Between the world and me ∴ Ta-Nehisi Coates

C’est en lisant Jesmyn Ward et ses opinions sur la question « noire » aux USA puis le roman de Colson Whitehead, tout en suivant les évènements récents (et terribles) outre-Atlantique que j’ai souhaité en apprendre plus, et la chance a été de mon côté car j’ai trouvé cette série d’essais, signées Ta-Nehisi Coats à la bibliothèque municipale. Toni Morrison remercie Coats pour ces essais et leur langage viscéral, éloquent et rédempteur. Un livre sur les espoirs et les dangers qui entourent aujourd’hui l’homme noir en Amérique.

Le livre a été traduit en français et publié chez Albin Michel sous le titre « Une colère noire ».

Dans cette série d’essais, adressés sous forme épistolaire à l’attention de son fils adolescent, Coats se confronte à la question de race en Amérique et comment celle-ci a formé son histoire, et a semé la mort de milliers d’individus noirs. Coates explique que le concept de race est apparu avec le racisme et pas l’inverse. On a étudié les squelettes pour justifier la supériorité de l’homme blanc sur l’homme noir, et jamais l’inverse.

Coates est passionnant, néanmoins ce recueil pêche par certains côtés : la redondance de certaines idées, d’expression et le langage parfois un peu trop « mâché » mais malgré ces quelques écueils, la lecture reste passionnante et très éducative. Aujourd’hui, l’homme noir ne marche plus jamais tranquillement dans la rue, baisse le regard lorsqu’il croise la police et conduit prudemment de peur d’être une nouvelle fois arrêté (en moyenne, un homme noir est arrêté par la police deux à trois fois par an!).

Une aparté de ma part : Trevor Noah, le présentateur d’un talk show connu aux USA est métis. Né en Afrique du Sud d’un couple mixte, il a été surpris en arrivant aux USA d’être arrêté si souvent à bord de son véhicule. En rigolant, il raconte sa première arrestation et ses bras sortis par la fenêtre, la trouille au ventre de se prendre une balle. Mais c’est un rire jaune, depuis plusieurs années, la violence policière à l’encontre des hommes (et adolescents) noirs aux USA a pris une ampleur jusque là jamais vue. Et le nombre de bavures policières a décuplé. Pour avoir vu plusieurs vidéos filmées lors de ces arrestations, on voit que la peur guide chaque pas et chaque geste du policier, même lorsque le suspect n’est pas armé et surtout ne pose aucun danger. Et pourtant l’officier finit toujours par abattre le suspect. Pourquoi?

Coates ne veut pas cacher la vérité à son fils : en grandissant, celui-ci sera perçu comme une menace par la société américaine. Qu’importe qu’il devienne un éminent professeur de droit ou joueur de base-ball, il sera jugé sur sa couleur de peau et son sexe. Coates décrit le plaisir qu’il a eu à aller étudier à l’université d’Howard. Cette université située à Washington, est connue aux USA comme le pendant noir de Harvard. Elle accueille aujourd’hui près de 10 000 étudiants et est composée à 91% d’étudiants noirs. Toni Morrison ou Taraji. P.Henson y ont étudié. C’est là que Coates va remonter l’histoire, jusqu’à la guerre civile et l’esclavage puis la ségrégation et va peu à comprendre comment l’homme blanc a choisi de maintenir l’homme noir dans un état de soumission.

The need to forgive the officer would not have moved me, because even then, in some echoate form, I knew that Prince was not killed by a single officer so much as he was murdered by his country and all the fears that have marked it from birth.

Son espoir est de trouver des réponses aux questions qu’ils se posent, et surtout depuis les derniers événements qui déstabilisent son unique fils, choqué par la mort brutale de simples citoyens. Coates réussit à sortir du contexte politique et social en donnant à cette série d’essais une valeur personnelle avec la mort brutale d’un ami étudiant à Howard à l’avenir très prometteur. Il y a plus de vingt ans, alors qu’il rentrait en voiture, Prince JONES, rentrait chez sa mère, une femme noire médecin appartenant à la bourgeoisie locale lorsqu’il a été abattu par un policier. Noir également. A l’époque, l’enquête avait conclu que son ami s’était montré menaçant et le policier avait été « blanchi ». Lorsqu’il décide d’aller rencontrer sa mère, près de vingt ans après les faits, Coates comprend que celle-ci, qui avait tout offert à son fils (dont la superbe voiture qu’il conduisait) le croyait protégé car ils étaient riches. Elle a soudainement compris, que malgré son ascension sociale, son fils restait un homme à la peau noire. Sans doute l’a-t-on suspecté d’avoir volé ce véhicule …

He had means. He had a family (en parlant de Solomon Northup, le héros de 12 Years a slave. He was living like a human being. And one racist act took him back. And the same is true of me, I spent years developing a career, acquiring assets, engaging responsibilities. And one racist act. It’s all it takes.

Dans un de ses essais, Atlantic, Coates revient ainsi sur les morts tragiques de Trayvon Martin (cet adolescent de 14 ans tué par un voisin armé car il traversait sa pelouse avec sa capuche relevée, un sac de bonbons à la main ) ou celle de Michael Brown, ou ceux encore en Caroline du Sud et depuis l’écriture de cet essai, biens d’autres vies ont été enlevées (ce père de famille, Philando Castile, tué devant son fils et sa femme dans sa voiture, cet homme noir, tué dans la rue de New York, étouffé par un policier, etc.), cet autre adolescent abattu car il avait à la main une arme à feu factice en plastique …

« Voilà ce qu’il faut que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition, un héritage. Je ne voudrais pas que tu te couches dans un rêve. Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois, un citoyen conscient. J’ai décidé de ne rien te cacher ».

Coates explique que toutes ces morts brutales, sans aucun motif valable, sont le résultat de cette machine de soumission et de brutalité construite et maintenue depuis des siècles par l’homme blanc à l’encontre de l’homme noir. Souvenez-vous de ces femmes, qui dans la première moitié du 20è S. accusaient un homme noir de viol ? Par peur de dire la vérité (un garçon noir de douze ans fut exécuté, la femme avoua avoir menti pour cacher un adultère) et parce qu’elles savent que l’angoisse est réelle. L’homme blanc a perpétré et maintenu le peuple dans cette angoisse perpétuelle de l’homme noir. Au point qu’un policier, face à un homme noir, appuiera toujours sur la gâchette deux fois plus vite que s’il fait face à un homme blanc.

Cette machine a commencé avec l’esclavage, la ségrégation, puis de nos jours, l’incarcération de masse (1 homme noir sur 5 ira en prison une fois dans sa vie aux USA) et enfin la brutalité policière. Coates brise le concept de race – même si à un moment donné il me fait peur. Coates a donc étudié dans une université exclusivement noire, avec des professeurs éminents. Il étudie Martin Luther King mais son héros reste Malcom X. L’université lui redonne la fierté d’être un homme noir, et tant mieux. Mais il finit par se croire supérieur à l’homme « blanc » (cette couleur n’existe pas) qui court toujours après un rêve (le Manifeste) ainsi, lorsqu’un jour, un de ses professeurs lui rétorque que l’homme noir a aussi eu des esclaves et participé au commerce triangulaire, Coates réplique « mais ce n’est pas pareil ».

Fort heureusement, Coates murit et réalise que l’homme noir n’est pas différent de l’homme blanc (ou rouge ou jaune), il est humain donc faillible. Et si aujourd’hui, marcher dans la rue, la capuche sur la tête, vous transforme en un suspect est rageant et humiliant, il ne faut pas oublier que les hommes noirs ont encore le libre arbitre est ils peuvent comme Coates, choisir le chemin de la légalité. Même si ici, ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est l’amour d’un père pour son fils et la peur qui le ronge depuis, de voir son fils, arrêté injustement ou brutalisé, tout simplement à cause de la couleur de sa peau.

Coates analyse donc cette machine de soumission qui sévit contre l’homme noir aux USA depuis des siècles et qui, au vu des derniers événements, prend une tournure particulière.

J’aimerais le rassurer mais je pense aussi énormément à Trayvon ou à ce père de famille, je pense à tous ces jeunes et je pense à Coates lorsqu’il dit qu’il marche toujours dans la rue en surveillant ses arrières, qu’il n’arrive toujours pas à lâcher prise même pendant ses vacances en France où il découvre l’étrange plaisir de s’assoir à une terrasse sans qu’un policier ne vienne lui demander ce qu’il fait.

♥♥♥♥

Editions Spiegel et Grau, 2015, 152 pages

7 thoughts on “Between the world and me ∴ Ta-Nehisi Coates

  1. Je connaissais Ta-nehesi Coates par ses articles dans The Atlantic et son engagement. Je l’ai entendu parler de son livre et je garde les références pour le lire prochainement.

  2. son livre m’intéressait beaucoup, mais j’avais vu son intervention à La Grande Librairie, et il m’avait mise mal à l’aise, j’avais eu l’impression qu’il était tombé dans un travers où à ses yeux tous les blancs étaient des agresseurs et des racistes, et tous les noirs des victimes. Du coup, j’ai eu peur qu’il soit dans une colère et une émotion trop aveuglantes pour que son essai ait le recul nécessaire. Ton billet me rassure sur ce point.

    1. Non il ne l’est pas et pour avoir vécu là-bas , il dit vrai. Dans l’imaginaire les méchants sont toujours des jeunes hommes noirs et les dernières bavures policières montrent bien que c’est encore d’actualité. Il s’adresse à son fils donc ses propos sont mesurés

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