The Essex Serpent ∴ Sarah Perry

Il me fallait une lecture un peu plus légère mais pas de chick lit ici ! Et mon choix s’est porté sur The Essex Serpent. Contrairement à ce que bon nombre de lecteurs masculins ont pu croire, le roman de Sarah Perry, bien que victorien et se déroulant dans la campagne anglaise, ne raconte pas qu’une simple histoire d’amour entre une jeune veuve et un vicaire.

Le roman s’attache aussi à étudier les thèmes de la science et de la religion, du scepticisme, de la foi, du droits des femmes, tout cela avec le mythe de ce serpent des mers attaché à cette région.

Cora Seaborne est une jeune femme intelligente, passionnée de sciences mais enfermée dans un mariage sans amour. Son époux député à la chambre des Lords est un homme brillant mais violent et lorsqu’il meurt subitement, Cora renaît à la vie et voit son veuvage comme le signe de sa libération. La jeune femme est passionnée de sciences et lorsqu’elle fait la connaissance du médecin de son époux, celui-ci a le coup de foudre. Veuve, Cora décide de quitter Londres et d’aller s’installer dans l’Essex où on a récemment découvert des fossiles dans les terres marécageuses. Elle quitte la ville accompagnée de son fils, Francis, 11 ans et de sa nounou, Martha, qui l’adore et la protège jalousement.

Arrivée sur place, Cora découvre que la population croit au retour du mythique serpent d’Essex. Après trois cent ans d’absence, le monstre est revenu dans l’estuaire le soir du Nouvel An et a pris la vie d’un jeune homme. Depuis, les gens ont peur. Cora, naturaliste amateur, ne croit pas au monstre mythique mais plutôt à une espèce animale encore inconnue et est ravie de sa réapparition. Cora croise par hasard des amis londoniens qui décident de la présenter au vicaire local, Wiliam Ransome. L’homme est intriguant. Homme de foi, il est convaincu que les rumeurs sur ce monstre sont une manifestation de la perte de la foi de ses ouailles et il veut absolument les ramener vers Dieu.

Will et Cora se rapprochent, même si leurs positions sont totalement à l’opposé : Will est un homme de Dieu et Cora ne croit qu’en la science. Malgré leurs différentes opinions, les deux personnages sont attirés l’un vers et l’autre et cette relation intense va avoir un impact important sur leurs vies respectives.

Mais voilà la bonne surprise : le roman ne tombe pas dans la guimauve. L’auteur, Sarah Perry a réussi à contourner l’obstacle en laissant le lecteur suivre ici plusieurs voies possibles : le monstre existe-t-il vraiment ? Le vicaire va-t-il voir sa foi vaciller ? La science va-t-elle l’emporter ? Le choix de l’époque est crucial car nous sommes à la fin du 19ème Siècle et les scientifiques commencent à faire mouche. La révolution industrielle est lancée et la population n’est plus uniquement fidèle à la parole religieuse.

De plus, Sarah Perry joue avec nos croyances : comment une légende, vieille de trois cent ans, peut-elle soudainement ressurgir et semer autant la panique ? Et j’ai adoré le dénouement de cette histoire. Je n’en dirais pas plus, mais l’auteur réussit à nous mener en bateau. Et moi aussi, mais je ne vous dis pas comment. Lisez le livre !

L’autre aspect très intéressant de ce livre est le thème du droit des femmes – Cora se fiche des conventions, elle porte le noir mais refuse de vivre en recluse. Elle s’émancipe en quittant Londres et en se passionnant pour les sciences. Le médecin qui avait suivi son époux est lui-même un pionner dans sa pratique de la médecine et ses expérimentations font débat. Le lecteur d’aujourd’hui sait à quel point ces hommes et femmes ont participé à des découvertes scientifiques, médicales, essentielles à nos pratiques actuelles.

L’autre point fort du roman sont les échanges entre le vicaire et la jeune veuve, la foi contre la science. Enfin, l’auteur réussit à un tour de passe passe en croquant des personnages locaux très amusants, en apportant toujours une touche d’humour et en présentant un enfant, Francis, qui aujourd’hui serait diagnostiqué autiste, comme un petit homme différent.

Son roman est charmant, intelligent et comme je l’ai lu « irrésistible » surtout pour une lecture estivale. On s’y amuse beaucoup mais on réfléchit également à sa condition et aux avancées scientifiques. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman. Il souffre de quelques bémols mais rien d’assez important pour vous freiner dans votre achat !

J’ai hâte qu’il soit traduit en français prochainement. Je pense qu’il va être adapté au cinéma également. Si vous aimez comme moi les romans victoriens, l’intelligence d’esprit, l’émancipation de la femme, le progrès et le tout soupoudré d’un peu de romance et de mysticisme, alors foncez !

♥♥♥♥

Editions Serpent’s Tail, 2017, 448 pages

 

Lady Susan

Le hasard fait parfois bien les choses : j’ai acheté début mai ce roman épistolaire de Jane Austen avant d’apprendre tout récemment qu’une adaptation cinématographique (baptisée Love & Friendship) allait sortir sur nos écrans.  Il me fallait donc partir à la découverte de Lady Susan  avant d’aller me précipiter au cinéma. Malheureusement, le film a été diffusé dans une salle de cinéma où les horaires ne me convenaient pas. Pas grave, j’ai bien rencontré Lady Susan et quelle femme !

Mais qui est donc Lady Susan ? Jane Austen s’est apparemment beaucoup amusée en créant cette veuve jolie et aventurière et qui a compris qu’un discours spirituel pouvait lui ouvrir les portes du paradis. Son mari enterré depuis moins d’un an, que la jeune femme fait déjà parler d’elle. En effet, un homme marié s’est épris d’elle – coquette et sans scrupules, elle trouve refuge chez son beau-frère, un riche banquier.

Son épouse, Mme Vernon, craint terriblement la venue de cette femme sans gêne et sans éducation. Et lorsque Reginald de Courcy, son frère, s’entiche de la jeune femme, elle a tout à craindre.

Quel témoignage plus probant de ses dangereux talents pourrait être apporté que cette perversion du jugement de Reginald qui, à son arrivée ici, lui était si décidément hostile ? (Lettre VIII, Mme Vernon à Lady De Courcy)

Jane Austen a ici choisi la forme épistolaire (exceptée pour le dernier chapitre) pour dessiner le portrait unique de cette femme sans scrupules, qui ne cesse de semer la zizanie sur son passage.  La plupart des échanges se font entre elle et sa meilleure amie (Mme Johnson) et sinon c’est sa belle-soeur, Mme Vernon qui se confie à sa mère, Mme de Courcy sur la venue de cette femme méprisante qui a tenté il y a fort longtemps de faire éclater ses fiançailles avec Charles Vernon.

Bien qu’âgée de 35 ans, Lady Susan en parait dix de moins – et semble s’amuser de déclencher chez les hommes un intérêt vif, même s’il est déplacé (comme l’homme marié). Sans le sou, elle cherche à tout prix un mari pour elle et surtout pour sa fille, Frederica, qu’elle a toujours trouvé sotte et sans talent – ici l’instinct maternel est à oublier ! Elle a eu vite fait de la placer dès son plus jeune âge, et rage lorsqu’elle celle-ci est expulsée et doit venir la rejoindre. Elle n’a aucune affinité envers cet enfant d’à peine seize ans. Je n’ai pas pu m’empêcher de noter ces passages qui révèlent ici l’étendue du caractère égoïste et égocentrique de Lady Susan, lorsqu’elle se confie à sa meilleure amie, Mme Johnson :

Je n’ai jamais une fille de cet âge promettre autant de devenir la risée de tous. Elle est dotée d’une sensibilité suffisamment vive et met tant de charmante ingénuité à dévoiler ce qu’elle ressent qu’on peut très raisonnablement espérer la voir moquée et méprisée par tous les hommes qui la croiseront sur leur chemin.

L’ingénuité n’aboutira jamais à rien en amour, et une fille est d’une niaiserie sans remède qui est ingénue par nature ou par affectation.

Une nouvelle fois, Jane Austen démontre son talent pour créer des personnages perfides, vils ou à l’inverse sots. Ici les hommes en prennent pour leur grade, que ce soit le promis de Frederica, dont la mère a ourdi l’union malgré le refus de sa fille ou Reginald, le frère de Mme Vernon, qui sous le charme de Lady Susan ne voit absolument pas son véritable jeu – le lecteur s’amuse à la lecture de ces échanges épistolaires à suivre les mésaventures de cette famille.

Car, au grand dam de Lady Susan, sa fille Frederica va refuser cette union et tous ses plans vont tomber à l’eau. Mais voyez ici la réaction de Lady Susan, quelle vipère 🙂

J’ai beaucoup de choses à accomplir. Il me faut punir Frederica, et assez sévèrement, pour s’être adressée à Reginald. Il me faut le punir lui aussi pour avoir accueilli la requête de ma fille aussi favorablement, ainsi que pour le reste de sa conduite. Je dois tourmenter ma belle-soeur pour le triomphe insolent que font paraître son air et son attitude depuis le renvoi de Sir J.  (…) Enfin, je me dois un dédommagement pour les humiliations auxquelles je me suis abaissée ces jours derniers.

Je vous laisse découvrir la fin. Quel plaisir de retrouver la plume toujours aussi acérée et piquante de Jane Austen !

♥♥♥♥

Collection Folio,  Editions Gallimard, trad. Pierre Goubert, 117 pages

La douleur porte un costume de plumes

Le corbeau (et sa petite sœur, la corneille) est un animal célébré dans les contes et mythes de plusieurs continents : l’Europe, l’Asie ou l’Amérique.  Il fascine pour sa dualité : ainsi, on le juge souvent voleur, menteur, infantile, égoïste, fripon et rusé ou on lui confie une intelligence supérieure (sa longévité dépasse les trente ans) et on le voit comme un présage. Lévi-Strauss a déclaré que son statut mythique vient du fait qu’il est considéré « comme un médiateur entre la vie et la mort « .

La douleur porte un costumeL’animal est un charognard, ne consomme-t-il pas les chairs des cadavres humains sur les champs de guerre ? C’est ainsi qu’il a été rapidement associé à un oiseau de mauvaise augure, son plumage noir renforçant cet adage. Ainsi en Suède, les corbeaux sont les fantômes de personnes assassinées et en Allemagne, ils représentent les âmes des damnés. Mais à l’inverse, certains contes voit le corbeau comme un protecteur des humains, qui leur apporte les éléments essentiels tels que l’eau, le feu, la lune ou le soleil.

C’est bien cet oiseau qui vient un jour frapper à la porte d’un appartement à Londres. Qu’il soit chimère ou réel, cet oiseau surgit dans la vie d’un père de deux petits garçons, éplorés après le décès soudain de son épouse.   Le corbeau va les accompagner dans ce long processus du deuil. Même si le mot n’est jamais employé, l’animal va les accompagner pour, non pas refermer la blessure, la cicatrice restera vive longtemps mais pour aider cette famille afin de les soulager de ce poids sur leurs épaules, et leur permettre d’apprécier à nouveau la vie.

Ce roman a fait grand bruit : la prose de Porter est en effet très inventive et très éloignée des sentiers battus. Ce roman choral où chaque protagoniste a la parole à tour de rôle : celle du père, puis des enfants (à l’unisson) et enfin du corbeau ne cessent de surprendre et de désarçonner les lecteurs.

Par où commencer ? Ah les plumes. Les crottes ? Les vagues ? Les nids d’abeille ? La ficelle ? Les intestins ? Les os ? Les plumes déjà dit, les chatières, attends, non attends, les cuillères, les œillères, les galères, les bouquins, les choucas, les fracas à dada sur mon caca sur mon …

Prévenue par les chroniques précédentes, j’ai donc sauté le pas et accepté d’être en compagnie de cet oiseau « de malheur » le temps qu’il faut.  Ici, le lecteur suit la petite famille dans des moments extrêmement douloureux, puis dans des scènes hilarantes – j’ai pensé à un conte, puis à une fable mais ici point de leçon de morale. Le romancier britannique offre ici un portrait saisissant de la perte, de l’absence, puis de la renaissance à travers cet étrange animal, que seul le père et ses enfants semblent être capables de voir. Le pouvoir du corbeau ? Il est tout sauf politiquement correct. Les morts ne sont ni vénérés, ni oubliés – ils sont toujours là présents, les enfants grandissent, sentent la détresse de leur père mais restent des enfants dont la colère continue de s’exprimer. Des personnes écorchées vives à qui il faut tout réapprendre.

Les critiques parlent de « tour de force littéraire » et de « puissance des mots » pour évoquer ce roman, mais il faut rappeler que bon nombre de lecteurs pourrait être découragées par le style, le KRAAA du corbeau, son langage, parfois grossier, ces enchainements de mots, ce rythme qui est parfois à la limite de la cacophonie peut faire peur. Mais la magie opère et Max Porter réussit à susciter chez ses lecteurs des émotions universelles.

Un demi-sourire, demi-coup d’œil envoyé par-dessus l’épaule. Surpris bouche-bée par la lenteur  infinie, infinie, infinie de la diffusion de la tristesse. Ca, je suppose, avec le recul, que c’était à cause de nous. Il ne pouvait pas exploser, il en pouvait pas avoir envie de mourir. Il ne pouvait pas râler contre une absence, alors que ça riait, que ça chantait, que ça se couvrait de taches de rousseur et tralalère et tralali devant lui sous le soleil anglais. Si Corbeau lui a appris quelque chose , c’est peut-être un ajustement constant. Faute d’un mot moins sale : la foi.

En trois chapitres, le romancier évoque le processus du deuil à travers ces personnages. Cet oiseau qui vient ici, avec son franc-parler, son langage « caca-pipi » secouer un peu cette chape qui accompagne souvent les personnes endeuillées. On les place souvent sous une cloche de verre. Certains mots coupent court à toute question. Les personnes endeuillées, je le sais, semblent porter sur leur front une croix. Ainsi, j’ai aimé lorsqu’il exprime le ras-le-bol du père de devoir rester poli et souriant au fur et à mesure que les personnes viennent lui apporter de la nourriture (tradition anglo-saxonne) alors qu’il n’a qu’une envie : rester avec ses fils ou hurler sa douleur. Que de dire de ses enfants ? Formidables garçons qui parlent à l’unisson, de l’absence de leur mère (sans jamais tomber dans le pathos) et du changement qui s’est opéré en leur père ? De cette colère qui se manifeste en faisant des bêtises ? Du temps qui leur faudra pour trouver ce nouveau rythme à trois

Cette prose peut dérouter le lecteur qui n’est pas prévenu, aussi je me permets d’insister : j’ai ainsi commencé à sentir la magie opérer à la moitié de la deuxième partie « Défense du nid », l’originalité prend alors tout son sens.  Je me suis attachée au père qui avoue ainsi sa peur physique, viscérale, de devoir élever seul ses enfants. N’avait-il pas un jour, dû gérer en catastrophe l’absence de leur mère ? A l’époque, il avait réalisé à quel point il était dépendant de son épouse. Mais aujourd’hui plus de béquilles, si ce n’est ce corbeau, au langage peu académique, qui vient lui botter le derrière quand c’est nécessaire, mais lui rappeler aussi, qu’il a le droit de hurler sa tristesse.

Le père est un spécialiste de la poésie, et en particulier du poète Ted Hugues, époux de Sylvia Plath, qu’il cite à plusieurs reprises dans le roman. J’ai appris ainsi que Hugues avait écrit le poème Crow  (corneille) à la mort de sa femme .. .Sylvia Plath.

« But who is stronger than death ?
Me, evidently.
Pass, Crow.

Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Passe, Corbeau. »

Le corbeau, cet animal incongru, tour à tour fripon, grinçant, pitre mais aussi ange gardien, celui qui fait KRAAA et qui éloigne les mauvais esprits, est le lien entre les morts et les vivants. Le corbeau accompagne dans ce long voyage ces trois âmes esseulées . Un premier roman unique dans cette rentrée littéraire.  Il ne laissera personne indifférent, mais comme le corbeau sait le rappeler, chaque histoire est unique. Chacun y ressentira ses propres émotions.  Il m’a arraché une larme, le coquin, à la toute dernière page du roman, parce qu’il a réussi à toucher à mon histoire personnelle  mais il ne m’a pas déprimé, au contraire, il m’a conforté dans l’idée que chaque voyage est individuel. Pas de morale à cette fable, souvenez-vous.

Une lecture hors de mon programme printanier, me direz-vous, mais c’est la faute aux bibliothécaires de la BM qui ont la bonne idée d’exposer leurs romans coups de cœur à l’entrée. J’ai failli même l’oublier, c’est au moment où j’empruntais quelques bande-dessinées que j’ai eu l’idée d’aller y jeter un œil et que j’ai vu ce drôle d’oiseau  qui m’attendait et qui faisait KRAAAAAAAA…..

♥♥♥♥

Éditions Seuil, Coll. Cadre vert, Grief is the thing with feathers, trad. Charles Recoursé, 121 pages