Traité du zen et de l’art de la pêche à la mouche ∴ John Gierach

Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, les pêcheurs à la mouche sont réellement nés dans mon esprit avec l’adaptation cinématographique du formidable roman de Norman Maclean « Et au-delà coule une rivière ».
Depuis, je les ai croisés à plusieurs reprises lors de mes voyages dans l’Ouest américain ou au Québec. Une belle rivière, quelques courants, des truites ou des saumons, et le pêcheur, le corps a moitié immergé qui semble interpréter un numéro de danse lorsqu’il lance sa ligne.

Le film, comme le roman original, m’avait déjà transmis la magie qui opère entre ces pêcheurs et la nature, lorsque que les premiers marchent dans la rivière. Loin du pêcheur français lambda du dimanche, le cul assis sur son siège dépliant, la pêche à la mouche requiert un investissement physique de la part du pêcheur.

Et rebelote avec ce traité, qui en une vingtaine de textes, m’a fait replonger avec délice dans les eaux froides de ces rivières, auprès de ces hommes, qui avouons-le, sont des taiseux. Et ce mystère qui les entoure, peu d’entre nous, sommes allés voir au-delà. Je suis toujours intimidée lorsque je vois ces hommes, au milieu de la rivière, lancer leur ligne. Je n’ai jamais osé les interpeler, craignant d’interrompre brutalement ce moment magique.

John Gierach, dans une écriture fluide et simple, nous permet enfin de suivre l’un d’eux, d’être à ses côtés. Qu’il soit dans sa cabane, ou le long d’un torrent, à fabriquer ses mouches (tout un art!) ou à se rafraichir avec une bière. Si le roman de Maclean nous laissait toujours spectateur, Gierach nous offre ici la possibilité de partager ces moments. La fabrication d’une mouche requiert patience, minutie et inventivité. Et respect. Respect d’une nature où on souhaite attirer le poisson avec un insecte brillant de mille feux. Le pêcheur à la mouche m’impressionne toujours autant avec son dévouement envers ce sport, ou plutôt cet art. Solitaire.

Et le pêcheur aime s’isoler, si vous aimez la nature comme je l’aime, vous allez fouler avec lui des sentiers que peu de gens connaissent. Comme dans le recueil de nouvelles de Robin MacArthur, ces petits coins d pêche du Vermont que seuls les gens du coin connaissent et dont ils gardent farouchement le secret.

Le sujet, pour ceux qui ne pêchent pas (comme moi) pourrait vous rebuter mais la magie de Gierach c’est de vous ouvrir à un nouveau monde, où le temps est altéré. Patience, silence, ils me font penser aux compagnons du devoir. Entre eux et la nature, un contrat a été signé et est scrupuleusement respecté.

Nous prîmes l’habitude de l’appeler Lost Lake. (..) C’est le nom que nous donnons à tous nos lacs quand d’autres pêcheurs risquent de nous entendre. Les pêcheurs de lacs d’altitude que je connais n’existent qu’en deux variétés : ceux qui disent tout sauf un petit secret ou deux à quiconque le leur demande, et ceux qui, comme nous, gardent pour exu le peu qu’ils savent avec une précaution maniaque.

Leurs échanges avec les autres tournent autour du matériel, ici un grand nombre d’accessoires et de marques vous est dévoilé et tout un tas de vocabulaire qui m’était inconnu. Ils se retrouvent à échanger sur les cannes à pêche, leurs poids, leurs matériaux mais aussi sur les mouches. Les plus passionnés fabriquent leurs propres mouches avec des plumes d’oiseaux ou des poils d’animaux. Des heures passées encore seuls au monde.

Mais sont-ils vraiment seuls quand ils ne font plus qu’un avec la nature ? Cet art remonte à fort longtemps. Le premier traité de pêche à la ligne date de 1496, troisième partie du Livre de St-Alban. Il semble avoir été inspiré par une ode plus ancienne et explique comment fabriquer douze leurres, appelés « mouches ». Depuis la pratique a évolué, le matériel aussi et ce sport, longtemps considéré comme réservé à une élite, s’est ouvert à tous. Le pêcheur à la mouche ne pratique pas cette activité uniquement dans le but de se nourrir (autrefois le cas), d’ailleurs il considère souvent les poissons comme des partenaires et non des proies et surtout de la nature et du calme. Une activité zen. Développée dans ce traité également. C’est cette sérénité que recherche le pêcheur et qui explique le développement de cette pêche no-kill, où le poisson est remis à l’eau. L’homme y vient chercher un moment d’apaisement.

Une truite, sur ce contient tout au moins, est une arc-en-ciel, une dorée, une mouchetée, une fario, une cutthroat, ou une autre sous-espèce ou hybride de ces familles-là, même si tout pêcheur à la mouche se réjouit secrètement de savoir que la truite mouchetée n’est en fait pas du tout une truite, mais plutôt une sorte d’omble, sans que cela ait à vrai dire la moindre espèce d’importance.

Le zen, d’où vient-il ? Il vient de tous ces petits instants seuls ou partagés où l’on prend son temps, où l’on respire. Il se distille par petites touches et apporte au pêcheur cette sérénité qui se dessine sur son visage. Le zen, il naît de cet art mais ne se manifeste pas uniquement lors de cette activité mais dans ce qui l’entoure, le bivouac, le café chaud, le feu près de la rivière, l’entraide entre pêcheurs.

Un traité à mettre entre toutes les mains, pêcheurs ou rêveurs. Amoureux de la nature, ne passez pas votre chemin ! Et l’introduction de Pete Fromm en cadeau !  Un petit bijou.

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Éditions Gallmeister, coll.Totem, Trout Bum, trad. Jacques Maillons , 272 pages