Gravesend ∴ William Boyle

Alors que son dernier roman, Tout est brisé,  sort ces jours-ci, publié chez Gallmeister, et qu’il m’attend tranquillement au chaud, j’ai choisi, sur les conseils de Marie-Claude, de lire son précédent roman, Gravesend. Il m’aura fallu deux heures de trajet en TGV et un café au soleil pour venir à bout de ce roman fiévreux et intense.

Gravesend est un quartier de Brooklyn à New York, peuplé de familles d’origine italienne et russe, dans la plus pure tradition new-yorkaise. Un quartier pauvre où vit la famille de Conway D’Innocenzio. Âgé de 29 ans, manutentionnaire dans une parapharmacie, Conway vit dans le passé. Le temps s’est arrêté le jour de la mort de son frère ainé, Duncan, il y a 16 ans.

Conway a attendu pendant ces seize longues années le jour, où l’assassin de son frère, Ray Boy Calabrese, sortira de prison. Et c’est chose faite. Ray Boy était une légende dans le quartier, âgé de 18 ans au moment des faits, lui et sa bande aimaient semer la terreur et draguer les filles. Duncan, homosexuel, était devenu leur bouc-émissaire. Ce jour fatidique, ils l’ont attiré sur la plage, en prétextant un rendez-vous amoureux, et ont passé à tabac le jeune homme. Paniqué, il s’est jeté sous les roues d’une voiture en tentant de fuir. Depuis, son frère Conway ne vit plus, il doit s’occuper de son père, Franck, qui peu à peu, a refusé de mettre les pieds dehors et pleure son fils ainé.

Au même moment, Alessandra, rentre de Los Angeles après une carrière d’actrice avortée. La jeune femme, à bientôt trente ans, retourne malgré elle, vivre chez son père – sa carrière n’a jamais décollé et Alessandra n’a plus un sou en poche. Revenir ici est synonyme d’échec, toute sa vie, elle a voulu fuir ce quartier populaire et pauvre. Adolescente, elle fantasmait sur le bad boy local, Ray Boy. A son retour, elle reprend contact avec Stéphanie, une autre fille du quartier, qui vit encore chez sa mère. Celle-ci travaille avec Conway et ignore que ce dernier s’est procuré une arme et décide de kidnapper Ray Boy pour le tuer.

De so côté, Ray Boy ignore que son neveu, Eugene, le vénère depuis son enfance. L’adolescent, boiteux, rêve de jouer les gros durs aux côté de son oncle.

Un roman sombre, intense. Il y a de la poésie chez Boyle, mais aussi de la douleur, crue, saignante – une plaie béante chez ses personnages, jamais refermée. Gravesend agit comme une spirale infernale envers ses habitants, elle les aspire, inexorablement, vers le fond.

J’ai été portée par la souffrance de ce jeune homme, Conway. Des personnages brisés, cassés, qu’ils soient les victimes ou les méchants, ils sont incapables de s’en sortir. Des personnages forts, comme ce quartier de Gravesend avec sa ligne de métro, suspendue qui vous indique la liberté.

William Boyle possède un vrai don de conteur, allié à une prose magnifique. La profondeur de ses personnages est troublante et marquante. Il les aime et je défie tout lecteur de ne pas s’y attacher. La tristesse de Stéphanie, l’échec d’Alessandra, la douleur d’un père, la colère d’Eugene – ils m’ont tous ému. La noirceur chez Boyle est aussi intense que celle d’un Lehane. Ici, les habitants sont tous sous anxiolytiques, le choix de faire travailler Stéphanie et Conway au Rite Aid (une parapharmacie) qui a remplacé les anciennes boutiques, est symptomatique de cette Amérique de délaissés, de brisés.

Comme Denis Lehane, Boyle laisse ses personnages vous embarquer dans de longues balades à travers les allées et les rues de sa ville. Un moment profondément touchant est lorsque les deux adolescents partent à la recherche de Ray Boy au nord de l’État. Ces gosses, comme Conway, âgé de 29 ans, avant eux, n’ont jamais quitté leur quartier, ou leur ville. Ils découvrent un autre monde. Leur regard est celui d’un enfant. Troublant. Des enfants qui ont grandi trop vite, malheureusement.  Je ne souhaite pas en dire plus, mais la fin du livre vous restera longtemps au fond de la gorge.  Ce roman est d’une tristesse infiniment belle.

J’ai dorénavant hâte de lire Tout est brisé 🙂

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État de New York

♥♥♥♥

Éditions Rivages, Noir, trad. Simon Baril, 350 pages