The outlaw album

J’ai découvert Daniel Woodrell  après avoir vu l’adaptation cinématographique de son roman, Winter’s bone. J’avais trouvé son roman en anglais à la bibli et avait partagé ma chronique ici en mai 2015. Quand j’ai déniché à la bibliothèque ce recueil de nouvelles, j’ai décidé de repartir avec lui dans les montagnes rocailleuses et froides des Ozarks, au fin fond du Missouri.

the outlaw album woodrellL’auteur américain livre ici douze nouvelles, aussi noires que l’était son précédent roman. C’est le désespoir qui semble lier les personnages des douze nouvelles, que ce soit la misère économique, ou la dépression mentale, l’écrivain offre un portrait sombre et intense de ces habitants, qui semblent avoir été oubliés du reste de l’Amérique. L’écrivain a une écriture magnifique, d’un niveau qui m’a demandé plus d’attention qu’à l’habitude.

Comme précédemment, il réussit son tour de magie, en emmenant le lecteur avec lui dans cette région méconnue des Ozarks, j’ai eu le sentiment de traverser les petites villes, m’inviter dans leurs jardins, senti l’odeur particulière de ces montagnes, senti les gouttes d’eau glisser sur mon visage, assisté à la vengeance d’une jeune femme. Woodrell écrit sans fards, même si ces mots sont très proche de la poésie, il n’y a ici aucun artifice – aucun embellissement. Et il maîtrise l’art de la nouvelle – surtout la chute et en peu de mots, il arrive à faire à nouveau éclater une autre réalité, qui nous échappe : celle de ses personnages qui ont perdu quelque chose, qui ne savent pas de quoi il s’agit exactement ou comment le récupérer, mais qui ont la rage de l’avoir perdu et passent leur vie à la retrouver.

Dan Woodrell est un conteur, je l’ai imaginé, un verre de whisky à la main,  l’air bourru, raconter ses histoires en leur apportant une densité et une puissance telles que bientôt elles feront partie de la mythologie de ces montagnes, nous offrant un petit aperçu de cette région mystérieuse et des liens intenses qui unissent les familles et comment cet endroit continue d’influencer leurs pensées.

L’autre part importante du roman est la guerre. Ou plutôt le retour à la maison d’hommes ayant été combattre, en Irak ou en Afghanistan. D’hommes revenus tels des zombies, des fantômes et dont le comportement erratique mène inévitablement à leur perte.

La première nouvelle, The echo of Neigborly Bones m’a vraiment fasciné, il s’agit de l’histoire d’un homme qui assassine son voisin pour avoir tué le chien de son épouse. Après avoir tué son voisin, il se tue de plusieurs manières, comme si sa colère ne pouvait en aucun cas retomber.

La seconde, Twin Forks, est probablement l’une des plus nouvelles marquantes que j’ai jamais lue ! J’étais sur le c.. en finissant de la lire. Je suis restée comme hébétée et j’ai même relu quelques lignes.

A cradle won’t hold my baby. My baby is two hundred pounds in a wheelchair and hard to push uphill but silent all the time. He can’t talk since his head got hurt, which I did to him. I broke into his head with a mattocks and he hasn’t said a thing to me nor nobody else since

Qui est donc est « cet enfant » ? Il s’agit en fait de l’oncle maternel de la narratrice. C’est un violeur en série qu’elle surprend en pleine action un jour dans la grange. La narratrice, a elle-même été victime de cet homme épouvantable, et lorsqu’elle réalise qu’il continue, elle décide de prendre les choses en main et lui fracasse le crâne, le plongeant dans un état végétatif. La voilà devoir en prendre soin, elle le fait, lorsqu’elle réalise, que l’homme, avachi dans son fauteuil roulant, incapable de parler, reste malgré tout diabolique .. J’en ai des frissons en écrivant ces mots !

Dan Woodrell montre l’image, dans Florianne, d’un homme totalement détruit par l’enlèvement de sa fille de 17 ans, il y a onze ans. Depuis, il ne cesse de suspecter chaque personne qu’il croise. Son monde est devenu son pire ennemi, chaque personne qu’il croise est le potentiel kidnappeur. Il est certain qu’il connaissait le criminel. Une obsession morbide et fatale.

L’autre histoire qui m’a beaucoup marquée est Night Stand. Une nuit, alors que Pelham et sa femme dorment, un homme se présente nu, au pied de leur lit, en grognant très fort. Pelham trouve un couteau sur sa table de chevet (dont il n’avait aucun souvenir) et poignarde à deux reprises l’homme, le tuant. Il découvre plus tard qui était l’homme en question. Pelham est alors choqué, et s’interroge maladivement sur la présence de ce couteau. Il se sent soudainement coupable et sa route va croiser celle du père de l’agresseur. Dan Woodrell fait preuve ici d’une profondeur d’âme et pour une fois, termine l’histoire sur une note pleine d’espoir !

Une autre nouvelle nous entraine à nouveau dans l’esprit d’un vétéran, Daren. Dans Back Step, Daren est retourné chez sa mère pour soigner ses blessures qu’il a reçues en combattant au Moyen-Orient. Il y retrouve sa mère qui se meurt doucement d’un cancer. Daren a l’esprit envahi en permanence par la mort et par l’horreur de la guerre, dont il a été témoin (les enfants terroristes, ses amis morts ..) lorsque sa mère lui demande d’abattre une vache blessée et d’en brûler le corps.

Dans une autre nouvelle, Two things,  on fait la connaissance de Cecil, un mauvais garçon – le jeune homme est à nouveau incarcéré, cette fois-ci pour vol. Mais Cecil a également un passé violent, pourtant lorsqu’une assistante sociale découvre que Cecil a écrit un livre de poésie, il entrevoit de l’espoir. Mais ses poèmes cachent un terrible secret.  Une histoire familiale douce et amère et où on compatit pour les deux hommes qui se sont perdus en chemin.

Les deux dernières nouvelles sont plus sombres, comme lorsqu’une femme demande à son ami de s’arrêter de prendre une auto-stoppeuse, elle réalise soudainement que cette femme inconnue pourrait être « l’amour incarné » pour son ami et panique soudainement.  Enfin, j’ai beaucoup aimé, la toute dernière, où j’ai esquissé enfin un sourire, tout au long de ma lecture.

Dans Returning the River, un homme, en liberté conditionnelle, décide de brûler la maison de son voisin, tout en sachant ce qui l’attend, afin que son père mourant puisse de nouveau avoir vue sur la rivière que la construction de la maison voisine avait occulté il y a quelques années. Un chant d’amour magnifique d’un fils pour son père.

Dan Woodrell offre ici, comme dans son précédent roman, une vision crue et dérangeante de ces habitants, et on souvent l’impression d’avoir, en s’enfonçant dans ses montagnes, quitté la civilisation pour un monde où les hommes n’ont ni sens moral, ni notion de civilité.  Le talent de Woodrell est de créer une atmosphère unique et de plonger le lecteur dans un monde sans foi, ni loi.  Comme dans ses autres romans, l’auteur dénonce l’abandon de ces habitants, condamnés à vivre ainsi, dans la pauvreté, en marge de la société américaine. Isolés, sans éducation, sans espoir de vie meilleure, ils ont laissé peu à peu la violence et la peur prendre le dessus, quand ce n’est pas la folie qui les guette. Vertigineux !

Le recueil a été traduit en français et publié chez Rivages Noir, sous le titre Manuel du Hors-la-loi en 2015.

♥♥♥

Back Bay Books Editions, 2012, 208 pages

Copyright Photo en une : Ozarks Alive

Du fond de mon coeur

La Faute à Keisha ! C’est elle qui a parlé de ce petit bouquin rose sur son blog.  Je n’avais absolument pas prévu de le lire mais vous savez comme il m’est difficile de résister. Me voilà de retour à la bibli, le lieu de la tentation absolue. Je venais rendre mon seul livre emprunté pour en récupérer un autre (donc sage comme une image) mais je n’ai pas pu me résoudre à repartir de suite. Aussi ai-je décidé d’aller uniquement voir les livres mis en en avant par les bibliothécaires. Et que vois-je ? Le fameux petit recueil épistolaire signé Jane Austen ! Vu sa toute petite taille et étant en vacances, j’ai donc fait une exception.

du fond de mon coeurMais rassurez-vous, il m’aura fallu une toute petite heure pour venir à bout de cet entraperçu de la vie épistolaire de Jane Austen. Je l’ai déjà dit : j’ai découvert Austen à la fac, en étudiant la littérature anglaise. Je m’attendais à de la guimauve, j’en suis repartie avec des bonbons très acidulés, comme de la menthe blanche. Jane Austen avait le don incroyable de retranscrire la mesquinerie, l’orgueil et tous les autres défauts qui font de l’être humain un personnage parfait pour la fiction. De ces défauts, elle en faisait des atouts et recréait le petit monde de la bourgeoisie de cette Angleterre victorienne.

Je ne me suis jamais vraiment intéressée à sa vie et ce recueil m’a permis d’en mieux saisir la portée – sa vie familiale fut sans aucun doute une source inépuisable d’idées pour ses romans. Jane Austen est née en 1775 dans le Hampshire, son père, recteur d’une paroisse et sa mère eurent 8 enfants : 6 garçons dont cinq sont mentionnés dans ce recueil, aussi voici leurs noms : James, l’ainé, Edward dont je vais vous parler plus longuement, Henry, Francis (Frank) et Charles, et deux filles, Cassandra (née en 73) et Jane, l’avant-dernière.

Henry fut, ce qui était commun à l’époque, confié à la famille Knight, des cousins éloignés. Sans héritier et afin de garder cet héritage dans la famille, il était commun de confier un enfant du même sang. Il prit légalement leur nom en 1812. Henry hérita et devint banquier à Londres. Il logea gratuitement sa mère et ses deux soeurs jusqu’à la banqueroute. Il devint alors Pasteur Anglican. Il était par ailleurs l’agent littéraire de Jane. Celle-ci vécut longtemps dans les propriétés de Henry.

La famille est donc grande et rapidement les mariages se succèdent, les neveux et nièces se multiplient. Plus d’une trentaine. A cette époque, les décès en couche sont encore nombreux et Jane, qui vit avec sa mère et sa soeur, vont accueillir pendant plusieurs années des nièces et neveux.

Ce fut le cas d’Anna, la fille de James. Elle a perdu sa mère à l’âge de deux ans et est venue vivre pendant deux années chez Jane jusqu’au remariage de son père. Une fois adulte, la jeune femme commence à se prendre de passion pour l’écriture et les échanges épistolaires entre elle et sa tante tournent autour des projets de romans qu’elle a commencés à écrire. Elle envoie ses cahiers à sa tante qui se charge de lui répondre, de corriger ses erreurs et d’approuver ou non les orientations qu’elles donnent aux personnages. Parfois, il s’agit juste de rétablir le protocole en cours à cette époque (un médecin ne peut s’adresser à un Lord sans avoir été présenté, etc), parfois Jane, dont on voit ici, le talent confirmé de romancière, s’interroge sur ou tel personnage. J’ai beaucoup aimé les échanges avec Anne car on voit ici, l’écrivain Jane Austen, et non la tante, à l’œuvre.

J’ai appris que Jane avait rédigé plusieurs de ses romans alors qu’elle était encore très jeune, mais qu’elle a entendu près de vingt ans avant de les publier. Elle confie d’ailleurs à ses nièces qu’elle travaille (ou retravaille) sur tel et tel projet, ainsi j’ai appris que Northanger Abbey, s’est longtemps appelé Catherine et que Jane l’avait ressorti du placard, pour finalement l’y remettre. Il sera publié à titre posthume.

Anna publiera quelques écrits mais une fois mariée, elle abandonnera cette carrière, pourtant il est clair que sa tante y entrevoyait un grand talent et qu’entre elle une grande affinité existait. Dans ce recueil, on retrouve également la correspondance entre Fanny Knight, la fille d’Edward (née la même année qu’Anna) et Jane – ici un tout autre genre. Fanny s’épanche sur ses relations amoureuses et Jane, bien que restée célibataire toute sa vie (comme sa soeur), lui prodigue moult conseils.  Ce qui m’a amusé, c’est qu’on en retrouve certains dans ses oeuvres. L’amour passe en premier et Jane la met en garde lorsqu’elle celle-ci n’est plus sûr de ses sentiments. Jane lui demande d’attendre « le bon ».  Et Jane ne manque pas d’humour quand il s’agit de remonter le moral à sa nièce :

Ma très chère Fanny, je ne puis supporter que tu te morfondes à son propos. Pense à ses principe, pense aux objections de son Père, à leur volonté de s’enrichir, à cette mère frustre, à ces frères et soeurs aux physionomies chevalines, à ces draps reprisés, etc.

La troisième nièce est Caroline, la demi-sœur d’Anna, qui elle aussi tentera l’aventure d’écrire un roman. Ces lettres démontrent de la vie à cette époque. Les Austen vivaient en vase clos, et s’entendaient tous très bien. Tous les témoignages confirment l’harmonie qui existait  chez elles – on s’y sentait bien. Les neveux et nièces adoraient venir chez leur grand-mère et leurs tantes. Jane adorait jouer avec eux, inventaient des histoires et tous ont été effondrés lors de sa mort prématurée (elle avait 41 ans).

J’ai vraiment appris énormément sur la vie à l’époque à travers ces lettres. Jane donne des nouvelles de tous ses frères mais aussi de ce qui se passe dans leur société, ce qui fait rougir ou ce qui embarrasse, comme ce qui fait sourire ou pleurer. Jane avait une vie plutôt rangée. Apparemment, elle faisait de la couture le matin, puis l’après-midi s’adonnait à des balades ou à des visites dans sa famille proche (chez ses frères). Les Austen ne possédaient pas de voiture (chariot) et étaient donc limités dans leur déplacement. Jane vécut quelques mois à Londres pour soigner son frère convalescent mais elle ne semblait se plaire qu’à la campagne.

En lisant ses lettres, j’ai découvert une personnalité vive (sauf sur la fin de sa vie, quand elle se sait malade), drôle et piquante comme je me l’étais imaginée. J’ai vu le film Becoming Jane (photo en une) qui racontait l’histoire d’amour avortée entre Jane et Tom Lefroy. Et apparemment, les faits sont véridiques, leur idylle qui eut lieu en 1795 fut empêchée par les deux familles pour leur manque de fortune respectif. Tom fut envoyé en Irlande et Jane ne le revit plus jamais (contrairement au film). Elle qui croyait au mariage d’amour, resta donc célibataire.

(Jane doit faire le retour avec une Miss Eliza dont elle redoute la compagnie). Nous n’arrivons pas à nous accorder sur deux idées. Elle est jeune, jolie, bavarde & pense surtout (je présume du moins) aux toilettes, à ses sorties dans la bonne société & à l’admiration qu’elle suscite.

Quand est-ce que Jane écrivait ses romans ou du moins retravaillait-elle ceux écrit lorsqu’elle était jeune? Bizarrement, Anna ou Caroline, n’en ont aucun souvenir. Anna se rappelle la voir écrire des lettres mais ce fut tout. On estime à plus de 3 000 lettres manuscrites mais seul 160 ont été retrouvées, ce qui laisse forcément planer un mystère sur la vie de Jane Austen. Son neveu publia, à la demande du public, une biographie de sa tante (elle devint extrêmement célèbre quelques années après sa mort) mais celle-ci reste courtoise et survole la vie de sa tante.

Ce qui me plait, car si mon personnage préféré n’est autre que Lizzie Bennett, c’est parce que j’y entrevois sans doute un peu de Jane Austen, dans son amour pour la marche, la campagne anglaise mais aussi j’apprécie son humilité, son naturel. Jane est aussi attachante que ses personnages. D’ailleurs, Fanny qui devint la très riche Lady Fanny Knatchbull, dressa, dans son vieil âge, un portrait peu flatteur de sa tante en lui reprochant son manque d’éducation et de savoir-vivre. Je souris en pensant que Jane avait déjà fait son portrait dans cette fameuse scène où Lady Catherine De Bourg reproche à Lizzie son manque d’éducation et de savoir-vivre 😉

Bref, j’ai dévoré la présentation de Marie Dupin, ses notes de bas de page et j’ai trouvé intéressant que les rares témoignages sur leur tante défunte, soient joint à ce recueil.

Donc encore merci à Keisha 🙂

Editions Finitude, trad. Marie Dupin, 175 pages.

Iles

« Je suis dans la Forêt du Nord à cinq kilomètres du bord. Le second campement a été construit et je suis maintenant à une heure du bord. Ce matin, je me suis discrètement éloigné. Je veux être seul quand j’atteindrai le bord de la forêt, quand je franchirai le bord. La forêt change enfin. C’est comme si elle se voilait, avant de révéler son secret. Il y a beaucoup plus de buissons et le terrain devient vallonné. Bientôt, je verrai le demi-jour, la clarté du demi-jour. Il fait déjà plus clair. Je ferai construire une maison là-bas. Elle n’aura pas d’avant ni d’arrière, pas de préférence pour la forêt ou la plaine ouverte. Je saurai me montrer généreux dans ma victoire sur la forêt verte. Au besoin, je ferai la maison toute ronde, c’est une idée, une maison ronde entourée d’une galerie ronde.»
C’est dans le cadre de l’opération de Masse Critique que j’ai reçu cet ouvrage. J’avoue que la couverture et cet extrait m’avait donné fort envie de m’embarquer avec lui pour les Indes néerlandaises (l’Indonésie actuelle) à la fin des années 30.

J’avoue de suite que je ne connaissais pas du tout l’auteur, A.Alberts, célèbre dans son pays. Et surtout je ne connaissais rien de son style, si particulier. Tout le long de ma lecture, je réfléchissais déjà à ce billet et à y écrire tous les écueils, ou plutôt les particularités de style qui rendaient cet exercice à la fois difficile et passionnant.

Je sais que ces propos peuvent paraitre étranges, mais A.Alberts va faire de son recueil de nouvelles (12) le journal de bord de son voyage dans l’imaginaire. Très loin du récit très terre à terre auquel je m’attendais. Ajoutez-y le style très particulier de l’auteur. A chaque nouvelle entrée dans son journal, le romancier néerlandais continue de me surprendre et me voilà relisant plusieurs fois la même phrase pour être sûre de ne pas avoir loupé quelque chose.

J’arrivais donc à la fin de ma lecture, prête à pondre un billet dense quand j’ai lu la postface et là surprise : je n’ai pas rêvé, les choix stylistiques de l’auteur n’étaient pas sortis de mon imagination – ce style si singulier avait fait la marque de fabrique de l’auteur. Un style déroutant mais suffisamment puissant pour que j’ai envie de m’embarquer avec lui au fin fond de cette île où les hommes semblent devenir fous.

Le choix narratif de l’auteur est singulier pour plusieurs raisons, en voici les principales qui ont de quoi me chambouler dans mes habitudes de lecture :

  1. A.Alberts privilégie des phrases très courtes, toute en retenue (comme ses personnages), l’effet obtenu est une impression de réalité modifiée, comme lorsque nous rêvons.  On ne sait jamais si ce qu’on voit est réel ou sorti de l’imagination du jeune fonctionnaire, envoyé sur cette île mystérieuse.
  2. L’auteur nous tient à distance, ainsi il empêche au lecteur toute forme d’identification. Je fus donc la première surprise de n’y voir aucune référence géographique, culturelle ou historique. Impossible de situer cette île sur une carte, de savoir qui sont les peuples indigènes de cette île, aucun nom.  Seules les mentions du bateau, de l’accostage, du village, des arbres, de la mer permettent au lecteur de comprendre qu’il s’agit d’une ile.  Cette suppression volontaire d’indications donne ainsi à l’histoire un aspect irréel, suspendu dans le vide. J’ai désespérément cherché des indices et je n’ai rien trouvé. L’effet attendu (?) et obtenu a été une forte volonté de continuer ma lecture afin d’obtenir des réponses.
  3. Le ton est plutôt nonchalant, le narrateur n’est pas follement intéressant, il aime l’île pour les siestes l’après-midi et les boissons au rhum. Il ne s’intéresse absolument pas à la culture locale, aux us et coutumes des habitants. Il les fait travailler sans état d’âme. Il développe de drôles d’obsessions comme d’aller au nord. Traverser cette maudite forêt.
  4. Sa technique d’écriture, ce ton décalé, ironique, exprimé en très peu de mots, sous forme de phrases courtes et répétitives (sans grand intérêt) facilitent la création de ce sentiment d’aliénation chez le lecteur. Tout devient irréel.  Etant plutôt cartésienne, je me demandais si ce journal de bord était une invention de sa part, le comportement du narrateur et celui des autres étant de plus en plus bizarres.
  5. Les conversations dans le récit de l’auteur néerlandais sont rares et suivies de longs silences, d’une forme de gêne.  Cette impression est confirmée dans la postface qui précise que « les questions n’ont pas de but et les réponses ne répondent pas aux questions. » Ici, ils semblent tout tâtonner, hésiter et ne se retrouver qu’autour du rhum ou de conversations futiles ou pis encore, leurs dialogues tendent aux malentendus, ainsi l’incompréhension est parfois totale entre les interlocuteurs. Quelle impression étrange pour le lecteur !

Ainsi, un des moments forts du récit est lorsque le narrateur interroge un habitant sur son choix de vivre de l’autre côté du marécage, et non dans le village – sa réponse m’a plongé dans une forme de désarroi et en même temps a provoqué chez moi un élan de curiosité : « Parce qu’il n’y avait personne au village avec qui parler ».  Chez A.Alberts, toute forme de communication humaine est compliquée. Les hommes deviennent fous, développent de drôles d’obsessions. Le narrateur est obsédé par cette jungle qui occulte son horizon et semble développer ses tentacules autour de son habitat.

« La bande de palmiers est plus large ici que chez nous, dit le chef du village.
Mais nous sommes près de la mer, dis-je.
Oui, nous sommes près de la mer.
Et à combien du village ?
Oui, nous ne sommes plus très loin du grand village« . (p.25)
Dans la nouvelle intitulée « L’île inconnue » (ironie …) l’équipage d’un avion militaire américain doit atterrir d’urgence sur une de ces îles. Le cauchemar commence réellement lorsqu’ils se découvrent incapables de communiquer avec les indigènes afin de trouver de l’aide. Lorsqu’au final, ils arrivent à traduire le mot téléphone, ils sont soudainement libérés ! Délivrés – communication zéro.

Comme dans l’histoire précédente, intitulée « La dernière île » où un aventurier suédois embarque notre narrateur dans son délire personnel : partir à la recherche de célèbres plongeurs capables de remonter les filets de pêche. A chaque nouvelle escale, les indigènes confirment à avoir entendu parler d’eux mais les renvoient vers une autre île. Leur dernière destination leur apprendra qu’ils courent après une chimère…

Que dire de l’histoire où « Le Roi est mort » – on est proche de l’absurde, et ça en devient comique. D’ailleurs, les récits (tentatives souvent ratées, d’expéditions ou de missions,  de chasse à l’homme, etc.) provoquent le sourire chez le lecteur.

Je cite les mêmes histoires que la postface car elles m’ont marquées, comme elles vous marqueront. Je me veux rassurante : si les histoires ont une chute parfois étrange, on comprend quand même ce qui se passe. C’est le style narratif qui produit chez le lecteur ce sentiment d’être perdu, le narrateur lui, semble savoir absolument ce qu’il fait.

J’ai appris après ma lecture que l’auteur est né à Harleem en 1911. Qu’après avoir soutenu un doctorat en littérature et philosophie, il part à l’âge de 28 ans pour les Indes néerlandais en tant que fonctionnaire. Il y restera sept années dont la moitié dans un camp de concentration japonais. Les nouvelles de ce recueil, sous forme de journal de bord, n’ont été publiées qu’en 1952 et écrites à son retour.

« Haletant, je m’arrête sous un ciel immense. C’est donc cela, c’est ainsi. 
Une vaste terre aride, constellée de rochers, de grands rochers, vallonée, et de vagues montagnes bleues au loin.  (…) Je n’ai aucune envie de me mettre à fantasmer à présent sur ce qui pourrait se trouver au-delà. Cela devra me suffire. Je sais à présent ce qui se trouve au-delà de la forêt, et ça devra suffire. Je suis derrière la forêt ». (p.35)

Un expérience unique de lecture qui me permet de mieux comprendre pourquoi l’auteur néerlandais est considéré comme un écrivain majeur chez lui. Si vous êtes curieux, lancez-vous !

Editions Piranha, recueil de 12 nouvelles, traduction Kim Andringa, 171 pages.