Six Stories ∴ Matt Wesolowski

Un corps
Six versions de l’histoire
Laquelle est la vraie ?

J’ai vu ce livre sur IG et j’ai d’abord craqué pour sa magnifique couverture puis j’ai lu les quelques avis et tous étaient emballés par cette histoire – les critiques sont dithyrambiques. J’ai craqué dès que je l’ai reçu et je l’ai lu d’une traite tellement il est addictif. J’espère qu’il va être rapidement traduit en français.

1997 – Angleterre, Scarclaw Fell. Le corps d’un adolescent, Tom Jeffries, 15 ans, est retrouvé au fond des bois d’un centre de loisirs, un an après sa disparition. L’enquête conclut à une mort accidentelle, mais beaucoup de personnes en doute encore.

2017 – Scott King fait son entrée. Ce journaliste d’investigation est devenu célèbre à travers le monde grâce à son podcast Serial. Il a réussi à résoudre une enquête complexe. Mais King refuse d’être filmé et personne ne connaît son vrai visage, ni sa véritable identité, ce qui l’a rendu culte sur la planète Internet.

King décide d’enquêter sur le décès de Tom Jeffries en menant six interviews afin de comprendre la dynamique de ce groupe d’adolescents rebelles et de mieux cerner ce lieu mythique, The Fell (la chute) entouré depuis toujours de mystérieuses légendes.

J’avoue qu’au départ, disons au premier chapitre, j’ai eu un doute – le livre débute par le témoignage d’un autre adolescent, qui ne faisait pas partie de la bande mais dont la père avait racheté le centre de loisirs après la mort de Tom et qui va découvrir son cadavre dans des circonstances particulières. 20 ans ont passé. Puis Scott King, le narrateur, a choisi de l’interviewer pour commencer son enquête. Il va nous faire remonter le temps et nous faire pénétrer ce petit groupe d’amis très proches, mais à la dynamique très particulière.

Des adolescents anglais qui viennent de deux écoles privées différentes. Deux filles, trois garçons. Un meneur, un souffre-douleur. Des histoires d’amour, des secrets, l’alcool, la cigarette. Ils ont quinze ans. Et tous les ans, depuis qu’ils sont enfants, ils se retrouvent dans ce camp de vacances. Le père de l’une des filles est l’animateur. Les ados sont souvent accompagnés de plus jeunes, dont ils s’occupent pendant la journée, puis le soir venu, les amis partent dans les bois. Et chaque soir, ils s’enfoncent plus loin…

Dans la journée, ils profitent d’un tour au village du coin pour s’approvisionner en cigarettes et alcool, et parfois embêter un garçon un peu simplet du village qui va leur montrer sa cachette dans les bois. Puis les ados repartent dans leurs familles ou écoles respectives pour se retrouver six mois plus tard. Tom Jeffries a intégré le groupe peu de temps avant sa disparition. Lorsque Scott interroge les autres membres du groupe, les souvenirs remontent à la surface. Chaque adulte a sa propre perception de cette époque, sa place dans le groupe, ses rapports avec les autres. Charlie,  vu comme le leader du groupe, ne se voyait pas comme tel. Pourtant c’est ainsi que le décrit Eva Bickers (la fille de Derek, l’animateur du groupe).

Peu à peu les langues se délient, Tom, la victime, est décrit comme singulièrement méchant, seul Charlie semblait l’apprécier. Et c’est la magie de ce roman, peu à peu le portrait de chacun des membres prend vie – les contours du visage, leurs voix, leurs idées et leur place dans le groupe. Leur comportement. Longtemps Derek et Sally, les deux animateurs ont été jugés responsables de la disparition puis de la mort de Tom – mais Derek, interrogé, le dit : c’étaient des adolescents, tout simplement. Tom a disparu en pleine nuit.

Chaque témoin raconte ses étés ou hiver passés au camp et la fameuse nuit où Tom a disparu. Le lecteur devient à son tour enquêteur, on se met à imaginer divers scénarios et cela avec la fameuse légende d’un monstre qui vit dans les bois et que plusieurs adolescents sont certains d’avoir aperçus. Que se rappelle-t-on vraiment ? Qui est-on quand on a tout juste quinze ans ?

Un page-turner formidable et qui sort des sentiers battus – car Scott King, même s’il essaie d’analyser au fur et à mesure les témoignages, nous laisse le soin de nous bâtir notre propre opinion et nous rappelle ces années où nous pensions tout savoir et tout connaître.

Matt Wesolowski réussit à nous rappeler à quel point la dynamique de groupe peut-être destructrice ou constructrice. A quel point, le besoin d’appartenance peut parfois pousser certains jeunes à faire les pires choses (je pense aujourd’hui au bizutage dans les fraternités) et les écouter vingt ans après est très intéressant. Ajoutez-y une grande maîtrise narrative (pour un premier roman), où l’auteur reproduit parfaitement l’atmosphère de cet endroit mystérieux, loin de tous, dans la brume et le froid du nord de l’Angleterre. L’auteur vous harponne et vous emmène jusqu’au fond des bois vers cette fin amère et tordue. Un thriller qui peut réveiller la claustrophobie chez certains lecteurs, je n’en doute pas.  J’aime beaucoup le talent de conteur du romancier.

Un excellent roman et j’espère qu’il sera vite repéré de ce côté-ci de la Manche pour que le plus grand nombre en profite. « Un mystère subtil et complexe, qui se déplie comme un origami noir pour y révéler le coeur noir qui s’y cache » a déclaré un autre romancier (MM Smith) à son sujet.

Matt Wesolowski vient de Newcastel-upon-Tyne. Il donne des cours d’écriture, en particulier à des adolescents. Il a commencé sa carrière en publiant des nouvelles mais dans un genre différent (horror fiction). Il travaille actuellement sur son second roman, Ashes (cendres) qui mélange du black métal et de la sorcellerie islandaise.

Nous croisons les fantômes qui viendront nous hanter plus tard dans nos vies ; ils sont assis au bord de la route comme de pauvres mendiants, nous les voyons du coin de l’oeil, si nous les voyons tout simplement. L’idée qu’ils soient là à nous attendre nous vient rarement à l’esprit. Oui, ils attendent et dès qu’ils nous voient passer, ils ramassent leurs baluchons remplis de souvenirs et se relèvent, ils marchent dans nos pas et peu à peu, nous rattrapent 

(Stephen King, citation du livre)

♥♥♥♥

Editions Orenda Books, mars 2017, 285 pages

Men we reaped : a memoir ∴ Jesmyn Ward

Attention : lecture coup de cœur !

Je dis lecture et non roman, car ici il s’agit d’un memoir, un récit à la fois autobiographique et biographique inspiré de la vie de Jesmyn Ward qui a grandi dans le Sud des États-Unis. Pour ceux dont le nom de Jesmyn Ward n’est pas familier, elle est l’auteur de plusieurs romans dont Salvage the bones (Bois Sauvage) que j’ai découvert en début d’année et que j’ai beaucoup aimé. En recherchant ses autres romans, je suis tombée sur ce récit qui m’a tout de suite donné envie de le lire. Je l’ai lu en anglais mais bonne nouvelle, il a été traduit !

Le récit de Jesmyn est non seulement magnifique, mais il fait preuve ici d’une grande maturité pour une femme née en 1977, qui a décidé de raconter ici à la fois sa jeunesse (de sa naissance à la fin de ses études universitaires) et les vies, malheureusement, trop courtes de cinq de ses proches. Jesmyn est née et a grandi à DeLisle dans le Mississippi. Une petite ville d’environ 1200 habitants située non loin du Golfe du Mississippi et de Gulfport, et à quelques heures de route (à l’est) de la Nouvelle-Orléans, où son père ira s’installer après leur séparation.

Ce récit, c’est sa vie qu’elle met à nu pour ses lecteurs. Pas de fioritures, pas d’emballage. Peu d’auteurs sont ainsi capables de livrer en quelques chapitres le résumé d’une demi-dizaine de vies, certaines foudroyées en plein vol. Le talent de Jesmyn Ward ? Son style qui transforme cette autobiographique en récit qui vous embarque à DeLisle comme seul un roman peut le faire. J’ai tellement apprécié son style narratif que j’en redemande ! Et l’auteur l’avoue : il lui aura fallu attendre des années avant de prendre la plume et livrer ici , au regard de tous, une période de sa vie qu’elle aurait voulu oublier. Mariée, mère et écrivain reconnue (son roman Bois Sauvage a obtenu le prestigieux National Book Award), enseignante à l’université de Tuslane, Jesmyn Ward n’avait aucune obligation de publier ce récit.  Un récit commencé à l’université, sous l’impulsion d’un professeur qui lui demandait une nouvelle inspirée de sa propre vie.

Chaque chapitre porte le nom d’un disparu, quatre amis et son frère, Joshua. Jesmyn a eu une enfance particulière, des parents pauvres mais des premières années joyeuses, même lorsqu’ils se retrouvent à onze (avec cousins et tantes) à partager la maison familiale dans les bois. Plusieurs déménagements, la séparation de ses parents et une nouvelle vie pour la petite fille. En effet, sa mère faisait des ménages chez des familles Blanches huppées lorsque l’un d’eux remarqua la précocité de l’enfant et accepta de payer ses frais de scolarité dans une des écoles privées catholiques les plus chères de la région. Un choc pour la petite fille, seule enfant Noire et pauvre de surcroit. Jesmyn obtiendra une éducation parfaite mais subira les remarques racistes de ses camarades et ne se fera jamais d’amies, même la nouvelle élève Noire issue d’une famille aisée la rejettera. L’auteure remercie son bienfaiteur à la fin de ce récit.

Cette éducation lui permettra de passer haut la main les examens d’entrée à l’université et de décrocher une bourse. Jesmyn prend son envol, mais son frère et leurs amis suivent malheureusement une autre pente. Pas de soutien scolaire dans les écoles publiques, et très vite Joshua décroche. Il quitte l’école dès l’âge de seize ans et enchainera jusqu’à sa mort des petits boulots. En acceptant de revenir sur leur éducation, scolaire ou personnelle, leur environnement, Jesmyn Ward pointe du doigt les failles du système. En acceptant de raconter la mort de son frère et de trois de leurs amis, emportés en moins de quatre ans – elle nous offre ici une étude socioéconomique de la société américaine qui continue, à ce jour, de priver les Noirs de chances réelles. L’absence d’opportunités les mène à choisir les mauvaises solutions. Attention, il ne s’agit pas ici de dealers, de membres de gangs, non juste des jeunes hommes désoeuvrés par l’absence d’espoir.

Le roman demande une certaine concentration car l’auteure raconte son enfance et adolescence chronologiquement, mais la disparition de chaque ami et celle de son frère sont inversées – le décès le plus récent est raconté en premier et celui de son frère, décédé avant les autres, en dernier. Ce choix narratif permet de faire coïncider sa propre vie à celle de son frère. Un choix très intéressant de raconter ces vies perdues et de se pencher sur une réalité qui perdure depuis des siècles : les Noirs ne sont toujours pas intégrés à la société américaine, et ils ne sont pas épargnés (deux ouragans dont le célèbre Katrina) frapperont durement ces familles pauvres.

Que faire quand on sait qu’il n’y a pas de travail qui nous attend ? Les jeunes hommes en question vont tous aller travailler à l’usine, ou accepter des petits boulots – ici donc pas d’histoire de gangs, de violence même si elle existe. Ici, c’est l’histoire d’amis d’enfance qui voient tous, sauf Jesmyn, leurs rêves s’éloigner. Mais même elle, malgré son éducation privilégiée, ne sent pas acceptée – à l’école d’abord, et dans sa communauté où on la regarde parfois avec dédain.

I looked at myself and saw a walking embodiment of everything the world around me seemed to despise: an unattractive, poor, Black woman. »

Voilà ce qu’elle voit dans un miroir : le symbole de ce que le monde entier déteste : une femme laide, pauvre et Noire.  La pauvreté, l’histoire et le racisme ont profondément impacté la société américaine contemporaine.  Mais malgré tout cela, malgré ces disparitions brutales, malgré le manque d’opportunité, l’absence d’espoir, Jesmyn ne pense qu’à une chose : retourner à DeLisle – sa famille, leur amour, leur soutien, lui manquent.  La jeune femme étudie à présent très loin, dans une université huppée, sur un campus où le monde entier s’offre à elle. Mais à chaque période de congés, contrairement aux autres étudiants qui cherchent un travail sur le campus, Jesmyn rentre chez elle.

I knew there was much to hate about home, the racism and inequality and poverty, which is why I’d left, yet I loved it.

Son récit est un témoignage, non seulement de la situation réelle de ces petites villes oubliées de tous, de cette population toujours reléguée au second rang – mais également une magnifique déclaration d’amour, à sa famille, à ses amis, à la communauté, au Sud. Et c’est ce qui m’a profondément marqué dans ce récit.  Depuis, l’auteure aurait pu quitter le Mississippi et s’installer ailleurs, mais non elle y vit toujours enseigne à Tuslane.

Un autre moment fort de ma lecture fut de commencer chaque chapitre consacré à ses proches disparus, en lisant leur nom mais aussi leur date de naissance et celle de leur mort, comme pour « Desmond Cook: né le 15 mai 1972-  mort le 26 février 2004« .  Puis de se plonger dans leur vie, leurs espoirs, leurs échecs, leurs amours et la nuit de leur disparition, le choc, le deuil – la réaction de Jesmyn et de sa famille, avec toujours l’ombre de Joshua. Son frère adoré. Son meilleur ami.

Le dernier chapitre lui est consacré, impossible de retenir ses larmes en lisant cette déclaration d’amour pour un jeune homme sérieux, travailleur, amoureux, disparu trop tôt.

Bonne nouvelle donc : le livre a été traduit et publié en français l’an dernier, aux éditions Globe (pour lire un extrait, cliquer sur la couverture).

Et j’ai une pensée émue pour eux :

Roger Eric Daniels, 5 mars 1981 – 2 juin 2004

Desmond Cook, 15 mai 1972- 26 février 2004

Charles Joseph Martin, 5 mars 1981 – 3 juin 2004

Ronald Wayne Lizana, 5 mai 1983 – 5 janvier 2004

Joshua Adam Dedeaux, 27 octobre 1980 – 2 octobre 2000

♥♥♥♥♥

ÉditionsBloomsbury, 2014, 272 pages

The Underground Railroad ∴ Colson Whitehead

Cette chronique, je le souhaite vraiment, va j’espère, se montrer à la hauteur du roman que j’ai entre les mains. Quand j’ai acheté ce roman début janvier, j’ignorais que quelques semaines plus tard, alors que je le lisais, il allait décrocher le Prix Pulitzer. Colson Whitehead n’en est pas à son premier essai, il a déjà publié six livres, certains déjà traduits en français. J’avais terminé de lire le mémoire de Jesmyn Ward, Men we reaped quand j’ai décidé d’enchainer avec son roman. La question de « l’homme noir » en Amérique n’ayant jamais été aussi d’actualité. J’ai aussi les mots de Toni Morrison encore en tête, lors de l’interview donnée pour le magazine America : il aura fallu q’un Président noir soit enfin élu pour qu’elle se sente enfin citoyenne américaine. Les bavures policières qui, après avoir enflammé l’Amérique au début des années 90 avec Rodney King, ont été nombreuses l’an dernier, enflammant de nouveaux les rues et augmentant encore le fossé entre les communautés.

Colson Whitehead a choisi de remonter le temps – en faisant écho aux mots de Toni Morrison : Non, ses ancêtres ne sont pas venus volontairement en Amérique. En voulant lutter contre la politique xénophobe du gouvernement actuel, les associations ont rappelé début ce janvier que ce pays avait été fondé par des immigrants – oui, majoritairement. Mais ils ont oublié à nouveau que ce pays était déjà habité, par des Indiens, qui ont pratiquement tous exterminés, les derniers parqués comme du bétail.  Et que d’autres sont venus, par les fers, dans des soutes de navires – enlevés dans leurs propres pays pour être vendus comme esclaves. C’est le destin d’Ajarry, de sa famille, elle est la seule a avoir survécu à cette traversée infernale. Elle a été achetée par un homme riche de Georgie, propriétaire d’une plantation de coton. Battue, humiliée, Ajarry travaillera toute sa vie avant de mourir, enterrée au fond de la propriété. Petit grain de poussière. Derrière elle, elle laisse un enfant, une fille Mabel, un peu trop jolie au goût d’un des frères qui ont hérité du domaine. Car Whitehead livre ici la vérité – déjà rétablie en partie par le film Twelve years a slave – loin de celle vendue par Hollywood dans Autant en emporte le vent.  Cette vision qui fut longtemps celle de l’homme blanc bienveillant, prenant soin de ses esclaves. Il y a en eu, Whitehead ne le nie pas (Caesar, le deuxième personnage principal, a ainsi grandi dans un ferme de Virginie où les propriétaires ont eu soin de lui offrir des conditions de vie et de travail décentes, et surtout lui auront appris à lire). La grande majorité des esclaves étaient moins bien traitée que l’animal de ferme – les hommes se tuant à la tâche, mal soignés et régulièrement fouettés et les femmes sont violées, avant de mourir en couche.

Mabel choisit la liberté et s’enfuit un jour en laissant derrière elle sa fille de dix ans, Cora. C’est elle l’héroïne de ce roman, celle à qui Whitehead a confié la dure tâche de raconter cette période charnière de l’histoire américaine, de raconter, la violence faite aux Noirs et dénoncer la fausse bienveillance de ces Blancs Sudistes et Nordistes et de rendre hommage à fameux réseau ferroviaire souterrain (The Underground Railroad) qui aura permis à plus de 75 000 esclaves de fuir vers le Nord.  Le coup de génie de Whitehead est d’avoir donné vie à ce réseau ferroviaire, car celui-ci n’était qu’un nom, une parabole, il désignait le réseau de passeurs clandestins mais dans le roman, Whitehead lui donne vie. Des hommes ont creusé des tunnels et les lignes de chemins de fers parcourent des milliers de kilomètres, reliant le Sud au Nord.

Cora va prendre la fuite avec Caesar, un esclave qui sait lire. Ici la lecture, c’est la voie vers l’émancipation, vers la vraie liberté. En maintenant les esclaves dans un asservissement total, en refusant de leur enseigner la lecture – les propriétaires savaient ce qu’ils faisaient. Le livre de Whitehead n’épargne personne et surtout pas les Blancs qui ont décidé d’aider les Noirs. Certains le font pour les bonnes raisons, d’autres animés par le gain, d’autres par, comme souvent, un sentiment religieux.

Ainsi, lorsque Cora fuit dans un autre Etat, elle obtient de faux papiers disant qu’elle est affranchie. Elle est logée dans un foyer avec des dizaines d’autres femmes noires, la gouvernante, une femme blanche les encourage à trouver du travail et à apprendre à lire. Les hommes et femmes noirs affranchis bénéficiaient donc d’un statut à part, les hommes travaillaient à l’usine, les femmes comme domestiques (le cas de Dora), ou vendeuses et tous regagnaient le soir leurs quartiers. Ils ne vivaient plus au même endroit que leurs patrons et Cora peut enfin apprendre à lire, et à réfléchir sur sa situation. On finit par lui confier un autre travail : un musée vient d’ouvrir, et elle est engagée, avec deux autres femmes, pour jouer une scène maîtresse du musée : la reconstitution d’un village africain. Cora se voit vêtue comme ses ancêtres qu’elle n’a pas connus. Quel étrange jeu de miroir ! Elle ne peut que penser à ces hommes et femmes asservis, dont la plupart sont morts pendant le voyage. Mais la vie est agréable, elle croise souvent Ceasar qui travaille à l’usine. Le soir, elle profite du temps clément et va écouter des musiciens. Doit-elle encore fuir ? Après tout, elle est encore dans le Sud.

Colson Whitehead livre ici un portrait saisissant des divers Etats du Sud : la Georgie et ses immenses plantations, le Tennessee plus pauvre et plus violent, la Caroline du Sud à l’inverse est plutôt accueillante, elle a choisi d’affranchir les esclaves, à l’inverse de la Virginie qui a décidé pour éviter les émeutes de chasser tous les Noirs du territoire et d’engager des immigrés blancs pour travailler la terre. Depuis elle lynche tous les Noirs et sympathisants de la cause.

Après avoir fini ce roman, j’ai trié des livres et j’ai retrouvé par hasard un Que-sais-je ? des éditions PUF : Les Noirs aux Etats-Unis, de Claude Fohlen. Publié en 1965, mis à jour dix ans plus tard, il décrit parfaitement ce Sud et surtout sur ce besoin croissant d’importer des esclaves. Et fait troublant, il rejoint le point de vue de Colson Whitehead, malgré les quarante ans qui les sépare.

C’est l’industrie du coton qui va créer ce besoin énorme en main d’oeuvre. Jusqu’ici le coton était cultivé et ramassé mais le filage demandait du temps, c’était un produit de luxe. Puis la révolution industrielle pointe le bout de son nez, surtout en Europe et lorsqu’un homme crée la machine à filer le coton, la demande en coton afflue et principalement des Européens, de nos ancêtres. Résultat :  le nombre d’importations d’esclaves va tripler en quelques années. Après la guerre de Sécession, Abraham Lincoln affranchira plus de quatre millions d’individus. Un chiffre énorme à cette époque. Un nombre que Colson Whitehead intègre à son roman : la peur des citoyens blancs. Car bientôt, les hommes et femmes noires sont bien plus nombreux que les Blancs et les mouvements anti-esclavagistes du Nord font toujours plus de bruit et risquent de donner des idées à ces « êtres inférieurs ». Leurs livres sont d’ailleurs interdits dans le Sud.

Ainsi, j’ai appris dans le roman (et confirmé dans le PUF) que c’était les propriétaires blancs qui arrangeaient souvent les unions entre les esclaves. Qu’une fois en âge de travailler (six, sept ans pas plus), les enfants étaient envoyés au champ mais le plus souvent étaient revendus. Les familles étaient donc séparées. Les femmes étaient donc souvent violées par leurs maitres et les enfants nés de ces unions étaient soient tués à la naissance, si l’épouse officielle n’en voulait pas, soient vendus. Rares sont celles qui pouvaient les garder auprès d’eux. Peu à peu, le métissage s’opérait.

Cora a donc la rage en elle, celle d’avoir perdu sa mère mais elle garde l’espoir de peut-être la retrouver un jour, dans le Nord. La rage aussi d’être libre, et lorsqu’elle fuit, elle est sait qu’elle devra tout faire pour ne pas être rattrapée. Car un homme, un chasseur de primes s’est lancé à sa recherche, un homme, il s’appelle Ridgeway.  A l’époque, être pris signifiait la mort, au fouet ou par pendaison. Les lynchages étaient devenus monnaie courante à cette époque. Ridgeway en fait une affaire personnelle, il n’avait pas réussi à mettre la main sur la mère de Cora, Mabel.

Une lecture éprouvante, passionnante, un style parfaitement maîtrisé. Le roman de Whitehead est un véritable coup de poing. Cora n’est pas aimable, je ne dis pas que je n’ai pas aimé le personnage, bien au contraire, mais elle est dure, déterminée, froide – et ici les Blancs n’ont pas le beau rôle. Excepté pour un passeur, Cora n’a plus de compassion. Et comment en avoir ? Comment faire de nouveau confiance ? L’auteur dresse un portrait saisissant du Sud à cette époque. Saviez-vous que même une fois la guerre de Sécession terminée, et l’esclavage aboli, la culture de coton est redevenue aussi puissante qu’auparavant ? Les Blancs avaient trouvé la solution : la ségrégation. Une autre forme de déni. Une autre page de l’histoire allait se tourner, et de nouveau les Noirs seraient privés du droit de vote. Toujours des sous-citoyens.

J’ai aimé la prose du romancier américain et il sait parfaitement faire monter la tension.

Dernier point non négligeable (le PUF en parle aussi, c’est impressionnant), Whitehead montre comment ses hommes et femmes, venus d’un même continent mais de régions différentes, de langues et croyances différentes ont tout perdu en arrivant en Amérique. Leurs noms, leurs langues, leurs us et coutumes. Christianisés, une fois affranchis, il aura fallu leur donner une identité, ça sera pour la plupart celle de leur ancien maître : Jackson, par exemple.  Il ne restera absolument plus rien de leurs racines africaines. C’est sans doute une des raisons qui aura empêcher à ces hommes et femmes de s’unir et de se soulever (une petite révolte aura bien lieu mais sera réprimée dans le sang très rapidement), comme pour les tribus indiennes dans leur temps. D’ailleurs, les abolitionnistes blancs et noirs ne réussiront pas à s’unir non plus. Et je repense à cette femme, Ethel, une épouse blanche de Virginie dont le rêve était d’aller en Afrique évangéliser ces pauvres sauvages. En accueillant Cora, elle croit donc réaliser le voeu de Dieu tout en rappelant à la jeune femme, que même si elle le fait, elle continue de croire à la supériorité de l’homme blanc. J’ai pensé au roman Mille femmes blanches  où l’héroïne croyait aussi aider l’homme sauvage en l’épousant.  A nouveau, on refuse d’accorder à ces personnes le statut d’être humain.

Un roman puissant qui m’aura occupé une bonne semaine – attention, ce roman, même s’il est didactique, n’est pas pompeux. Il s’agit bien d’un roman, avec des personnages et leur fuite au péril de leurs vies. Tout cela aura un prix. Et après avoir fini ma lecture, je pense qu’il mérite amplement le Prix Pulitzer du roman et celui du National Book Award, remporté l’an dernier.

J’ai presqu’eu envie de faire une vidéo pour parler de ce livre, tant il m’a parlé, comme celui de Jesmyn Ward précédemment. J’ignore quand les deux seront traduits, mais je ne doute pas que nos maisons d’édition préférées sont déjà  au travail !

PS : Je ne suis pas fan des éditions reliées, à couverture rigide mais force est d’avouer que celle-ci est sublimé, les lettres en relief, les couleurs magnifiques. Un travail d’orfèvre. 

♥♥♥♥♥

Editions Fleet, octobre 2016, 320 pages