Le corps du héros ∴ William Giraldi

avril 9, 2018
Le corps du héros ∴ William Giraldi

J’ai découvert William Giraldi en lisant son second roman, Aucun homme, ni Dieu, et j’avais beaucoup aimé ce livre. En découvrant qu’un autre de ses livres étaient publiés, j’ai eu envie de le lire et la couverture a attisé ma curiosité. Quelle bonne idée ai-je eu !

Pourtant, ici il ne s’agit pas de roman. Point de fiction. William Giraldi raconte son histoire et celle de son père. Celle de la lignée des Giraldi. Et c’est passionnant! Forcément en lisant rapidement la quatrième, j’étais forcément intriguée : né à Manville, dans le New Jersey – on se croirait presque dans une chanson du Boss ! Et on en est pas loin. 

William, quatrième du nom, naît en 1974 à Manville (littéralement la « ville de l’homme »), une cité ouvrière du New Jersey,  dans une famille où on joue des muscles à tour de bras. Ici les hommes aiment la musculation, la bière et la moto. Charpentier de père en fils, on travaille dur la semaine et le week-end on la passe sur sa moto ou dans une salle de musculation comme Nicky, l’oncle préféré du petit William. Celui-ci est différent des autres Giraldi, à seize ans, il est gringalet et préfère la littérature à la bière. Il doit d’ailleurs se cacher pour lire  – surtout les philosophes grecs. William a un petit frère et une petite soeur. Ils sont élevés par leur père depuis six ans car leur mère a choisi de quitter le foyer pour refaire sa vie. Sans eux. Un choc à l’époque. Leur père doit donc gérer les tâches domestiques et l’éducation de ses trois enfants et rembourser un emprunt pour racheter la part de la maison à son ex-épouse. Les temps sont durs et William et lui ne sont pas très proches. 

Le moment est venu de préciser un autre point : tout au long de mon enfance et de mon adolescence, j’ai entretenu  une quête littéraire, une contre-vie que j’ai menée paisiblement dans mon coin,  dans les bibliothèques ou les vide-greniers, achetant des sacs entiers de livres de poche pour un dollar.

Un jour, dans la cave de son oncle préféré, William s’empare d’une haltère et se découvre une passion. Le voilà tout à coup fasciné par l’haltérophilie. Pris en main par son oncle, puis dans un club de passionnés, The Edge, William devient accro dans tous les sens du terme : il ne compte plus ses heures à muscler chaque partie de son corps, à soulever des haltères, à surveiller chaque jour son régime alimentaire, il se rase (au grand désarroi de son père qui le surprend dans la salle de bain), et à s’injecter toutes sortes de stéroïdes dans le corps.  Bientôt son corps change, et l’image qu’il véhicule et a de lui-même change. Celui qui s’est fait piquer sa petite amie du lycée par un joueur de football devient bientôt plus musclé que celui-ci. Mais que se cache-t-il derrière cette obsession ? Car William ne peut s’empêcher de lire tout en s’entrainant : Ovide, Keats, O’Connor …puis Raymond Carver qu’il dévore.  Seul élément qui le distingue de tous ses potes de muscu. 

Mais un jour son corps lâche. William doit se réinventer. A chaque échec amoureux, le jeune homme plonge dans la dépression, ne faisant pas encore le lien entre l’abandon maternel et sa souffrance. Le jeune homme décide alors de quitter cette ville ouvrière et de partir découvrir du pays mais une tragédie familiale vient briser cet élan. Son père, son roc, son unique parent se tue à moto. 

William écrit ses mots à l’âge de quarante et un an, il se rappelle cet instant où sa vie semble imploser. Devenu professeur de littérature, marié et père de deux garçons à l’époque, William décide d’écrire cette « autobiographie » où il tente d’analyser à la fois ces sentiments ce jour fatidique où il devient orphelin et son regard envers la personne qu’il était seize ans auparavant. Et puis surtout, il tente de comprendre ce père, un homme fort, autoritaire, taiseux mais toujours présent, toujours là.

Un père qui, malgré la honte, assume d’être quitté par sa femme, qui va rembourser chaque mois pendant sept ans une dette d’hôpital contractée suite à la méningite de William. Un homme qui, malgré des années de vaches maigres, donnera toujours du temps et de l’argent à ses enfants. Un homme qui à la quarantaine, délesté d’un poids affectif et financier, recommencera sa vie, s’achètera la moto que jeune il avait abandonné à la naissance de son enfant, s’offrira des virées dominicales avec ses potes et rencontrera sa future femme. La mort viendra alors le faucher subitement. 

William va passer des années à analyser les derniers instants de son père, comment ce pilote aguerri a pu se tuer ainsi ? Comment pouvait-il rouler à 160 km/h alors qu’un virage s’annonçait et la vitesse était limitée à 30 km/h ? Comment un père de famille a pu privilégier la ferveur de la vitesse à sa famille? La douleur de ses enfants, de ses parents, très impliquée dans leur vie – William passera des années à mettre des mots dessus. 

Le père de William, un autre William est mort le 7 mai 2000. Cette date le hante. Il avait 47 ans. Mon père allait fêter ses 47 ans quand il est décédé. Et je suis née un 7 mai. J’avoue que les coïncidences m’ont frappées en lisant ce récit. Je sais ce que sait que de grandir avec un seul parent, de n’avoir plus qu’une seule béquille pour vous accompagner dans la vie.  J’ai de la chance, ma mère est encore là, William Giraldi, de son côté, a perdu sa deuxième béquille à 25 ans. 

Il livre ici un récit magnifique, à la fois une déclaration d’amour envers la littérature qui l’a guidée, lui a permis de sortir de ses deuils successifs (d’une carrière d’haltérophile, de ses ruptures amoureuses, de la mort de son père). C’est dans les mots qu’il trouve du réconfort. Et parfois les réponses à ses questions. Dorénavant il possède une immense bibliothèque, de 3m60 de hauteur. Il va analyser le rapport de la police en lisant chaque mot comme s’il devait en faire une dissertation. 

J’aime aussi cette analyse qu’il fait de lui-même, comme il ressasse sans cesse les derniers instants, les dernières secondes de la vie de son père. Etait-il lucide ? A-t-t-il eu le temps de voir la mort arrivée ? Je me souviens de mes interrogations similaires. Mon père est mort subitement, d’un arrêt cardiaque. A l’époque, un médecin m’avait dit que lorsque son corps avait touché terre, mon père était déjà mort. Son coeur s’était arrêté. Cette pensée était vertigineuse. Les témoignages ont longtemps troublé William, certains avaient vu son père lever un bras ou dire un mot, mais un médecin mettra fin à ses interrogations. Son père venait d’installer un caméra sur sa moto, William refusera de voir les images. Préférant laisser une part à son imagination. 

L’omniprésence de la littérature est aussi une des raisons qui m’ont tant fait aimer ce mémoire – je découvre un auteur vorace, qui a lu tous les philosophes, qui vous citent les poètes anglais, les philosophes grecs et une citation de Dorothy Parker. Un homme érudit et passionnant et foncièrement émouvant. Un homme qui a grandi dans une famille où les rôles étaient clairs : les hommes étaient machos, masculins et forts. Taciturnes, peu disant – les geste d’affection étaient rares. Ils aimaient la bière et la vitesse. Alors d’où vient l’amour de William pour les livres ? 

Un portrait fascinant d’une famille ouvrière dans l’Amérique de Reagan et une déclaration d’amour formidable à son père et à la littérature. 

Un récit magnifique. 

♥♥♥♥♥ 

Editions Globe, The Hero’s Body, trad. L’école des loisirs, 2018, 320 pages

12 commentaires
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12 commentaires

Marie-Claude avril 9, 2018 - 3:18

Et qui t’a fait découvrir qu’un autre de ses livres était publié?!
Je l’attends!

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Electra avril 9, 2018 - 7:37

Mon caribou ???! MDR oui – en allant voir ce qui en était du livre de Grann que j’avais lu en anglais donc techniquement .. sans moi, tu n’aurais pas su non plus LOL ! Il est en tout cas sublime – je l’ai dévoré et plusieurs jours après j’ai toujours de l’émotion en y pensant !

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keisha avril 9, 2018 - 8:15

Ah je n’ai pas osé m’intéresser à ce thème là, j’aurais dû! (toujours faire confiance à l’éditeur, je devrais le savoir ^_^)

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Electra avril 9, 2018 - 10:14

Exactement ! Un vrai bonheur de lecture ! Et quel hommage aux livres

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Wollanup avril 9, 2018 - 9:04

Hey, excellente surprise! J’ai tellement aimé « Aucun homme ni Dieu ».

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Electra avril 9, 2018 - 10:14

Pareil ! Il écrit toujours aussi bien et quand il parle de son amour pour les livres c’est trop bon

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Edwige Mingh avril 9, 2018 - 10:12

Je connaissais son nom mais j’avoue n’avoir encore rien lu… Je suis très tentée, particulièrement après ton analyse.

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Electra avril 9, 2018 - 10:15

Merci un homme très érudit et qui sait très bien transmettre sa passion. Et l’hommage à son père est sublime ! Un vrai bijou

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Jerome avril 9, 2018 - 2:12

Sortir de la fiction, voila peut-être une solution pour me remettre le pied à l’étrier !

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Electra avril 9, 2018 - 4:30

Exactement ! Et il aime tellement la lecture. Tu devrais aimer ! Et c’est une histoire de mecs

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luocine avril 10, 2018 - 11:28

je sens que je vais découvrir un nouvel auteur j’aime beaucoup ce billet.

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Electra avril 10, 2018 - 11:40

Merci il livre ici un magnifique témoignage !

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