A woman on the edge of time ∴ Jeremy Gavron (Je vous aimais terriblement)

juin 16, 2017
A woman on the edge of time ∴ Jeremy Gavron (Je vous aimais terriblement)

J’avais repéré deux romans chez Sonatine à la sortie en janvier. Puis le temps a passé, et j’ai trouvé l’un des deux romans, dans sa version originale. Traduit « Je vous aimais terriblement » et publié chez Sonatine, c’est le récit d’un fils, Jeremy, qui décide, cinquante ans après les faits, d’enquêter sur la mort violente et soudaine de sa mère, Hannah. Agée de 29 ans à l’époque en 1965.

Hannah Gavron s’est suicidée en ouvrant le gaz dans l’appartement d’une amie, un après-midi de décembre. Deux ans auparavant, dans la rue d’â côté, Sylvia Plath, mère également de deux jeunes enfants, faisait la même chose.

Qu’est-ce qui a pu pousser cette jeune femme, à qui tout semblait réussir, à vouloir subitement mettre fin à sa vie ? Ou n’était-ce pas plus simplement, mettre fin à sa douleur ? Jeremy Gavron avait quatre ans au moment des faits et n’a aucun souvenir de sa mère. A l’époque, on cachait les faits aux enfants. Lui et Simon, son frère ainé, s’étaient entendre dire qu’elle était morte accidentellement. Il se souvient uniquement de son père les levant les réunissant pour leur annoncer la nouvelle et son extrême tristesse. Mais Hannah est très vite effacée de leur vie. Ses affaires, ses photos, son nom – tout disparait dans leur demeure anglaise. Leur père n’en parle plus et se remarie deux ans plus tard. Il aura deux autres enfants (des filles). Jeremy ne se pose pas trop de questions.

Il entend encore un peu parler d’elle lorsqu’il se rend avec son frère chez ses grands-parents maternels, des photos sur le mur, d’elle enfant. Des histoires que leur racontent leurs grands-parents sur cet enfant précoce, très vive, dynamique, sportive mais qui reste un mystère. Jeremy a seize ans lorsque son père se décide à lui révéler la vérité sur la mort de sa mère. Jeremy lui en veut de l’avoir abandonné ainsi. Il ne se confie à personne et les années passent. Son frère et lui n’en ont jamais reparlé. Adolescent, il avait essayé d’en parler à son frère, qui avait huit ans à l’époque et qui se souvenait donc de leur mère. Mais Simon avait mis fin à la conversation : « Maman te préférait à moi ». Il aura fallu attendre plus de quarante ans pour que l’auteur décide de partir à la rencontre de celle-ci et un évènement tragique : la mort brutale de son frère. Un signe.

Il faut qu’il se lance avant que tous ceux qui aient connu Hannah ne soient partis. Son père a près de 80 ans déjà. L’auteur va aller de découverte en découverte. Son père lui avait ainsi caché que sa mère avait laissé un mot. « Dîtes aux enfants que je les aimais terriblement ». Etrange choix, comme le remarque l’auteur, de l’emploi du passé. Elle était donc déjà partie dans sa tête.

Hannah avait 29 ans, un garçon de 8 ans, un autre de 4 ans. Elle venait d’obtenir un doctorat en sociologie et avait trouvé un éditeur pour son livre, The Captive Wife.  Après avoir été refusée pour un poste, elle avait réussi à trouver un emploi fixe avec un revenu important. Elle était l’épouse d’un entrepreneur dont le succès le mènerait à jour à être anobli par ses pairs. Pourquoi donc a-t-elle donc mis fin à ses jours à Primrose Hill, au nord de Londres en ce 14 décembre ?

Jeremy va alors fouiller dans ses affaires (peu nombreuses, tout avait été disséminé) et contacté tous leurs amis, la famille, ses collègues à la faculté, les étudiantes qu’elle avait connues en pensionnat. Jeremy récupère les journaux intimes de son grand-père maternel et dresse peu à peu le portrait d’une femme mystérieuse, sa propre mère.

Le portrait qui en ressort est celui d’une femme brillante mais complexe – une femme qui consacre sa thèse à ses épouses captives. Pendant la seconde guerre mondiale, les femmes avaient occupé les postes abandonnés par les hommes, elles s’étaient émancipées mais dix ans plus tard, c’est l’inverse qui se produit. La femme appartient au foyer, aux enfants. D’ailleurs, lorsqu’elle épouse son mari à tout juste 18 ans, Hannah prend des cours de cuisine, devient la parfaite « ménagère » avant de réaliser à quel point les études lui manquent.

Cette enquête est passionnante, car peu à peu Hannah reprend vie devant nos yeux : excellente cavalière, adolescente qui fait tourner les coeurs, amoureuse dingue de « Pop » (son futur mari) mais il y a l’autre Hannah : celle qui a eu, adolescente, une liaison avec homme âgé de 42 ans, et celle qui, à bientôt trente ans, s’amourache d’un collègue de faculté, homosexuel notoire.

Jeremy a parfois du ma à entendre les témoignages qui vont à l’encontre de l’image de cette femme souriante et solaire. L’image d’une femme sexuelle.  Elle faisait tourner les têtes, tellement vivante que pour une amie, elle a aspiré toute l’énergie que la vie lui avait donnée. Une jeune femme qui cherchait à exploiter intensément ses capacités intellectuelles mais également sa vie de femme. Mariée dès l’âge de dix-huit ans, elle commençait probablement à se sentir plus proche des femmes interviewées pour ses recherches.

Jeremy Gavron nous emmène dans cette Angleterre de la fin des années 50 et des années 60 à la rencontre d’une femme qui, a peut-être, ressenti sa vie comme celle d’un oiseau, enfermée dans une cage dorée. Mais une cage. Jeremy Gavron rend ici un hommage formidable à ces milliers de femmes et célèbre l’égalité hommes-femmes.

J’ai dévoré ce récit en moins de deux jours, j’ai beaucoup aimé la compagnie d’Hannah et de son fils, son regard sur sa vie, ses filles, sur les secrets de famille que nous connaissons tous. Et qui nous interroge sur nos parents, personne n’a connu ses parents jeunes. On voit les photos, les images, on écoute les histoires mais on ne va jamais à leur rencontre comme Jeremy .

Une question m’est quand même restée à la fin de ma lecture : jamais son fils n’envisage que sa mère a pu se sentir coupable d’avoir fait éclater son noyau familial peu de temps avant sa mort. Ses parents vont l’aider mais leur proposition sera vécue sans doute comme une trahison (je n’en dis pas plus, lisez le livre!).

Jeremy reste aussi avec des questions, mais aujourd’hui il semble être apaisé et pouvoir enfin avancer sans ce fardeau invisible sur ses épaules. J’ai une pensée pour son frère ainé qui malheureusement n’aura jamais su qui était cette femme formidable. Une femme complexe mais une mère aimante et solaire.

L’avis  d’Eva qui a lu le roman en français et a beaucoup aimé.

♥♥♥♥

[highlight color= »color here »]Editions Scribe, octobre 2016, 272 pages[/highlight]
Publié en Février 2017 aux éditions Sonatine, traduit par Héloïse Esquié, 336 pages.

8 commentaires
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8 commentaires

keisha juin 16, 2017 - 7:06

C’est un roman ou pas? Je n’ai pas compris.

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Electra juin 16, 2017 - 7:09

Non un récit !

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keisha juin 16, 2017 - 7:08

Il semble que ce soit un récit. L’auteur explique pourquoi il a décidé de raconter l’histoire?

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Electra juin 16, 2017 - 7:10

Oui – je Le dis dans mon billet

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Edwige Mingh juin 16, 2017 - 10:06

Ce récit m’intéresse beaucoup par sa problématique… Il me reste à trouver le temps de le lire !

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Electra juin 16, 2017 - 3:33

Super ! C’est passionnant de bout en bout

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Eva juin 18, 2017 - 1:18

Je suis ravie que tu l’aies lu également, et que tu l’aies aimé autant que moi!
C’est vraiment un récit riche, il y a une enquête, de la psychologie, de la sociologie, et ce très beau portrait de femme…c’est un livre fort et touchant qui m’a vraiment marquée.

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Electra juin 18, 2017 - 1:20

Oui moi aussi ! Très touchant de voir cet homme partir à la rencontre de sa mère.

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