée en 1985, dans la plus grande désuétude. Les sœurs l’expliquent dans la préface : leur grand-père maternel, Vicente Picabia a mis fin à ses jours à l’âge de 27 ans. En décédant, il a enterré toute sa famille avec lui. Lélia, sa fille, va élever ses trois filles sans jamais leur parler des Picabia. Elles grandissent avec la famille maternelle de Lélia, des émigrées russophones, déportées dans les camps. Le sujet est suffisamment grave, que les jeunes femmes ne ressentent pas le besoin d’aller voir qui se cache derrière le nom « Picabia ».

Elles sont pourtant présentes lors du vernissage d’une exposition consacré à l’époux de Gabriële, le célèbre artiste français (d’origine espagnole puis cubaine), Francis Picabia. Mais à l’époque, adolescentes, elles sont perdues dans ce tout Paris, jeunes adolescentes provinciales, loin des mondanités et du monde l’art. Gabriële est une Buffet, et du côté de sa mère, une Jussieu – une lignée célèbre également. Mais elle a sombré dans l’oubli.

Lorsqu’elles décident de découvrir qui était cette femme fantasque, volontaire, déterminée – elles le font discrètement, pour ne pas heurter leur mère, Lélia. Celle-ci leur avoue être allée à son enterrement, même si elle détestait cette femme, qui aura, toute sa vie, fait passer l’art avant la famille.

Née à la fin du 19ème S. en 1881, dans une famille de militaires, la jeune femme choisit son quatrième prénom, Gabriële, comme marque d’indépendance. Son frère ainé va devenir peintre, et elle décide de devenir un compositeur. Impossible à l’époque, les femmes se voient refuser l’accès aux écoles d’art, ou scientifiques. Au conservatoire, même combat. On y a accepté une femme dans la section « pianiste » mais Gabriële veut la section « compositeur » – or si on admet qu’une femme puisse savoir jouer du piano, il est impensable qu’une femme puisse créer de la musique ! La chance lui sourit lorsqu’un musicien décide de créer sa propre école (afin d’y jouer des compositeurs contemporains, un scandale à l’époque) et qu’il accepte de prendre la jeune femme sous son aile.

Gabriële est douée, et elle obtient son diplôme haut la main. La voici en Allemagne, elle maîtrise la langue de Goeth depuis son enfance. La jeune femme est un esprit libre, elle a 27 ans et n’a aucune intention de se marier, et encore moins d’avoir des enfants.

Mais une rencontre va chambouler sa vie : Francis Picabia, artiste peintre célèbre du moment – ses toiles impressionnistes ont enflammé Paris. Pourtant, l’homme rêve de bousculer à nouveau les conventions, c’est l’époque des Picasso, Kandisky ou autres artistes, qui chacun de leur côté, ne veulent plus peindre des paysages ou des scènes de la vie quotidienne.  Ils veulent révolutionner l’art. La photographie est arrivée, ils n’ont plus à reproduire la vie. Leur coup de foudre est fulgurant, pourtant Gabriële n’est pas intéressée par les choses du sexe, elle est d’ailleurs encore vierge. C’est un coup de foudre intellectuel et sensuel, et artistique.

Gabriële sera la muse de Francis, et pour lui, elle décide de ne pas retourner à Berlin et ainsi mettre un terme à sa carrière de compositeur (avortée dans l’œuf). Nous sommes en 1909 et pendant dix années, elle va suivre son mari dans sa folle épopée, avec comme compagnons (de l’art et de l’amour), Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre les salons à Paris, les vacances à Cassis ou dans la maison familiale du Jura, puis Gstaad où les enfants seront scolarisés, et surtout New York, où tout semble furieusement possible.

Dix ans de virevolte, de créations artistiques, le mouvement dadaïste, le mouvement cubiste et puis aussi la première guerre mondiale. Gabriële sera souvent l’unique visage féminin aux multiples talents : agent, galériste, critique d’art, journaliste, traductrice (en anglais et allemand), la jeune femme endosse toutes ces étiquettes avec une facilité déconcertante.

Et de cette union vont naître quatre enfants, dont le dernier, un fils, Vicente, le père de Lélia. Le grand-père d’Anne et Claire Berest. Mais sa naissance en 1919 coïncidera avec la fin du couple Buffet-Picabia.

J’ai dévoré le livre, je l’ai terminé en un après-midi. On est emporté par cette extraordinaire mouvement créatif, on redécouvre le Paris et le New York des années d’avant-guerre. J’ai été intriguée par cette femme intelligente qui préfère vivre dans l’ombre de son époux. Celui-ci éprouve une profonde admiration pour sa femme à l’intelligence hors norme, à l’esprit vif. L’homme fantasque, éternel adolescent et bipolaire non diagnostiqué, va pourtant lui faire connaitre des moments difficiles. Et surtout, il se fiche éperdument de ses enfants, qu’ils vont rapidement placer en pension. Il retournera en Amérique et ne les verra pas pendant près de deux ans. Oh, il les adore quand il est avec eux, comme on aime s’amuser avec des chiots mais les oublie dès que la porte se referme. Et Gabriële ?

Reste en refermant ce livre, que la lectrice que je suis, est à la fois, fatiguée d’avoir parcouru plusieurs continents et des dizaines de salons littéraires ou artistiques, participé à des dizaines de débat sur le dadaïsme, le cubisme et, à la fois, étrangement attristée par la fin prématurée de l’histoire. Celle-ci prend fin à la naissance de Vicente, en 1919.

Or Gabriële a 38 ans à l’époque ! Elle ignore qu’elle va vivre jusqu’à 104 ans et qu’elle a va enterrer tous les hommes de sa vie. Mon amie Eva, du blog « Tu vas t’abimer les yeux » qui a rencontré les sœurs Berest à deux reprises, leur a demandé d’écrire une suite, j’espère qu’elles seront sensibles à sa demande. Car Gabriële connaîtra à nouveau l’amour, avec Marcel, puis Stravinsky…

Francis Picabia, Gabriële Buffet-Picabia et Guillaume Apollinaire

Je souhaite néanmoins prévenir le lecteur : si l’art, abstrait comme le cubisme ou le dadaïsme, vous sont totalement étrangers et ne vous intéressent pas, je pense que ce récit n’est pas fait pour vous, car les sœurs Berest y consacrent de nombreuses pages (la naissance du mouvement, la fin, les révoltés, les pensées cubistes, surtout l’œuvre de Marcel Duchamp (de la peinture au son…), la photographie vs. la peinture, etc.) Vous pourriez vous ennuyer ou alors vous êtes prêt à survoler ces passages.

Mais pour moi, quel plaisir de partir à la rencontre de tous ces hommes et femmes, de toutes nationalités artistes ou mécènes qui osaient aller à l’encontre des codes de l’époque. J’ai parfois cru que certains personnages étaient inventés tant ils étaient iconoclastes, comme le boxeur-poète, Arthur Cravan, par exemple. En allant rapidement sur la toile, après ma lecture, j’ai découvert que non, tout est vrai.

Le mystère qui entoure aussi la mort dans le dénuement total de cette femme (qui resta pourtant proche d’une partie de sa famille) m’intrigue. Elle aura possédé à une époque près d’une centaine de toiles, de poèmes, de correspondances des plus grands artistes de l’époque (un service en porcelaine de Picasso…), et pourtant à la fin de sa vie, elle ne possédait plus qu’un frigo et un vieux fauteuil. Tout avait disparu.

Depuis la parution de son livre, le monde de l’art, redécouvre cette femme, qui aura inspiré et influencé la carrière de son époux mais aussi celles d’Apollinaire, et de nombreux artistes et fit même chavirer le cœur de Marcel Duchamp.

♥♥♥♥

Éditions Stock, 2017, coll. La Bleue, 450 pages

PS : l’image principale est une peinture de Picabia, réalisée en 2013 « Edtaonisl ».

Rencontre avec Joyce Maynard (2)

Ma deuxième rencontre avec Joyce Maynard  😉 La librairie Coiffard l’a accueillie une deuxième fois avec plaisir et m’a confiée que c’est l’auteure américaine qui a sollicité cette rencontre car elle adore Nantes. Lors de sa venue précédente en octobre l’an dernier (cf. ma chronique), Joyce parlait déjà français mais une traductrice était présente lors des échanges avec le public.

Cette année, Joyce nous a réservé une superbe surprise : elle s’est exprimée en français toute la soirée et avec une fluidité impressionnante ! Tout le monde était sous le charme de la jolie Américaine, toujours vêtue de ses bottes de cowgirl.  La traductrice n’a donc finalement presque jamais pris la parole sauf pour quelques mots (que le public soufflait également), souvent ces satanés faux-amis.

Joyce venait présenter son « memoir (mot anglais) » , le récit de son histoire d’amour avec Jim (James Barringer) et la fin tragique de son union, intitulé « Un jour tu raconteras cette histoire« .

Je n’avais pas encore lu ce livre quand j’ai rencontré Joyce. Cela ne m’a pas dérangé pour ma lecture (j’avais en fait sa voix et son sourire en tête).

La soirée a commencé avec la diffusion d’un film très personnel, les images de son mariage en juin 2014 et des photos de Jim, tout au long de sa vie, jusqu’à la maladie et ce corps décharné. Un moment très émouvant puis elle a pris la parole :

« Je vais lire le premier chapitre puis viendra mon moment préféré, écouter les idées des lecteurs et lectrices car écrire c’est la moitié de l’expérience du livre, l’autre moitié c’est la rencontre avec le public.

Je suis quelqu’un de dur, sans cœur. J’adorais mon mari mais toute ma vie, j’ai été un écrivain. Depuis cinquante ans cette année. J’ai débuté à l’âge de 13 ans et j’ai toujours écrit, malgré les difficultés de la vie, j’ai toujours pris la plume mais lorsque le cancer de mon mari a été diagnostiqué et a mené ce combat pendant 19 mois, j’ai été incapable d’écrire le moindre mot. Puis une nuit, je me suis réveillée et j’ai compris que Jim était parti. Je suis restée à ses côtés pendant une heure puis je me suis levée, je suis descendue me faire un café et j’ai commencé à écrire.

Joyce lit à voix haute le premier chapitre du roman.

La libraire a ensuite pris la parole revient sur le livre, son découpage (avant/après) sur la le nécessité de donner la voix à ces milliers de personnes qui traversent les mêmes épreuves, sur sa perméabilité au monde et la nécessité d’aborder ces sujets (la vie, la mort) et d’être ainsi plus proche du monde. Elle a aussi été très touchée par l’optimisme et le refus d’abdiquer de Jim alors que le cancer était un stade très avancé et entame une conversation avec Joyce :

Revenons sur ce fameux Doug…

Il est important de connaître le contexte avant de raconter cette histoire. A l’époque, j’avais 57 ans, je n’étais donc plus une jeune femme lorsque j’ai décidé de me lancer et m’inscrire sur des sites de rencontre en ligne. Doug, c’est une rencontre d’Internet désastreuse. Je suis romantique mais également quelqu’un de sérieux. J’étais attendue en Italie pour un atelier d’écriture et l’idée d’y aller seule me rendait triste. Notre premier rendez-vous ne m’a pas impressionné, lors du second, je lui ai parlé de mon voyage et il a proposé de m’accompagner. J’ai dit oui. Il est arrivé un jour après moi et au bout d’une heure, je savais que l’on courait au désastre. Il était rustre, ne parlait que sport, n’aimait que la bière, pendant 3 jours, j’ai enduré cet homme radin qui n’a rien payé de son séjour, et refusait de m’emmener au restaurant pour ne pas payer la note. J’ai fini par payer et lui dire que c’était terminé. Je raconte cette histoire au début du roman car six semaines après, je rencontrais Jim.

Vous êtes très indépendante..

Oui, c’est une nécessité. J’ai vécu seule pendant 25 ans. Je l’étais même au début de ma relation avec Jim, il ne se plaignait pas. Il m’observait. Je ne lui avais laissé qu’une boite à chaussures pour ranger ses affaires personnelles dans ma chambre. Le mariage était son idée. Notre mariage a été très romantique (on le voit dans le film), il y a avait de la musique, les gens dansaient. Mais je n’avais pas compris alors le sens même du mariage, je l’ai découvert le jour où le diagnostic est tombé. Avant, j’étais incapable de dire « mon mari ou époux », j’ai observé ce changement chez moi.

Cela a-t-il changé votre manière d’écrire ?

Non. Toute ma vie, j’ai toujours écrit de la même manière, chez moi cela se traduit par l’honnêteté. J’y révèle aussi bien mes réussites que mes échecs, mes erreurs. Il faut parler de tout. Comme je l’ai dit, je n’ai pas pu écrire pendant sa maladie, et Jim en était profondément affecté. Il pensait que je mettais ma vie de côté or c’est faux, je n’ai pas oublié ma vie, ça c’était ma vie.

Je suis une femme changée. Je ne veux pas retourner à mon ancienne vie. Si on traverse une telle expérience sans rien apprendre, alors c’est qu’on est fou. J’ai appris ma leçon. Dommage que le cancer soit l’unique opportunité pour apprendre cela. J’espère, à travers ce livre, pouvoir vous transmettre ce que j’ai appris. Tout le monde va connaître un jour les mêmes expériences de la maladie, du deuil. C’est un grand tabou dans notre civilisation occidentale. Pour moi, c’est essentiel d’en parler et d’en tirer une leçon.

Dites-en nous plus sur votre expérience..

Qu’arrive-t-il quand on perd sa moitié ? Je l’ai vécu comme une forme de catharsis. Je souhaite communiquer une chose très intime. Ces mois où il était malade me manquent, oui même si certains jours étaient très durs, certaines minutes même, mais tout était important. On doit continuer à vivre normalement. Ces moments étaient très intenses.

Pouvez-nous nous dire un mot sur le système de santé américain ?

Nous étions chanceux, nous avons pu bénéficier de l’OBamaCare (le programme de sécurité sociale que Trump tente désespérément de supprimer depuis son élection). Nous étions donc assurés. Nous n’étions pas riches mais privilégiés. Lorsque le médecin nous a annoncé le diagnostic (cancer à un stade très avancé avec très peu de chance de rémission ), nous avons décidé de le combattre, de lui faire la guerre. Jim voulait lutter. Mais les traitements usuels n’ont pas fonctionné, le cancer est revenu. Nous n’avions plus de solutions, comme la participation à un essai clinique. Jim n’a pas accepté ce verdict. Alors, de mon côté, j’ai cherché des solutions atypiques. J’ai ainsi pensé que le lait maternel (colostrum) pouvait être la solution magique à sa maladie. Je sais, il n’y aucune preuve matérielle mais il fallait tenter le tout pour le tout.

J’en ai parlé sur Facebook où j’avais développé un groupe de soutien et 3 femmes nous ont envoyé des bouteilles. Nous les avons acceptées comme un symbole d’espoir, de magie.

Vous avez eu la chance de pouvoir partager ses derniers moments à la maison, contrairement à beaucoup de personnes qui sont hospitalisées.

C’est assez rare aux États-Unis également. Nous avons refusé l’hospitalisation. Mais nous n’avons pas refusé l’accompagnement bénévole (un système de volontariat auquel participe le personnel hospitalier). Une des infirmières qui lui administrait la morphine m’a confié comment je pouvais ainsi mettre fin à sa souffrance. Alors, une nuit, j’ai augmenté la dose mais le lendemain Jim était encore là.

Je préfère le titre français au titre original américain (Best of Us), car ce sont les mots de Jim. Je savais qu’il serait heureux que j’écrive ce livre. Pour en revenir à Doug, la vie est pleine de surprise puisque six semaines après cet échec, je rencontrais Jim que j’invitais également à me suivre en France. Nous sommes venus 5 fois à Paris.

♣ Questions du public ♣

Combien de temps après la mort de Jim avez-vous écrit ce récit ?

J’ai du quitter la maison (achetée par le couple en Californie) après sa mort et je suis retournée dans le New Hampshire où j’ai grandi. J’ai écrit chaque matin tous les jours de l’été avant de venir à Nantes. J’ai écrit et nagé chaque jour.

Comment expliquez-vous la puissance de Jim à lutter contre la maladie ?

Jim était un Eagle Scouts, un grade très difficile à atteindre chez les scouts. Il était calme, posé, taciturne. Chaque mot était pesé, il était aussi très intègre. Vous savez, nous les femmes, sommes toujours attirées par les « bad boys », et il avait ce mélange parfait. Il aimait les motos, jouait de la guitare et possédait des valeurs solides. Moi je suis différente.

Pouvez-vous nous dire si le genre du livre influence votre écriture, la différence entre une autobiographie et une fiction ?

Les romans naissent de mon imagination mais à chaque livre, que ce soit une fiction ou un récit, je dois raconter une histoire. Ici, je ne devais rien inventer. Cette histoire, mon histoire, c’était comme un roman dont j’ai été le personnage.

C’est essentiel de comprendre le sens de vos expériences, d’en tirer une leçon. Ici, j’ai compris très vite. Alors que pour Et devant moi, le monde – j’ai attendu 25 ans pour comprendre cette histoire (sur sa liaison avec J.D Salinger à l’âge de 18 ans).

Est-ce que l’on peut de nouveau aimer ?

Oui. J’en parle dans mon livre. Jim n’a pas pu me dire « j’espère que tu retrouveras un autre homme », il en était incapable. Et de mon côté, je ne lui ai fait aucune promesse. Mais on peut le dire, c’est normal. Et surtout à présent je pense être une compagne qui sait comment aimer. 

J’ai toujours aimé mes enfants, mais c’était naturel, très facile de les aimer. Avec un homme, c’était nouveau pour moi. Il était la personne la plus importante de ma vie. Mes enfants, adultes, l’acceptaient. Il était devenu ma famille.

Je veux dire un mot sur une amie, Joyce Carol Oates.  Elle a été mariée pendant 47 longues années lorsque son mari est décédé brutalement. Un après, elle s’est remariée. Il faut célébrer la vie !

Songez-vous à écrire une autobiographie sur la tranche de vie dont vous n’avez pas parlé?

[Joyce a écrit : Et devant moi, le monde pour raconter son adolescence et son histoire d’amour avec J.D Salinger puis ce récit sur Jim alors qu’elle avait déjà 57 ans].

Les critiques me croient narcissique. Non, je n’y ai pas songé.

Certains lecteurs ont du mal avec ces récits autobiographiques, ils les trouvent impudiques, que leur répondez-vous ? En France, certains écrivent aussi sur des drames personnels (comme Camille, mon envolée) mais les critiques sont moins acerbes avec eux. Vous et Joan Didion avez choisi de parler de la maladie, de la mort. 

Une des fonctions de mon travail est d’exprimer ce que les autres ne peuvent pas dire.

Ainsi, dans ce récit, je parle de l’échec de l’adoption. Je l’ai raconté pour deux raisons : d’une part pour être honnête et dire la vérité, et d’autre part pour expliquer le contexte dans lequel j’ai rencontré Jim. Ce fut le plus grand échec de mon existence. Et je me suis sentie profondément seule, car personne ne parle des échecs de l’adoption, c’est donc essentiel que j’en parle. C’est le rôle de l’écrivain.

Puis Joyce a lu un passage de la postface de son roman avant de terminer cette rencontre.

Un grand merci à la librairie Coiffard et à Joyce Maynard évidemment que j’adore encore plus 😉

♣♣♣

Pour les curieux, mon billet racontant ma rencontre précédente (lors de la sortie de son livre « Les règles d’usage« ) est ici. Sinon vous pouvez, en cliquant sur l’image, allez lire mes billets sur chacun de ces livres :