Retour d’exil d’une femme recherchée ∴ Hélène Castel

J’ai saisi ce livre vraiment par hasard lors d’un passage à la bibliothèque. J’ai été attirée par la quatrième de couverture. J’avais entendu parler de cette femme arrêtée au Mexique et transférée en France pour être jugée plus de 24 ans après les faits.

Hélène Castel a décidé ici de nous confier son témoignage, rédigé principalement lors de son incarcération, au Mexique puis à Fleury-Mérogis.  Au début des années 80, cette jeune femme, fille d’intellectuels, décide de quitter la fac et de s’installer avec des jeunes gens sans domicile fixe aux idées révolutionnaires. C’est par amour et par stupidité qu’elle décide de participer avec lui au braquage d’une banque.

Le casse se déroule mal, faisant une victime et des blessés. Hélène sera la seule à réussir à fuir et s’installe au Mexique. Elle y refait sa vie sous un faux nom, donne naissance à une petite fille et devient psychothérapeute. Elle mène une vie de rêve, privilégiée et oublie peu à peu son ancienne vie. Mais son passé finit par la rattraper, à quelques jours seulement de la prescription de sa peine (25 ans!), en mai 2004. Arrêtée, Hélène Castel est totalement abasourdie.

Emprisonnée dans les conditions difficiles que l’on connaît au Mexique, Hélène réalise qu’elle ne retournera pas au Mexique et décide de se réapproprier sa véritable identité. Sa fille, âgée de 17 ans, était dans la confidence et un immense réseau d’amis va se mettre en place afin de la soutenir dans cette épreuve. Hélène va devoir tourner le dos à ce pays chaleureux, aimant qui l’avait adopté et retrouver cette France dont elle avait oublié la langue (elle doit emprunter un dictionnaire les premiers temps).

L’auteure se confie longuement sur la réappropriation de son identité, mettant en miroir la jeune femme qu’elle a été et l’adulte qu’elle était devenue. Ayant été de nombreuses années en analyse, puis devenue elle-même psychothérapeute, elle décortique avec justesse ce processus.

Son livre raconte ses deux ans d’emprisonnement au Mexique, puis en France et enfin le procès. Hélène Castel s’attaque également (ce que retient Nancy Huston dans sa préface) au système carcéral français qui s’attache à nier l’être humain en tant que tel, contrairement au Mexique, où malgré des conditions de vie déplorables, l’être humain est respecté ainsi les visites conjugales sont autorisées et organisées de manière hebdomadaire, le lien avec les enfants est conservé.

Ce qui était grave, ce n’était ni son braquage, rocambolesque et tragique, ni son exil sous un faux nom, ni son arrestation au Mexique par Interpol en raison d’un ordre donné par le ministre français de l’Intérieur (…). Non, ce qui était grave, c’était la prison. C’était à cela qu’elle avait envie de réfléchir, de cela qu’elle avait envie de parler. C’étaient les lumières de l’ombre que, désormais et de façon urgente, elle avait à cœur de partager. (préface)

Hélène Castel va très mal vivre la médiatisation de son arrestation et de son procès – en effet, les médias utilisent le terme de « terroriste » à son encontre. La jeune femme n’avait jamais été condamnée, elle avoue uniquement de menus larcins commis à l’adolescence.  Aussi, elle a hâte de pouvoir s’exprimer à son procès et peut compter sur de nombreux soutiens, en particulier des amis d’enfance et ses anciens complices (tous arrêtés et condamnés) pour témoigner en sa faveur.

J’ai lu ce livre en une journée, j’ai très intriguée par cette vie particulière, celle d’une personne en fuite. Mais j’avoue que j’ai été rapidement embarrassée par la posture de l’auteure. Peut-être est-ce juste une mauvaise impression ?  Elle raconte l’aide qu’elle apporte à plusieurs détenues, au Mexique puis à Fleury-Mérogis et ne peut s’empêcher de parler de sa capacité à répandre le bien-être. Elle souhaite à tout prix prouver à quel point elle est une personne à l’écoute des autres, qu’elle aime son métier car cela lui permet de soutenir des personnes traversant des crises existentielles. Je pense que son discours est maladroit. Il m’est en effet apparu prétentieux : elle « sauve » les autres. Je ne sais pas comment l’exprimer, mais j’ai ressenti comme une forme de condescendance vis-à-vis des autres. De plus, elle exprime une forme d’indulgence envers sa personne et son crime qui m’a dérangée.

Ainsi croyait-elle que la justice française l’avait oubliée, plus de vingt ans après les faits. Elle s’était d’ailleurs confié à plusieurs personnes, leur révélant sa véritable identité. « A quoi bon dépenser les deniers publics » ? dit-elle (page 190) étonnée par la volonté de l’État français de la juger.

J’en suis restée interloquée. Psychothérapeute, elle n’évoque les victimes du braquage que lors du procès, lorsqu’elle leur fait enfin face, plus de vingt cinq après les faits. Une femme qui ne cesse de clamer que son métier, son choix de vie est celui d’apporter du soutien, de la compassion et de l’écoute, n’a jamais songé une seule fois à ses victimes. D’ailleurs, elle ne le considère pas vraiment comme des victimes. A l’un des témoins, elle répond simplement « je suis désolée ». Elle dit bien qu’elle ne voulait pas leur causer de tort, mais que cela tienne en deux lignes dans son récit, je trouve cela étrange.

Elle réfute la violence qu’on lui reproche sous prétexte « qu’elle n’a jamais voulu se servir de l’arme » qu’elle tenait à la main, je la crois mais les personnes en face d’elle ne le savaient pas. Et le braquage a mal tourné, des coups de feu ont été échangés et un homme a été blessé (il est handicapé à vie) mais cette dernière soutient que ce tir était accidentel, et sous-entend même que c’est la police qui a tiré sur le client infortuné… Enfin, un des complices d’Hélène a été abattu par la police.

Cela l’excuse-t-elle ? Pour moi, c’est clairement non, elle tenait cette arme et les témoins sont formels, elle est restée très calme et n’a jamais perdu son sang-froid. Elle a fui en laissant ses complices être arrêtés et l’un deux mourir sous ses yeux. Je comprends tout à fait que ces longs mois d’incarcération ont été éprouvants mais j’aurais aimé plus d’auto-critique.

Lorsqu’elle se plaint de l’image désastreuse donnée par les médias à son encontre, je n’ai pu m’empêcher de me dire que si elle s’était rendue à l’époque et avait été jugée, elle aurait pu donner sa version des faits, raconter son enfance difficile mais elle a choisi de fuir. Je ne doute pas que c’est une mère aimante, une amie fidèle et une femme qui aime soutenir les autres, mais je n’ai pas accroché à son discours.

♥♥

Éditions du Seuil, 2009, 247 pages

 

 

Gabriële ∴ Anne et Claire Berest

Ayant lu tous les romans d’Anne Berest, il me tardait de découvrir ce récit écrit à quatre mains, avec Claire, l’autre écrivaine de la famille Berest. J’avais décidé d’attendre ma venue au Forum Fnac du Livre à Paris pour mettre la main dessus. C’est chose faite. Le hasard faisant bien les choses, j’avais fini mon précédent roman et j’ai donc pu commencer à lire cette biographie dans le trajet du retour vers Nantes.

L’historie m’intriguait aussi beaucoup : Anne et Claire ne découvrent l’existence de cette femme, Gabriële, leur arrière-grand-mère que des années après son enterrement. Gabriële a pourtant vécu 104 longues années et est décédée en 1985, dans la plus grande désuétude. Les sœurs l’expliquent dans la préface : leur grand-père maternel, Vicente Picabia a mis fin à ses jours à l’âge de 27 ans. En décédant, il a enterré toute sa famille avec lui. Lélia, sa fille, va élever ses trois filles sans jamais leur parler des Picabia. Elles grandissent avec la famille maternelle de Lélia, des émigrées russophones, déportées dans les camps. Le sujet est suffisamment grave, que les jeunes femmes ne ressentent pas le besoin d’aller voir qui se cache derrière le nom « Picabia ».

Elles sont pourtant présentes lors du vernissage d’une exposition consacré à l’époux de Gabriële, le célèbre artiste français (d’origine espagnole puis cubaine), Francis Picabia. Mais à l’époque, adolescentes, elles sont perdues dans ce tout Paris, jeunes adolescentes provinciales, loin des mondanités et du monde l’art. Gabriële est une Buffet, et du côté de sa mère, une Jussieu – une lignée célèbre également. Mais elle a sombré dans l’oubli.

Lorsqu’elles décident de découvrir qui était cette femme fantasque, volontaire, déterminée – elles le font discrètement, pour ne pas heurter leur mère, Lélia. Celle-ci leur avoue être allée à son enterrement, même si elle détestait cette femme, qui aura, toute sa vie, fait passer l’art avant la famille.

Née à la fin du 19ème S. en 1881, dans une famille de militaires, la jeune femme choisit son quatrième prénom, Gabriële, comme marque d’indépendance. Son frère ainé va devenir peintre, et elle décide de devenir un compositeur. Impossible à l’époque, les femmes se voient refuser l’accès aux écoles d’art, ou scientifiques. Au conservatoire, même combat. On y a accepté une femme dans la section « pianiste » mais Gabriële veut la section « compositeur » – or si on admet qu’une femme puisse savoir jouer du piano, il est impensable qu’une femme puisse créer de la musique ! La chance lui sourit lorsqu’un musicien décide de créer sa propre école (afin d’y jouer des compositeurs contemporains, un scandale à l’époque) et qu’il accepte de prendre la jeune femme sous son aile.

Gabriële est douée, et elle obtient son diplôme haut la main. La voici en Allemagne, elle maîtrise la langue de Goeth depuis son enfance. La jeune femme est un esprit libre, elle a 27 ans et n’a aucune intention de se marier, et encore moins d’avoir des enfants.

Mais une rencontre va chambouler sa vie : Francis Picabia, artiste peintre célèbre du moment – ses toiles impressionnistes ont enflammé Paris. Pourtant, l’homme rêve de bousculer à nouveau les conventions, c’est l’époque des Picasso, Kandisky ou autres artistes, qui chacun de leur côté, ne veulent plus peindre des paysages ou des scènes de la vie quotidienne.  Ils veulent révolutionner l’art. La photographie est arrivée, ils n’ont plus à reproduire la vie. Leur coup de foudre est fulgurant, pourtant Gabriële n’est pas intéressée par les choses du sexe, elle est d’ailleurs encore vierge. C’est un coup de foudre intellectuel et sensuel, et artistique.

Gabriële sera la muse de Francis, et pour lui, elle décide de ne pas retourner à Berlin et ainsi mettre un terme à sa carrière de compositeur (avortée dans l’œuf). Nous sommes en 1909 et pendant dix années, elle va suivre son mari dans sa folle épopée, avec comme compagnons (de l’art et de l’amour), Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre les salons à Paris, les vacances à Cassis ou dans la maison familiale du Jura, puis Gstaad où les enfants seront scolarisés, et surtout New York, où tout semble furieusement possible.

Dix ans de virevolte, de créations artistiques, le mouvement dadaïste, le mouvement cubiste et puis aussi la première guerre mondiale. Gabriële sera souvent l’unique visage féminin aux multiples talents : agent, galériste, critique d’art, journaliste, traductrice (en anglais et allemand), la jeune femme endosse toutes ces étiquettes avec une facilité déconcertante.

Et de cette union vont naître quatre enfants, dont le dernier, un fils, Vicente, le père de Lélia. Le grand-père d’Anne et Claire Berest. Mais sa naissance en 1919 coïncidera avec la fin du couple Buffet-Picabia.

J’ai dévoré le livre, je l’ai terminé en un après-midi. On est emporté par cette extraordinaire mouvement créatif, on redécouvre le Paris et le New York des années d’avant-guerre. J’ai été intriguée par cette femme intelligente qui préfère vivre dans l’ombre de son époux. Celui-ci éprouve une profonde admiration pour sa femme à l’intelligence hors norme, à l’esprit vif. L’homme fantasque, éternel adolescent et bipolaire non diagnostiqué, va pourtant lui faire connaitre des moments difficiles. Et surtout, il se fiche éperdument de ses enfants, qu’ils vont rapidement placer en pension. Il retournera en Amérique et ne les verra pas pendant près de deux ans. Oh, il les adore quand il est avec eux, comme on aime s’amuser avec des chiots mais les oublie dès que la porte se referme. Et Gabriële ?

Reste en refermant ce livre, que la lectrice que je suis, est à la fois, fatiguée d’avoir parcouru plusieurs continents et des dizaines de salons littéraires ou artistiques, participé à des dizaines de débat sur le dadaïsme, le cubisme et, à la fois, étrangement attristée par la fin prématurée de l’histoire. Celle-ci prend fin à la naissance de Vicente, en 1919.

Or Gabriële a 38 ans à l’époque ! Elle ignore qu’elle va vivre jusqu’à 104 ans et qu’elle a va enterrer tous les hommes de sa vie. Mon amie Eva, du blog « Tu vas t’abimer les yeux » qui a rencontré les sœurs Berest à deux reprises, leur a demandé d’écrire une suite, j’espère qu’elles seront sensibles à sa demande. Car Gabriële connaîtra à nouveau l’amour, avec Marcel, puis Stravinsky…

Francis Picabia, Gabriële Buffet-Picabia et Guillaume Apollinaire

Je souhaite néanmoins prévenir le lecteur : si l’art, abstrait comme le cubisme ou le dadaïsme, vous sont totalement étrangers et ne vous intéressent pas, je pense que ce récit n’est pas fait pour vous, car les sœurs Berest y consacrent de nombreuses pages (la naissance du mouvement, la fin, les révoltés, les pensées cubistes, surtout l’œuvre de Marcel Duchamp (de la peinture au son…), la photographie vs. la peinture, etc.) Vous pourriez vous ennuyer ou alors vous êtes prêt à survoler ces passages.

Mais pour moi, quel plaisir de partir à la rencontre de tous ces hommes et femmes, de toutes nationalités artistes ou mécènes qui osaient aller à l’encontre des codes de l’époque. J’ai parfois cru que certains personnages étaient inventés tant ils étaient iconoclastes, comme le boxeur-poète, Arthur Cravan, par exemple. En allant rapidement sur la toile, après ma lecture, j’ai découvert que non, tout est vrai.

Le mystère qui entoure aussi la mort dans le dénuement total de cette femme (qui resta pourtant proche d’une partie de sa famille) m’intrigue. Elle aura possédé à une époque près d’une centaine de toiles, de poèmes, de correspondances des plus grands artistes de l’époque (un service en porcelaine de Picasso…), et pourtant à la fin de sa vie, elle ne possédait plus qu’un frigo et un vieux fauteuil. Tout avait disparu.

Depuis la parution de son livre, le monde de l’art, redécouvre cette femme, qui aura inspiré et influencé la carrière de son époux mais aussi celles d’Apollinaire, et de nombreux artistes et fit même chavirer le cœur de Marcel Duchamp.

♥♥♥♥

Éditions Stock, 2017, coll. La Bleue, 450 pages

PS : l’image principale est une peinture de Picabia, réalisée en 2013 « Edtaonisl ».

Un jour tu raconteras cette histoire ∴ Joyce Maynard

« Un jour, tu raconteras cette histoire », lui avait dit Jim avec tendresse. C’est chose faite. Joyce Maynard avait 57 ans et ne croyait plus trop en l’amour lorsqu’elle a croisé le chemin de Jim. Une conversation téléphonique qui va durer quatre heures et un déjeuner tout aussi intense. Ils ne sont plus quittés. Pour Joyce, la femme indépendante, divorcée depuis 25 ans, Jim est la rencontre inespérée. Il l’accepte comme telle, avec tous ses défauts, ses angoisses. Elle lui raconte ses échecs, en particulier celui de l’adoption, deux jeunes éthiopiennes qu’elle a gardées huit mois auprès d’elle. Elle ne lui cache rien, et de son côté Jim fait de même.

A leurs âges, ils ont la sagesse de reconnaître leurs erreurs et l’espoir de vivre ensemble leurs dernières années. Leur amour est très fort, il aime prendre la route et elle aime le suivre dans ses virées en Porsche ou à moto. Aller à des festivals de musique, l’entendre jouer de la guitare et jouer les avocats à succès. Elle lui fait découvrir sa cachette au Guatemala, ils se baignent nus dans le lac de la maison du New Hampshire et dénichent la maison de leur rêve en Californie. Lorsqu’il la demande en mariage, l’irréductible amazone accepte. Elle se souvient avec tendresse de cette journée, malgré la réticence des enfants de Jim, ils sont si beaux ensemble. Si bien. Ils ont la tête plein de projets et Jim accepte que sa femme parcourt le globe pour présenter son dernier livre ou animer des ateliers d’écriture. Ils adorent la France (Paris et la Provence). La vie est belle.

Ils sont mariés depuis à peine un an lorsque Jim montre des signes de fatigue, en lisant ce récit, on comprend que son humeur changeante est liée à ces douleurs abdominales qu’il cache. Mais un jour, elle est trop forte et ils doivent aller aux urgences. Le verdict est sans appel : Jim est atteint d’un cancer du pancréas, en phase 4 (terminale). Ce cancer est l’un des plus meurtriers car il ne peut être détecté qu’à un stade très avancé.  Mais Jim refuse d’entendre le verdict et lui et Joyce décident de se battre ensemble contre la maladie. La solution : une intervention chirurgicale très risquée, le Whipple. Joyce arrête d’écrire et se consacre entièrement à son époux. Elle utilise ses trois panneaux blancs, habituellement réservés aux plans de ses romans, pour y noter toutes les infos. Son récit est impressionnant : elle passe ses journées sur Internet, trouve des groupes de soutien et repère les meilleurs hôpitaux et médecins du pays. Les voici en route pour Boston, Los Angeles ou New York. Puis elle déniche un Dr Maracle (dont le nom sonne affreusement proche du mot « miracle ») qui propose à 6 000 $ la dose, un traitement censé stopper le cancer. Le couple accepte. Mais la maladie avance. Il faut arrêter la chimiothérapie pour suivre ce nouveau traitement, est-ce le bon choix ?

Joyce m’a vraiment impressionnée en me faisant comprendre à quel point les gens sont seuls face à la maladie, et surtout face aux choix des traitements qu’on leur propose. Quelle est la bonne solution à adopter ? Finalement, ils décident de repartir vers un traitement plus conventionnel, Joyce a déniché le meilleur chirurgien qui opère Jim. L’opération est un succès, ou presque. Deux nodules sont cancérigènes sur les 36 retirés. Deux. Le traitement continue mais cette intervention a beaucoup diminué Jim qui ne peut plus digérer aucun aliment sans prendre deux médicaments qui coûtent cher. La perte de poids continue, et peu à peu Jim change. La malade l’a atteint physiquement et moralement. Mais jamais, il n’en discute. Il ne refuse aucun traitement et écoute Joyce qui continue ses recherches et l’emmène aux quatre coins du pays. Ils continuent de parler du futur, et continuent de voyager, l’Europe, le Guatemala.

Jim a rejoint un groupe de soutien constitués d’autres hommes atteint du même cancer, chacun suit un traitement et lutte à sa manière. Joyce a trouvé en Facebook de nombreux soutiens anonymes, dont deux femmes dont les maris sont aussi atteints de la même maladie. Mais un jour, Jim tombe gravement malade. C’est une infection, cette dernière prend une forme différente chaque jour, staphylocoque un jour, elle devient une autre bactérie le lendemain. Les semaines d’hospitalisation s’enchainent et Jim ne veut qu’une chose : être présent au mariage de sa fille. L’infection cache un mal plus pernicieux : le retour du cancer. Et là, les médecins n’ont plus rien à offrir.

Ce qui m’a marqué, dans ce récit intense, que je n’ai pas pu lâcher (lu en deux fois), c’est la volonté folle qui animait de Joyce de se battre pour son mari. Le temps, les efforts, consacrés à ce combat. Et comme à chaque récit, j’admire son honnêteté. Elle n’avait pas saisi le sens du mariage jusqu’au diagnostic de la maladie. Elle n’aimait pas le terme d’époux jusqu’à ce que son mari tombe malade. Tout a pris un sens. Elle en parle très bien lors de la rencontre que j’ai eu la chance d’avoir avec elle, et dont je vous parle demain dans une autre chronique. Elle est devenue une épouse le jour où ce foutu cancer s’est montré.

L’autre point très fort du récit est le fait qu’elle ne cache rien de ce combat de 19 mois, alors oui, âmes sensibles, passez votre chemin, car le cancer du pancréas touche le foie, les intestins, la digestion. Les diarrhées, la perte de poids, les perfusions, tout y passe – chaque journée devient un combat sans fin contre un ennemi invisible. Et je l’admire lorsqu’elle évoque ouvertement les idées noires, qu’elle partage alors sur son groupe de soutien et qui lui vaudra, encore une fois des critiques acerbes. Ces idées noires? Réaliser tout simplement que tout ce qu’elle avait imaginé pour eux (il est tombé malade un an à peine après leurs voeux) n’arrivera pas. Et maudire la terre entière, et puis pester contre ses journées où elle est devenue une coach, une infirmière et où sa vie de femme, d’écrivain a disparu. Etre pendant quelques minutes égoïste. Non, l’épouse d’une homme cancéreux n’a pas la droit de se plaindre. La société américaine le refuse.

Jim était un homme formidable, il l’a exprimé à plusieurs reprises : il rageait de voir que sa femme avait perdu le goût d’écrire à l’annonce de sa maladie. Il en était frustré, plus que Joyce. Il l’a encouragée, au début de la maladie, à continuer ses ateliers, à aller en France faire la promotion de son dernier roman. Il aimait la femme mais aussi l’écrivain. Et ce sont ses mots que l’éditeur français a choisi pour le titre : un jour, tu raconteras cette histoire. Joyce en est très touchée.

Evidemment, le lecteur connaît déjà la fin du livre, mais leur combat est admirable – Jim a voulu y croire jusqu’au bout et Joyce a accepté son choix. Il a souhaité que le médecin s’adresse à elle, pas à lui. J’avoue que ma lecture a été affectée par ma rencontre avec Joyce, car j’ai lu le livre deux jours après. J’avais encore sa voix en tête, lorsqu’elle a lu le premier chapitre, ses mots sur Jim, et les images de leur mariage. Le Jim n’était pas un personnage de roman, mais un être bien en chair que l’on voit peu à peu s’effacer sur les images. Son regard se creuse, se fait plus lointain comme elle le dit si bien. Il voit une autre vérité.

Et puis j’admire toujours la farouche volonté de vivre de Joyce Maynard, Jim le savait. Joyce a perdu ses deux parents dont sa mère d’une tumeur au cerveau, au moment son époux la quittait pour une autre, puis son échec de l’adoption, et néanmoins elle continue sa route. Her journey, son chemin de vie. Si je dois retenir une chose de ce récit, c’est la joie de vivre qui les a accompagnés tout au long de leur combat, leur amour de la nature, du coucher de soleil au verre de vin, à la voix éreintée de Bob Dylan. Je l’imagine chevaucher sa moto et partir au lointain, au coucher de soleil.

Merci Joyce 😉

♥♥♥♥♥

Éditions Philippe Rey, The best of us, trad. Florence Levy-Paoloni, 2017, 432 pages