Ce qui n’a pas de nom ∴ Piedad Bonnett

Un magnifique récit écrit par Piedad Bonnett, une célèbre poétesse et dramaturge colombienne. Celle-ci a choisi ici de confier son histoire personnelle, et le drame de la perte de son fils Daniel Segura Bennett.

Daniel avait tout juste 28 ans lorsqu’il s’est jeté du toit de son immeuble à New York où il étudiait. Piedad s’est envolée de Bogotá avec son époux et a rejoint ses filles ainées, déjà sur place. Elles étaient avec Daniel le jour de son suicide. La première partie du récit raconte ses premières heures, ses premiers jours après la perte brutale de son fils. Le choc, l’impuissance, l’aberration devant la perte de son fils unique, la stupéfaction. Elle savait que des parents perdaient leurs enfants, elle ne pensait pas être la prochaine.

Dans une langue sobre, où chaque mot est pesé, Piedad Bonnett raconte également les formalités qui entourent la mort d’un proche. Daniel n’était pas Américain mais il adorait New York. Ses amis et ses professeurs apportent de la nourriture, tradition occidentale qui surprend Piedad. Très vite, les questions affluent : était-il donneur d’organes ? Que faire de sa dépouille ? Le ramener à Bogotá ? Que garder dans ses affaires ? La Terre, contre toute attente, continue de tourner.

La seconde partie du récit voit cette mère se pencher sur le combat de son fils contre une maladie mentale qui a débuté lorsque Daniel avait 20 ans. Une maladie à laquelle elle refuse de donner un nom pendant une grande partie du récit. Daniel a lutté des années contre cette maladie, contre la folie. Daniel se sentait cerné, harcelé, poursuivi lorsqu’il ne prenait pas son traitement.

Un jeune homme très attachant, artiste peintre, il était doué mais n’a cessé toute sa vie de se diminuer, il a quitté les beaux-arts après qu’un professeur lui a dit « que la peinture était morte » pour se lancer dans des études qui ne lui correspondaient pas. Il était toujours surpris de la moindre sollicitude, du moindre compliment à son égard.  Il supportait très mal d’être malade et le cachait à tous sauf à son entourage proche.

Piedad raconte sa première crise, sa première hospitalisation, ses médicaments, les effets secondaires mais surtout elle condamne cette société bourgeoise dont elle fait partie, où il n’était jamais bon ton de parler de « ça ». Lorsqu’elle annonce la mort de son fils, on lui parle « d’accident » – Piedad Bonnett corrige : son fils s’est suicidé.

J’ai été très touchée par ce récit car elle ne verse jamais dans l’apitoiement ou l’impudeur – elle explique ainsi qu’elle n’est pas croyante mais accepte une deuxième cérémonie religieuse à Bogotá pour la famille. Elle ne croit donc pas que son fils soit allé au paradis (et comme lui a dit un membre de sa famille croyant, sans doute que nom puisque le suicide est un pêché…) mais elle croit, comme d’autres dramaturges, que le disparu continue à vivre à travers les autres, à travers leurs mots.

Piedad Bonnett est écrivain, elle le dit : elle ne possède que les mots pour dire l’absence. J’ai aimé sa réaction d’aller lire d’autres récits, d’aller tenter de comprendre, par les mots, comment soigner les maux.

Son récit est court, puissant et très touchant, mais aussi porteur d’espoir. J’ai déjà lu deux autres récits sur la perte d’enfant :  Joan Didion avec Le bleu de la nuit et Sophie Daull pour Camille, mon envolée – leurs témoignages ont un point commun : un hommage formidable à leurs enfants et à la vie.

Étrangement, j’avais le pressentiment que j’allais adorer ce livre, si on peut s’exprimer ainsi. Le roman est vente depuis hier dans toute bonne librairie.

PS : les deux oeuvres présentées sont signées Daniel Segura Bennett. 

♥♥♥♥♥

Éditions Métailié, lo que no tiene nombre, trad.Amandine Py, 144 pages