Et soudain, la liberté  ∴ Evelyne Pisier et Caroline Laurent

novembre 22, 2017
Et soudain, la liberté  ∴  Evelyne Pisier et Caroline Laurent

Un récit écrit à quatre mains. Caroline Laurent, jeune éditrice, était ravie de pouvoir travailler avec Évelyne Pisier. Cette dernière avait accepté de raconter l’histoire de sa mère, et à travers elle, la sienne. Des vies multiples sur plusieurs continents et sur plusieurs décennies. Caroline et Évelyne avaient choisi d’en faire un roman, en changeant les prénoms.

Les jeunes femmes échangeaient lorsque Évelyne est tombée malade. Elle s’en est allée un jeudi de février. Elle souhaitait que Caroline finisse son histoire. Alors la jeune femme a tenu parole et nous offre aujourd’hui ce drôle de livre : la première partie, écrite par Évelyne, avec des interludes où Caroline se confie : leurs échanges, leur manière de travailler, et puis la seconde où Caroline doit continuer l’histoire en se basant sur les notes, les cahiers d’Évelyne. Si précieux. Un travail intense, un témoignage d’amour envers une personne solaire qui a illuminé la vie de Caroline.

Évelyne Pisier est née dans une famille de la haute-bourgeoisie. Son père, André, a fait une carrière remarquable comme dirigeant de colonie française. Homme sûr de lui, autoritaire, il a une vision très passéiste de la France : une France coloniale, antisémite et collabo. Il admire profondément Pétain. Nommé en Indochine, il voit les minorités comme des êtres inférieurs. Lorsque Lucie naît, la guerre fait rage en Europe, et dorénavant en Asie. Le Japon envahit l’Indochine et toute la famille est arrêtée. La mère et sa fille sont envoyées dans un camp de rétention, les hommes sont emprisonnés ailleurs. Elles devront attendre 4 longues années avant la libération. Sa mère, Mona est violée mais n’en parle jamais. Mona a tout juste dix-huit ans lorsqu’elle donne naissance à sa fille, Lucie, en 1941.

Elle avait entamé des études de médecine mais abandonne tout pour suivre André en Indochine. La vie y est belle, des domestiques, des nounous et des soirées où André affiche sa magnifique jeune femme. Pourtant Mona ressent comme un vide. Elle sait qu’elle est devenue un simple faire-valoir, mais ses sentiments sont toujours là, forts. Une véritable passion malgré le comportement et les propos violents d’André. Lucie est très proche de sa nounou et très vite s’oppose à cet homme autoritaire et raciste. Mais Lucie est une enfant. Et l’Indochine finit par tomber, ils trouvent refuge en France chez les parents de Mona à Nice. Puis André est nommé en Nouvelle-Calédonie, Lucie a un petit frère et Mona tombe amoureuse. Cette liaison va pousser Mona à s’émanciper de son époux. Le couple vacille, se sépare. Mona embarque ses enfants et rentre en France, chez ses parents …

Les années soixante seront celles de l’émancipation pour les deux femmes, Mona et sa Lucie. De retour en métropole, elles s’engagent dans plusieurs mouvements dont celui pour le droit des femmes (la contraception, l’avortement) puis vient Mai 1968 et Lucie s’envole pour Cuba où Fidel Castro vient de faire la révolution.

Le livre est passionnant car il retrace toute l’histoire française, celle des colonies, et de la rupture entre l’ancienne France pétainiste, coloniale, antisémite et patriarcale, et la nouvelle, moderne et féminine. La vie de ses femmes, de véritables héroïnes qui vont découvrir la véritable indépendance et son prix.  Mona qui passe d’une vie luxueuse avec des domestiques à un travail de secrétaire et un petit appartement à Paris, mais qui ne regrette rien. Elles étaient passionnées et j’ai beaucoup aimé les suivre.

Le visage d’Évelyne qui orne la couverture montre bien la détermination de cette jeune femme, qui connaîtra une histoire d’amour avec le révolutionnaire cubain avant d’épouser en premières noces un célèbre personnage. Un mariage qui aurait choqué son père, toujours antisémite. Le récit est touchant car Évelyne n’évoque que très peu la fin tragique de ses parents, à quelques années d’écart.

Les passages où Caroline intervient, pour confier son travail, dorénavant seule sont très intéressants. Un très joli moment de lecture, même si je dois avouer que les passage sur sa liaison avec Fidel m’ont laissé de marbre. J’ai quand même noté l’étrange ressemblance entre cette histoire d’amour (Lucie a tout juste vingt ans, lui quarante) avec celle de sa propre mère Mona.

Et je ne peux écrire cette chronique sans évoquer une pensée qui m’a quelque peu gâchée ma lecture. Je n’ai en effet, à partir de la naissance du petit frère, Pierre, cessé de penser à l’absente. Car, dans ce récit, je n’ai cessé de penser à la troisième femme, un fantôme qui a hanté tout le reste de ma lecture.

Cette grande absente, c’est la sœur d’Évelyne Pisier, Marie-France. Les jeunes générations ignorent probablement qui elle était. C’était une actrice, une excellent comédienne au regard pénétrant et aux pommettes hautes comme celle de sa sœur. Marie-France est décédée brutalement en 2011 à l’âge de 66 ans. Héroïne des films de Truffaut, elle est née en 1944, en Indochine comme Évelyne à l’époque où sa mère et Évelyne étaient encore emprisonnées. Leur frère, Gilles naît en 1950 à leur arrivée à Nouméa. Quand ils se séparent, « Mona » a douze ans. Leurs parents décèdent dans les années 80.

Pourtant dans le récit, Mona n’a qu’une seule fille, Lucie (Évelyne), et un fils. Jamais il n’est fait mention d’une deuxième fille. Mon esprit très imaginatif a cherché toute sorte de réponse à ce choix narratif. Évelyne Pisier voulait romancer le récit, changer les prénoms. Mais mon esprit un peu tordu me faisait penser invariablement à Marie-France lorsqu’elle décrit l’amour inconditionnel entre la mère et la fille, la « seule, l’unique« . Quand elle parle du regard intense de son père, ou de son frère et qu’on sait que Marie-France était connue pour ses yeux magnifiques.

Mais rassurez-vous, j’ai enfin eu ma réponse – page 437. J’aurais sans doute préféré lire ce passage avant ma lecture, j’ai parfaitement compris le choix d’Évelyne de ne pas faire apparaitre sa sœur. C’est extrêmement touchant.

Je vais m’empresser de prêter ce livre à ma mère, plus jeune qu’Évelyne, elle va néanmoins sans doute revivre avec elle toutes ces années cruciales qui auront mené à l’émancipation des peuples autochtones, et à celle des femmes. Et soudain, la liberté …

♥♥♥♥

Editions Les Escales, Domaine Français, 2017, 448 pages

 

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22 commentaires

Virginie novembre 22, 2017 - 7:24

Je crois qu’il sera dans la sélection du prix Elle, et je me demandais s’il y avait un lien de famille avec Marie-France Pisier la comédienne, tu confirmes…

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Electra novembre 22, 2017 - 7:40

Oui je confirme 😉 J’ignore pour la sélection du Prix Elle mais pour moi il a toute sa place avec l’émancipation de ces femmes !

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keisha novembre 22, 2017 - 7:51

Ah voilà je me disais Pisier je connais ce nom, oui, la comédienne. Et les autres : non.

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Electra novembre 22, 2017 - 9:23

Dommage ! car sa soeur a fait une carrière incroyable et fut très impliquée dans le mouvement des droits pour la femme, elle a épousé Bernard Kouchner. Bizarre que tu ne la connaisses pas ! ni Fidel Castro …. 😉

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Goran novembre 22, 2017 - 9:41

Ceci me semble passionnant…

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Electra novembre 22, 2017 - 11:50

C’est assez impressionnant la manière dont l’histoire française est reproduite ici, l’émancipation des femmes mais aussi l’adieu à la France « d’avant » et le colonialisme (la partie sur l’Indochine …)

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Jerome novembre 22, 2017 - 10:40

Tu as beau l’avoir trouvé passionnant, je ne suis pas du tout certain que ça me passionnerait.

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Electra novembre 22, 2017 - 11:49

Disons que la partie sur la guerre d’Indochine te passionnerait, mais le reste, je l’ignore. Il est très bien pour tes filles quand elles seront adolescentes par contre 😉

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Tasha novembre 22, 2017 - 1:20

Ah moi tu me fais très envie avec ce livre, auquel je n’aurais sans doute pas prêté attention. Je note, je note…

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Electra novembre 22, 2017 - 2:34

Je pense que d’apparence, on peut imaginer autre chose ! J’aime beaucoup le travail autour de l’émancipation des femmes et la mise en parallèle de l’histoire française.

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Fanny novembre 22, 2017 - 6:26

Moi qui pensais qu’il ne m’intéressait pas…je me suis trompée! Merci de m’avoir fait changer d’avis!

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Electra novembre 22, 2017 - 6:36

De rien c’est fait pour ça !

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Sonia novembre 22, 2017 - 9:09

Je n’avais qu’une envie en le refermant: lire Le bal du gouverneur, de Marie-France Pisier. J’ai réussi à le dénicher. J’ai très envie d’avoir sa vision à elle… Ce livre est extraordinaire, un de mes gros coups de coeur de rentrée littéraire…

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Electra novembre 22, 2017 - 9:12

Ah ! Tu me donnes au passage une idée de cadeau. Il faut que je le déniche ! C’est vrai que son absence ne fait que renforcer son existence

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Marie-Claude novembre 23, 2017 - 4:01

On le voit partout, ce roman. Tant d’enthousiasme… Je vais attendre sa parution en poche.

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Electra novembre 23, 2017 - 5:08

Oui il est excellent!

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Edwige Mingh novembre 24, 2017 - 10:52

Au début de ma carrière professionnelle (métiers du livre) Evelyne Pisier était directrice de la DLL (Direction du livre et de la lecture). Je me souviens de son engagement passionné et de l’aide importante à la création de bibliothèques et médiathèques. Elle marqua la profession par ses décisions.
Quant à sa soeur Marie-France, elle fut très souvent présente à Nice (ma ville) et dans la région du Var où elle trouva malheureusement une fin tragique. Toutes les deux ont eu une vie extraordinaire …

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Electra novembre 24, 2017 - 11:22

Oui, pour une seule et même famille mais on comprend mieux en lisant cette biographie de leur mère qui plaqua toute cette vie dorée pour se battre au nom des femmes. Un destin impressionnant ! Oui, la fin de Marie-France est tragique et à l’époque de la rédaction de ce livre, Évelyne ne s’en était toujours pas remise. Elles sont finalement parties très jeunes.

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La Rousse Bouquine novembre 24, 2017 - 3:40

Je l’ai vraiment adoré !
J’ai rencontré l’auteur il y a quelques jours, et l’entendre parler de ce roman et de la vie d’Evelyne Pisier m’a encore plus convaincue. Ce livre est passionnant, autant pour l’histoire romanesque d’Evelyne/Lucie que pour l’Histoire (avec un grand H) qu’elle traverse !

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Electra novembre 24, 2017 - 3:42

Oui ! Quelle famille, dommage qu’elle ne soit pas partie elle aussi trop tôt ! tu as eu de la chance de la rencontrer

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Eva décembre 1, 2017 - 3:02

un livre que j’ai vraiment beaucoup aimé, peut-être même un de mes préférés en 2017.
moi aussi ça m’a fait bizarre qu’Evelyne Pisier ne mentionne pas sa soeur…c’est toujours étrange quand un membre de la famille est manquant dans une autobiographie, même romancée comme ici, ça change l’équilibre de l’histoire. Et comme toi, j’ai eu ma réponse à la fin du livre.
ça me rappelle le livre « Profession du Père » de Sorj Chalandon, inspiré de l’enfance de l’auteur, où celui-ci raconte l’emprise d’un père pervers narcissique et mythomane sur sa famille. J’avais découvert ensuite que Sorj Chalandon n’était pas fils unique comme dans le roman, mais qu’il avait un frère proche en âge…Or ce n’est pas du tout la même relation quand on est le seul enfant face au père, ou quand on est deux…

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Electra décembre 1, 2017 - 3:11

Merci car oui cela m’a vraiment perturbé car sa sœur était célèbre donc je trouvais étrange qu’elle n’en parle pas. Pour ton roman, oui j’imagine que le frère absent a du se demander pourquoi ou alors c’était sa demande ? Ou l’auteur ne voulait pas s’avancer sur la relation de son frère avec leur père. Au final ça nous interroge !

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