Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada

Shannon, Maisy – voici leurs visages. J’aurais aimé les connaître, ainsi que l’auteur, Emmanuelle Walter. Des jeunes filles pleines d’entrain, grandes brindilles, qui disparaissent dans la nuit, un soir de septembre 2008. Elles s’évanouissent dans les ténèbres et n’en reviendront jamais.

C’est leurs visages souriants qui vont intriguer Emmanuelle Walter, une journaliste française, installée depuis peu au Canada. Celle-ci va alors se pencher sur un phénomène sans précédent : la disparition de plus de 1 181 femmes autochtones au Canada ces trente dernières années. Plus de mille sont des victimes d’homicide, 164 n’ont pas été retrouvées et 225 sont des cold case, comme Maisy et Shannon. La population féminine autochtone ne représente que 4,3% de la population canadienne mais 11,3% des disparues et la moitié des femmes assassinées au Canada sont autochtones. Emmanuelle Walter a calculé que si la même chose arrivait aux femmes blanches, on aurait plus de 30 000 femmes disparues ou assassinées.

Ces femmes disparaissent dans l’indifférence totale du gouvernement local et fédéral. Quand leurs corps sont retrouvés, les autopsies montrent qu’elles ont été violées, battues, torturées et leurs dépouilles jetées le long des autoroutes. Elles sont toutes autochtones et vivent dans des réserves ou dans des villes industrielles, comme Fort McMurray, dans l’ouest canadien (devenu célèbre en France pour ses terribles incendies il y a quelques années). Elles disparaissent en rentrant du travail un soir, en allant à l’école, en empruntant des chemins de traverse, en faisant de l’auto stop….

Elles sont retrouvées ou à jamais disparues, comme Maisy et Shannon. La police tribale ou fédérale enquête, peu ou prou. Leurs disparitions sont rarement prises au sérieux, une minorité sont des alcooliques ou des toxicomanes, des prostituées également. Et les mineures ? Des fugueuses assurément.

Ce sujet, il m’est familier depuis la diffusion d’un vieux documentaire sur Envoyé Spécial. Les journalistes français sont les premiers à avoir interroger le gouvernement canadien sur son inertie. Des étrangers venus les interroger sur cet ersatz de féminicide. La presse locale puis nationale s’est saisie du dossier. Une commission d’enquête sera créée après des années de combat. Des familles détruites et un peuple indien qui se sent une nouvelle fois bafoué, ignoré. Emmanuelle Walter dresse ici un portrait très éloigné du portrait enchanté de ce pays qui fascine tous les Français (moi y compris).

Des étendues immenses, des forêts à perte de vue, le Canada est un pays immense et au fond de ces bois, se cachent des réserves indiennes – là où résistent une poignée de ces indiens, appelées par là-bas « Premières Nations ». Le Canada, connu pour sa douceur de vivre, loin de la violence de sa voisine américaine, son plein emploi, son goût pour les choses simples cache un secret : sa gestion catastrophique de la nation indienne.

A Nantes, l’an dernier (cf. ce billet), j’ai eu la chance de voir le documentaire The Oka Legacy de Sonia Bonspille-Boileau sur le combat de la réserve de Kanehsatake en 1990 contre l’expropriation d’une partie de leur réserve pour y construire un golf.

Ce documentaire expliquait que jusqu’en 1985, le gouvernement pratiquait l’enlèvement : les autorités enlevaient les enfants indiens pour les mettre de force dans des pensionnats où les enfants avaient interdiction de parler leur langue ou de pratiquer leur culture. On leur coupait même les cheveux. Ils ont brisé des milliers de vies, ainsi les chiffres sont effrayants, ces pensionnats étaient aussi des lieux de sévices et d’abus sexuels, près de 4 000 enfants y sont morts dans d’étranges circonstances. Ceux qui sont rentrés chez eux étaient brisés et avaient perdu tout lien avec leur communauté.

Incapables de transmettre leur culture à leur descendance, ils ont sombré dans la dépendance : alcool, drogues ou jeux. Ils vivent dans la rue et leurs enfants sont à leur tour trimballés de foyer en foyer. A noter, que les enfants indiens ne sont toujours pas placés dans des foyers indiens, le déracinement continue de nos jours. Maisy Odjick et Shannon Alexander sont les enfants de ces déracinés. La mère de l’une d’elle est une toxicomane sans-abri qui vivote dans les rues de Montréal, l’autre a un père alcoolique. Mais Maisy et Shannon n’étaient pas abandonnées, l’une vivait chez sa grand-mère et l’autre chez son père, depuis son sevrage. Elles étaient aimées, soutenues et leur disparition a choqué la communauté.

Déjà intéressée par le sujet, j’ai dévoré cet essai mais ce que j’y ai appris, et en écoutant le témoignage de ces familles, impuissantes, m’a vraiment dérangé et j’ai entendu le cri étouffé d’une nation indienne qui s’éteint dans les bois, oubliée de tous. J’ai ressenti un véritable sentiment de colère.

Beaucoup de Canadiens éprouvent un sentiment de culpabilité envers les nations indiennes et attristés par la situation, se sentent impuissants. Depuis, des associations se sont créées pour lutter contre ces disparitions et pour redonner une voix à ces populations.

Emmanuelle Walter recueille avec justesse la parole de ces parents et donne un visage à toutes ces femmes disparues. Il est urgent de lire cet essai. Pour Shannon, pour Maisy et pour toutes les autres !

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Editions Lux, 2014, 218 pages

Le brigand bien-aimé ∴ Eudora Welty

J’avais très envie de découvrir l’œuvre d’Eudora Welty, j’ai donc commandé l’anthologie de ses nouvelles quand j’ai déniché ce roman féérique, publié en 1942.  A la parution de cet ouvrage, William Faulkner envoyer une lettre à cette écrivaine sortie de nulle part, sinon du Mississippi « Qui êtes-vous ? Quel âge avez-vous ? Puis-je vous aider ?  »

Depuis, Eudora a rejoint le panthéon des auteurs américains et en particulier celui des nouvellistes. Je préfère ici recopier la présentation de l’auteur, car l’histoire est vraiment à part :

Il était une fois en Amérique : la piste de Natchez, cet ancien tracé de bisons pareil à un tunnel serpentant sous le toit des forêts vierges du Mississippi, ses chevaucheurs de six pieds six pouces, ses voyageurs, ses trappeurs, leurs visages barbouillés de baies écrasées, ses Indiens tapis derrière les buissons… En ces temps primordiaux, les corbeaux savaient dire : « Retourne-t’en mon cœur, rentre à la maison », et les hérons, couleur de verre de Venise, avaient un goût aussi sauvage qu’une poire sauvage. Au fond des bois, au milieu des chênes verts, des cèdres et des magnolias vivaient Clément Musgrove, planteur innocent, sa fille Rosamonde, belle comme le jour, une marâtre, laide comme la nuit, et Jamie Lockhart, le brigand bien-aimé – le Räuberbräutigam des frères Grimm – de ce conte de fées iconoclaste, drolatique et chatoyant comme une plume de paon.

J’avoue que les premières pages, je me suis demandée où j’avais mis les pieds, puis j’ai décidé de faire ce que font les enfants quand on leur lit des contes : me laisser porter par l’histoire, même si celle-ci est « farfelue ». Fort heureusement, le style est là, ainsi que l’humour et l’histoire finit par devenir tout à fait plausible. Clément Musgrove est un gentilhomme qui a fait fortune, il n’a d’yeux que pour sa fille Rosamonde, magnifique jeune fille blonde (nous sommes dans un conte…), et a épousé en secondes noces une femme vénale et jalouse, la marâtre. Celle-ci le pousse à agrandir sans cesse leur plantation de coton et le voici parti en affaires. En chemin, dans une auberge, il croise la route d’un brigand célèbre, le brigand bien-aimé, Jamie Lockhart.

Celui-ci se couvre le visage de baies écrasées afin de ne pas être identifié. Il croise par hasard Rosamonde et en tombe éperdument amoureux. Il finit par l’enlever, tout en refusant de lui révéler son vrai visage. Son père, désespéré par la disparition de sa fille, demande à Jamie (sans savoir que c’est lui le kidnappeur) de la retrouver. Son épouse, ravie de la disparition de Rosamonde, charge un voisin de la retrouver et de l’assassiner.

Et l’histoire ne s’arrête pas là, un bandit se promène avec la tête de son frère dans une malle, un autre possède des pouvoirs étranges, ainsi la maison du bandit apparait et disparait à sa guise … Étrange conte, sans queue, ni tête, mais qui m’a quand même fasciné à certains moments et fait rire 🙂

En 1975, ce roman (The Robber Bridgegroom) devient une comédie musicale, et en 2016, en off Broadway, une nouvelle version est sortie (cf. photo en une).

Au final, je pense que je vais préférer ses autres nouvelles dans lesquelles l’auteure s’est attachée à décrire les problèmes raciaux et la culture du Sud des États-Unis.

En aparté, le livre de Cambourakis est un objet magnifique, il est vraiment très beau avec ses rabats.

♥♥

Éditions Cambourakis, The Robber Bridgegroom, trad. Sophie Mayoux, 2014, 144 pages

Retour d’exil d’une femme recherchée ∴ Hélène Castel

J’ai saisi ce livre vraiment par hasard lors d’un passage à la bibliothèque. J’ai été attirée par la quatrième de couverture. J’avais entendu parler de cette femme arrêtée au Mexique et transférée en France pour être jugée plus de 24 ans après les faits.

Hélène Castel a décidé ici de nous confier son témoignage, rédigé principalement lors de son incarcération, au Mexique puis à Fleury-Mérogis.  Au début des années 80, cette jeune femme, fille d’intellectuels, décide de quitter la fac et de s’installer avec des jeunes gens sans domicile fixe aux idées révolutionnaires. C’est par amour et par stupidité qu’elle décide de participer avec lui au braquage d’une banque.

Le casse se déroule mal, faisant une victime et des blessés. Hélène sera la seule à réussir à fuir et s’installe au Mexique. Elle y refait sa vie sous un faux nom, donne naissance à une petite fille et devient psychothérapeute. Elle mène une vie de rêve, privilégiée et oublie peu à peu son ancienne vie. Mais son passé finit par la rattraper, à quelques jours seulement de la prescription de sa peine (25 ans!), en mai 2004. Arrêtée, Hélène Castel est totalement abasourdie.

Emprisonnée dans les conditions difficiles que l’on connaît au Mexique, Hélène réalise qu’elle ne retournera pas au Mexique et décide de se réapproprier sa véritable identité. Sa fille, âgée de 17 ans, était dans la confidence et un immense réseau d’amis va se mettre en place afin de la soutenir dans cette épreuve. Hélène va devoir tourner le dos à ce pays chaleureux, aimant qui l’avait adopté et retrouver cette France dont elle avait oublié la langue (elle doit emprunter un dictionnaire les premiers temps).

L’auteure se confie longuement sur la réappropriation de son identité, mettant en miroir la jeune femme qu’elle a été et l’adulte qu’elle était devenue. Ayant été de nombreuses années en analyse, puis devenue elle-même psychothérapeute, elle décortique avec justesse ce processus.

Son livre raconte ses deux ans d’emprisonnement au Mexique, puis en France et enfin le procès. Hélène Castel s’attaque également (ce que retient Nancy Huston dans sa préface) au système carcéral français qui s’attache à nier l’être humain en tant que tel, contrairement au Mexique, où malgré des conditions de vie déplorables, l’être humain est respecté ainsi les visites conjugales sont autorisées et organisées de manière hebdomadaire, le lien avec les enfants est conservé.

Ce qui était grave, ce n’était ni son braquage, rocambolesque et tragique, ni son exil sous un faux nom, ni son arrestation au Mexique par Interpol en raison d’un ordre donné par le ministre français de l’Intérieur (…). Non, ce qui était grave, c’était la prison. C’était à cela qu’elle avait envie de réfléchir, de cela qu’elle avait envie de parler. C’étaient les lumières de l’ombre que, désormais et de façon urgente, elle avait à cœur de partager. (préface)

Hélène Castel va très mal vivre la médiatisation de son arrestation et de son procès – en effet, les médias utilisent le terme de « terroriste » à son encontre. La jeune femme n’avait jamais été condamnée, elle avoue uniquement de menus larcins commis à l’adolescence.  Aussi, elle a hâte de pouvoir s’exprimer à son procès et peut compter sur de nombreux soutiens, en particulier des amis d’enfance et ses anciens complices (tous arrêtés et condamnés) pour témoigner en sa faveur.

J’ai lu ce livre en une journée, j’ai très intriguée par cette vie particulière, celle d’une personne en fuite. Mais j’avoue que j’ai été rapidement embarrassée par la posture de l’auteure. Peut-être est-ce juste une mauvaise impression ?  Elle raconte l’aide qu’elle apporte à plusieurs détenues, au Mexique puis à Fleury-Mérogis et ne peut s’empêcher de parler de sa capacité à répandre le bien-être. Elle souhaite à tout prix prouver à quel point elle est une personne à l’écoute des autres, qu’elle aime son métier car cela lui permet de soutenir des personnes traversant des crises existentielles. Je pense que son discours est maladroit. Il m’est en effet apparu prétentieux : elle « sauve » les autres. Je ne sais pas comment l’exprimer, mais j’ai ressenti comme une forme de condescendance vis-à-vis des autres. De plus, elle exprime une forme d’indulgence envers sa personne et son crime qui m’a dérangée.

Ainsi croyait-elle que la justice française l’avait oubliée, plus de vingt ans après les faits. Elle s’était d’ailleurs confié à plusieurs personnes, leur révélant sa véritable identité. « A quoi bon dépenser les deniers publics » ? dit-elle (page 190) étonnée par la volonté de l’État français de la juger.

J’en suis restée interloquée. Psychothérapeute, elle n’évoque les victimes du braquage que lors du procès, lorsqu’elle leur fait enfin face, plus de vingt cinq après les faits. Une femme qui ne cesse de clamer que son métier, son choix de vie est celui d’apporter du soutien, de la compassion et de l’écoute, n’a jamais songé une seule fois à ses victimes. D’ailleurs, elle ne le considère pas vraiment comme des victimes. A l’un des témoins, elle répond simplement « je suis désolée ». Elle dit bien qu’elle ne voulait pas leur causer de tort, mais que cela tienne en deux lignes dans son récit, je trouve cela étrange.

Elle réfute la violence qu’on lui reproche sous prétexte « qu’elle n’a jamais voulu se servir de l’arme » qu’elle tenait à la main, je la crois mais les personnes en face d’elle ne le savaient pas. Et le braquage a mal tourné, des coups de feu ont été échangés et un homme a été blessé (il est handicapé à vie) mais cette dernière soutient que ce tir était accidentel, et sous-entend même que c’est la police qui a tiré sur le client infortuné… Enfin, un des complices d’Hélène a été abattu par la police.

Cela l’excuse-t-elle ? Pour moi, c’est clairement non, elle tenait cette arme et les témoins sont formels, elle est restée très calme et n’a jamais perdu son sang-froid. Elle a fui en laissant ses complices être arrêtés et l’un deux mourir sous ses yeux. Je comprends tout à fait que ces longs mois d’incarcération ont été éprouvants mais j’aurais aimé plus d’auto-critique.

Lorsqu’elle se plaint de l’image désastreuse donnée par les médias à son encontre, je n’ai pu m’empêcher de me dire que si elle s’était rendue à l’époque et avait été jugée, elle aurait pu donner sa version des faits, raconter son enfance difficile mais elle a choisi de fuir. Je ne doute pas que c’est une mère aimante, une amie fidèle et une femme qui aime soutenir les autres, mais je n’ai pas accroché à son discours.

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Éditions du Seuil, 2009, 247 pages