The white album ∴ Joan Didion

J’avais hâte de retrouver Joan Didion et ma soeur m’a fait un joli cadeau en commandant cette série d’essais, publiés à l’origine en 1979. Joan Didion y dressait le portrait de l’Amérique des années 60 (et début des années 70), entre la guerre du Vietnam, Nixon, le mouvement pour les droits civils, les Black Panther mais aussi certains faits divers, comme Charles Manson ou des personnages clés de cette période.

Joan Didion a décortiqué l’Amérique, comme cet article sur les galeries commerciales ou sur une starlette américaine qui rêve de devenir célèbre, ou cette série d’articles sur ces immenses propriétés hollywoodiennes, avec tout au long de cette collection, un hommage appuyé à la Californie, et cette maison où elle a vécu heureuse avec son époux et sa fille.

Joan Didion a l’oeil d’un faucon – elle a ce talent particulier d’avoir suffisamment de recul sur sa vie, sur la société américaine, sur sa notoriété, pour ne pas se laisser emporter par cette vie privilégiée au soleil californien. Joan Didion ne cache pas non plus ses propres obsessions comme celle de l’eau, le système d’épuration ou le système de surveillance des autoroutes. Elle va aussi sous terre comprendre le fonctionnement du barrage Hoover.  Mais avec elle, tout devient fascinant et passionnant.

Elle décortique la culture de masse, mais s’attaque aussi aux premiers mouvements féministes. Car l’auteure ne se fie à personne. J’ai trouvé passionnant sa rencontre avec les Black Panther – alors que l’interview avec l’un des membres est totalement arrangée par l’avocat, elle, petite femme brune, reste en retrait et remet en doute la position et le rôle des médias. Ses reportages sont essentiels pour comprendre l’Amérique de cette époque et l’Amérique d’aujourd’hui. Les années glorieuses, Hollywood, le luxe, la surabondance…

We tell ourselves stories in order to live… We look for the sermon in the suicide, for the social or moral lesson in the murder of five. We interpret what we see, select the most workable of the multiple choices. We live entirely, especially if we are writers, by the imposition of a narrative line upon disparate images, by the « ideas » with which we have learned to freeze the shifting phantasmagoria which is our actual experience.

Joan Didion ne cache pas au lecteur ses crises d’anxiété  (à l’époque, elle vit pourtant heureuse, en couple et maman d’une petite fille) et à travers ses essais, elle explore cette crise morale que traverse l’Amérique. L’argent a bouleversé la donne, les valeurs liées au travail et à la collectivité. Même si les étudiants de Berkeley manifestent pour les droits civils, l’individualisme est en train de prendre le pas sur le collectivisme.

Cette collection est un vrai plaisir à lire, et pourtant je ne connaissais presque rien des sujets qu’elle aborde (les « mansions », le système d’eau potable, etc.) mais son talent réside justement à nous captiver du début à la fin. J’ai beaucoup aimé son article sur les migraines (quiconque a eu des migraines se reconnaîtra) et j’adore son premier essai où elle explique ses pertes de repères, cette vie mouvementée qu’elle a eu lors de sa jeunesse. Elle fut même internée. Mais où elle a réussi, c’est en écrivant continuellement, des journaux intimes aux articles publiés en Vogue, Joan Didion a tout noté. Un vrai trésor de l’histoire américaine.

Sa déclaration d’amour à la Californie des années 60 est touchante – la vie l’emmènera plus tard sur la côte Est, comme son obsession pour le système d’irrigation. D’où vient l’eau qui sort de votre robinet ? On l’accompagne ainsi lorqu’elle se rend seule dans le QG des Black Panther alors que les émeutes ont enflammé l’Amérique, on la suit dans cette station d’épuration s’émerveiller dans les lumières clignotantes, on regarde le monde à travers ses yeux. Elle nous offre ici un angle encore jamais exploré.

Une note spéciale pour moi : ses articles sur Hawaï et lorsqu’elle apprend le décès de l’auteur James Jones, l’auteur de From Here to Eternity & The Thin Red Line (Tant qu’il y aura des hommes et La ligne rouge, tous deux adaptés au cinéma) et qu’elle se rend dans les baraquements où son premier roman tenait place.

Cette collection est un kaléidoscope de la société des années 60. Joan Didion a son propre regard, très personnel, et ne cherche jamais à s’en dédouaner. Elle ne se présente pas comme journaliste. C’est sans doute ce qui rend si intéressant ses articles. Sa propre vision était déjà unique à cette époque et des années plus tard, lorsque le malheur viendra frapper à sa porte, Joan Didion reprendra la plume (ci et ) et réussira à nouveau ce tour de force : nous raconter en se racontant.

♥♥♥♥♥

Editions FSG, first edition in 1979, 224 pages

 

Do not say we have nothing ∴ Madeleine Thien

C’est en regardant la chaîne de Jennifer que j’ai découvert ce roman. Jennifer l’a lu l’an dernier et depuis ne cessait de reparler de ce roman qui l’avait beaucoup marqué. J’ai fini par craquer et je l’ai commandé même si le lieu sort de ma zone de confort ! Me voilà embarquée à Vancouver, au Canada en 1991.

Marie, dix ans, vit avec sa mère, lorsqu’elles accueillent une jeune femme, Ai-Ming, qui a fui la Chine après les évènements de la place Tiananmen. Peu à peu, les deux jeunes filles apprennent à se connaître et Marie découvre que Mai-Ling connaît bien l’histoire de sa famille. Marie et sa mère vivent dans le deuil depuis le suicide du père de Marie à Hong Kong il y a quelques mois. Son père avait quitté brutalement le domicile conjugal et avait tenté de rejoindre la Chine alors que lui-même était un réfugié politique et n’avait plus la nationalité chinoise. Pour quelle raison ? Et pourquoi a-t-il choisi de mettre fin à ses jours en se jetant de la chambre de son hôtel ?

Marie et sa mère ont récupéré ses affaires dont un vieux carnet à la calligraphie ancienne qui fait partie d’une série racontant les aventures de deux amants en Chine qui doivent fuir pour vivre ensemble. Ce carnet a été écrit à la main par le père de Marie. Mai-Ling en connaît l’histoire.

Madeleine Thien s’est lancé un pari assez fou : raconter non seulement l’histoire de la Chine depuis la fin de la première guerre mondiale, mais aussi l’ascension de Mao Tsé-Toung, les purges et les émeutes de Tiananmen à travers plusieurs personnages : la famille de Marie et celle de Ai-Ming.

La famille d’Ai-Ming aura traversé le 20ème Siècle et connu tous les remous de l’Histoire, que ce soit l’invasion japonaise de la seconde guerre mondiale, la prise de pouvoir par les communistes, les purges, la famille, les camps de travail, les émeutes. L’auteur livre un portrait unique et puissant de ce peuple qui acceptera, sans se soulever, de vivre sous cette dictature pendant près de 50 ans (de 1949 aux émeutes de 1989).

Et Thien réussit un autre pari fou : nous raconter cette épopée en dressant le portrait de jeunes musiciens très attachants : le très timide et exceptionnel compositeur Sparrow, sa nièce Zhuli, une petite fille prodige du violon et son ami du conservatoire, énigmatique et très doué pianiste Kai. On apprend assez vite qu’Ai-Ming est la fille de Sparrow et Marie celle de Kai.

L’auteur nous dévoile leurs secrets : l’amour inconditionnel de la musique classique et des auteurs européens mais très rapidement la propagande communiste va condamner ces musiciens au silence et fermer le conservatoire. Pendant ces décennies de révolution culturelle à la gloire de Mao, ils vont devoir lutter ensemble et résister pour continuer à exercer leur passion. Mais le régime totalitaire mettra fin abruptement à leur carrière. Forcés d’imaginer une vie sans instrument et sans musique, Kai et Sparrow tenteront de se reconstruire, tandis que Zhuli, déjà séparée de ses parents, envoyés dans des camps de travail (anciens propriétaires terriens, ils ont été chassés et condamnés pendant une purge), devra trouver une raison de continuer à vivre.

Leurs combats influenceront les vies de leur progéniture, Marie et Ai-Ming. Le roman s’étire ainsi jusqu’à l’âge adulte de Marie et son désir de retourner sur les terres de ses ancêtres et ceux de son père.

Que dire ? J’avoue que j’ai eu un peu peur au début du roman, l’auteure consacrant une grande part des premiers chapitres aux héros de ces carnets mystérieux, (la calligraphie est un art reconnu en Chine) recopiés par un jeune homme pour déclarer sa flamme à une jolie chanteuse et qui racontent également l’histoire de la Chine, sa culture, ses mythes. Mais fort heureusement, l’auteure s’attache ensuite à raconter l’adolescence de Sparrow et de Kai, puis celle de Zhuli, leurs années de conservatoire, leur amour inconditionnel de la musique. J’ai admiré la passion de ces jeunes gens pris soudainement dans le tumulte de la révolution culturelle.

Un aveu à vous faire : je connais mal l’histoire de la Chine et surtout j’ignorais à quel point le régime de Mao avait été violent, totalitaire et terrorisant pour la population. Des familles entières étaient envoyées dans des camps de travail pour ne plus jamais revenir. Puis dans les années 60 et 70, le gouvernement décidait où vous alliez travailler et séparait souvent les couples en les envoyant travailler dans des villes différentes. Enfin, une partie de la population ne cessait d’espionner ces voisins et de les dénoncer, et de les harceler pour une robe jugée « capitaliste’ ou une coiffure (la natte longue) jugée trop « bourgeoise ».

Je me suis très vite attachée aux personnages, à leurs rêves, leurs espoirs – j’ai adoré Sparrow et Zhuli et je ne voulais plus les quitter. Madeleine Thien écrit merveilleusement bien, elle réussit à recréer l’intimité de ces familles, leur sagesse et leur complexité. Son pari est une réussite avec en prime une méditation sur la Chine d’aujourd’hui et les aspirations des nouvelles générations.

J’ai également adoré ainsi toutes les traductions d’idéogrammes, l’explication de l’homonymie si présente dans la langue chinoise.

Une plongée dans la Chine qui m’a, vous l’aurez compris, totalement envoutée. J’ai repoussé de quelques jours la lecture des dernières pages, n’ayant pas envie de quitter ces personnages.

Et pour la petite histoire, le titre du livre est extrait de la version chinoise de l’Internationale. J’ai vraiment hâte qu’il soit traduit en français !

Il y a quelques jours, on rendait hommage aux étudiants ayant osé, avec les ouvriers, défier le pouvoir en place en 1989. Beaucoup ont été arrêtés, torturés et d’autres sont morts. Une pensée pour eux.

♥♥♥♥♥

Éditions Granta Books, 2017, 480 pages

Ce que nous avons perdu dans le feu ∴ Mariana Enriquez

Un hors programme de lecture que ce recueil de nouvelles argentin, Las cosas que perdimos en el fuego. La petite histoire ? Je suis donc le vlog de Mercedes et elle présente ce recueil qui, paraît-il, fait sensation chez les booktubers : Things we lost in the fireFérue de nouvelles, je mène ma petite enquête, trouve la traduction française de ce recueil argentin et bonne surprise, le déniche à la BM !

Il y a certains livres qui me font cet effet-là, et c’est généralement bon signe : je ne résiste pas et je me jette dessus dès mon retour à la maison. Et je l’ai dévoré, deux petits jours plus tard, j’avais avalé les 12 nouvelles et compris pourquoi ce recueil fait autant de bruit 🙂

J’ai récemment lu un auteur mexicain, j’ai déjà lu des auteurs chiliens ou péruviens. Ici, il s’agit de mon premier livre argentin. Buenos Aires. Réalisme magique. Cela vous parle ? Moi pas tellement mais ça m’a donné l’eau à la bouche.

Mariana Enriquez ressemble à une gamine, mais une gamine qui aime jouer avec le feu. Ici, elle joue avec l’art du fantastique mais sans jamais y plonger, pareil pour l’horreur, on s’en approche, on se brûle les ailes mais on en réchappe. Notez que l’odeur du brûlé vous suivra longtemps. Moi, j’ai juste passé une nuit agitée. Des rêves bizarres.

Je n’ai pas envie de résumer les nouvelles, l’éditeur le fait très bien, aussi je recopie la présentation, et si après ça, vous êtes toujours là, tant mieux !

Un enfant de junkie disparaît du jour au lendemain dans un ancien quartier cossu de Buenos Aires, livré désormais à la drogue et à la violence. Des jeunes femmes se promettent dans le sang de ne jamais avoir d’amants et sont obsédées par la silhouette fugace d’une adolescente disparue. Adela, amputée d’un bras, aime se faire peur en regardant des films d’horreur jusqu’à en devenir prisonnière. Alors qu’il vient de devenir père, Pablo est hanté par la figure du Petiso Orejudo, un enfant serial killer. Un voyage confiné en voiture dans l’humidité du Nord se termine sur un malentendu. Marcela, elle, se mutile en pleine salle de classe, au grand désarroi de ses camarades. Vera, un crâne repêché dans la rue, se meut en double dénué de chair d’une femme au bord de la crise de nerfs. Paula, ancienne assistante sociale, se bat avec ses démons et ses hallucinations. Marco, lui, se cache derrière sa porte, mutique, espérant échapper à l’existence, dehors. Sous l’eau noire, des secrets bien gardés par la police sont prêts à ressurgir. Et des femmes, désespérées, s’enflamment pour protester contre la violence.

Je ne suis pourtant pas fan de ce genre, mais il y a aussi du noir  dans ses nouvelles. Elle exprime avec grande habilité le passé de l’Argentine – ses morts, ses fantômes comme dans La Maison d’Adela ou dans l’Enfant Sale – la grandeur disparue d’un pays, qui ne se manifeste plus qu’à travers ses anciennes demeures coloniales, désormais à l’abandon. Vestiges d’un passé que l’on veut oublier.

Et des enfants – l’auteure n’épargne ici personne – les enfants ne sont pas des anges blonds, ils peuvent être de véritables assassins comme Petiso ou s’amuser à effrayer leurs congénères comme Adela. Nous sommes à la fois les héros et les méchants, les gentils et les assassins. En repensant à chaque histoire, j’admire la construction narrative de chaque nouvelle. J’avais beau essayer de me deviner, impossible de savoir où elle nous embarque. Vers du fantastique, oui mais à petite dose et savamment dosé (Toile d’araignée en le meilleur exemple) ou vers l’horreur, mais encore tout est maîtrisé.

Je ne suis pas fan des thrillers « psychologiques », avoir peur n’est pas ce que je recherche principalement dans un roman, mais là j’ai frissonné plusieurs fois tout en ayant toujours envie de tourner la page. Il y aussi des soupapes comme l’humour et des touches de nostalgie, comme certains des personnages enfants ou adultes qui se remémorent leur enfance.

On y trouve de tout et c’est fou, dingue et en même temps passionnant. Ces nouvelles sont comme un kaléidoscope de la société argentine : la magie noire, l’Histoire, la dictature, la violence, les fantômes. J’étais dans la demeure coloniale du premier personnage, je fuyais comme elle la chaleur écrasante et moite de Buenos Aires et ne sortais que la nuit.

Le talent de l’auteur est de partir du concret, une histoire réelle, des personnages normaux, ordinaires qui nous ressemblent puis elle glisse subrepticement vers le fantastique ou l’horreur. On a l’impression que derrière ce portrait réaliste se cache un autre univers, comme si on traversait le miroir et on se retrouvait dans une autre version de l’Argentine actuelle. Une réalité déformée. Sans le savoir, les personnages s’en approchent ou s’en éloignent. Et lorsqu’ils ont le malheur de s’y frotter, le mal est fait.

Certains passages sont particulièrement difficiles, mais impossible de s’en détourner ! J’ai été vraiment happée par ces histoires, comme si on m’avait jeté un sort.

J’ai adoré toutes les histoires, comme lorsqu’une gamine dont le père est brutalement licencié, décide de se venger et embarque un autre gosse avec elle dans une vendetta nocturne, elle veut cacher des saucissons chorizos dans les matelas des chambres d’hôtel mais rien ne se passe comme prévu. La nouvelle autour de ce patio est aussi effrayante mais fonctionne admirablement : une jeune femme croit voir un enfant esclave, enchainé venir chez elle chercher de l’aide, et puis cette femme qui ne supporte plus ce mari manipulateur, violent et qui va en passant la nuit dans un auberge, être soudainement libérée.

Il y a de la magie noire, du macabre, mais également une vision très réaliste de la violence de ce pays, comme dans la première nouvelle, face à ces enfants des rues.

Une impressionnante maîtrise narrative et un résultat magnifique. Je veux dorénavant tout découvrir de son œuvre !

Mariana Enriquez est née à Buenos Aires et a fait des études de journalisme à l’université de La Plata. Désormais elle  dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a publié trois romans – dont le premier à 22 ans – et un autre recueil de nouvelles dont certaines ont été publiées dans les revues Granta et McSweeney’s.

 

L’enfant sale ♥♥♥♥♥
L’hôtel ♥♥♥♥♥
Les années intoxiquées ♥♥♥♥♥
La maison d’Adela ♥♥♥♥♥
« Pablito clavó un clavito » – une évocation du Petiso Oreiudo ♥♥♥♥
Toile d’araignée ♥♥♥♥♥
Fin des classes ♥♥♥♥♥
Pas de chair sur nous ♥♥♥♥♥
Le patio du voisin ♥♥♥♥♥
Vert rouge orangé ♥♥♥♥
Ce que nous avons perdu dans le feu ♥♥♥♥♥

 

 Éditions Sous-Sol, coll.Feuil Fiction, Las cosas que perdimos en el fuego, trad. Anne Plantagenet, 240 pages