Le ver dans la pomme ∴ John Cheever

J’avais envie de partir à la rencontre d’un autre maître américain des nouvelles, John Cheever. C’est chose faite avec Le ver dans la pomme.  Les éditions Losfeld avaient déjà traduit un précédent recueil, Déjeuner de famille qu’il me tarde de découvrir. 

Dans ce recueil, composé de 15 nouvelles, l’auteur américain s’amuse à faire tomber les façades et à révéler les pensées les plus profondes de ses personnages. L’auteur américain aime particulièrement les personnages rongés par un mal-être dont ils sont incapables d’identifier la provenance. Ils sont à la recherche de quelque chose mais sans pouvoir mettre la main dessus.

Soyons clairs : j’ai dévoré les premières nouvelles, j’ai adoré son ton, à la fois ironique mais également touchant. S’il se moque de certains personnages, il leur donne de la profondeur et provoque l’empathie du lecteur. J’ai adoré son regard sur les familles moyennes américaines, ainsi ma nouvelle préférée est probablement Le fermier des mois d’été, caracolé par Le jour où le cochon est tombé dans le puits. 

Dans la première, l’auteur américain se moque de ces New-Yorkais qui, tous les été, partent passer leur vacances dans leur propriété secondaire au nord de l’état de New York. Les pères partent souvent avant reprendre leur travail, laissant femmes et enfants derrière. Ici, on croise un homme de famille qui a décidé de se prouver qu’il était plus que l’homme d’affaires qu’il est à New York – ainsi il va aider son voisin, un fermier bougon originaire de Russie, à travailler la terre. Mais l’homme est tout sauf manuel. Dans son esprit, il souhaite considérer cet homme comme son égal – il participe à cette « Grande Amérique ». Même lorsque son voisin lui avoue sa haine du pays ! Il déteste l’Amérique capitaliste et rêve encore de la Russie communiste, où tout était partagé. Forcément, notre homme d’affaires ne partage pas ses idées mais doit faire comme s’il comprenait. Ce dernier, voulant faire plaisir à ses enfants, leur a acheté des lapins. Mais un jour, ils sont retrouvés morts, empoisonnés. Comme notre personnage venait de s’engueuler avec son voisin communiste, il est persuadé que c’est lui et fini l’homme tolérant, ouvert sur le monde, égalitaire – il juge son voisin comme l’homme riche qu’il est. La vie lui donnera une belle leçon.

J’ai adoré la manière dont Cheever décortique l’esprit humain, ses failles, nos failles. On est tous (enfin presque) pétris de bonnes intentions, persuadés d’être ouverts, tolérants mais est-ce vraiment le cas ? Dans l’autre nouvelle, c’est l’histoire d’un cochon. Ce dernier est tombé au fond du puits. Cette histoire loquace va être le seul souvenir pour une famille d’un été passé à la propriété secondaire. Car cette famille, au départ, parfaite va se fissurer – la mort va s’inviter, mais aussi les rancoeurs, les non-dits, les mensonges, les divorces. La névrose de la fille qui découvre son mari infidèle, la cuisinière qui commet un impair, le gendre maladroit, le fils mal aimé. Alors, lorsqu’elle réunit les siens, la mère se remémore cette anecdote. Et ça sonne si vrai. Car moi aussi, j’ai des souvenirs précis d’un autre temps, où la maladie, la mort n’avaient pas encore frappés, enfant, j’adorais ces étés à la campagne. L’auteur américain maîtrise totalement son style et on finit même par douter que la famille ait jamais été vraiment heureuse.

John Cheever réussit à révéler les secrets de famille et à dévoiler la face réelle de la vie. Puis l’auteur nous emmène en Europe, j’ai appris qu’il a vécu à Rome aussi je comprends mieux pourquoi les dernières nouvelles se situent en Italie. Dans La bella lingua, l’auteur s’attache au sort d’un expatrié américain qui décide de prendre des cours d’italien. Il rencontre une Américaine, installée depuis quinze ans en Italie. Cette dernière vit dans un palais, dont elle loue quelques pièces à une Duchesse. D’ailleurs, son appartement est régulièrement traversé par la Duchesse et ses invités.  Mariée à un Américain, elle l’avait suivi en Italie mais malheureusement son mari est décédé. L’époux enterré en Italie, son épouse refuse de retourner dans son pays natal. L’homme s’attache à elle puis il fait la connaissance de son fils, un adolescent, né en Italie, mais qui se considère comme Américain, s’habille comme tel et souhaite retourner vivre au pays même s’il n’y a jamais mis les pieds. On le retrouve dans une autre nouvelle (Un garçon à Rome). J’ai aimé celle-ci et celle consacrée à la Duchesse, mais ensuite j’ai été déçue. J’ignore pourquoi, mais l’auteur semblait s’être égaré.

S’est-il projeté dans le personnage de cet Américain âgé ? Ses dernières nouvelles ont perdu tout de leur croquant, on suit cet homme dans ses errements. Plus de regard sur la société, juste la déambulation d’un homme. J’ai perdu tout intérêt à ma lecture et j’en suis fort désolée car j’ai vraiment adoré les premières nouvelles ! Ce qui explique ma note mitigée.

John Cheever (1912-1982) devient dès les années 1930 le chef de file de l’école dite du New Yorker. Écrivain culte aux États-Unis, il est l’auteur de presque deux cents nouvelles et de cinq romans. Ces 15 nouvelles sont tirées de son recueil, The stories of John Cheever qui en contient soixante et une. Le recueil avait remporté le Prix Pulitzer de fiction en 1979. Et j’ai bien envie de le lire malgré cette lecture à demi-teinte.

Un jour ordinaire ♥♥♥♥♥
Le fermier des mois d’été ♥♥♥♥♥
Les enfants ♥♥♥♥
Le jour où le cochon est tombé dans le puits ♥♥♥♥♥
Rien qu’une dernière fois ♥♥♥♥
Le ver dans la pomme ♥♥♥♥♥
La bella lingua ♥♥♥♥
La duchesse ♥♥♥♥♥

L’âge d’or ♥♥♥
Un garçon à Rome ♥♥♥
Méli-mélo de personnages qui n’apparaitront pas… ♥
Mené Mené Téqel ou-Parsîn ♥♥
Le monde des pommes ♥
Percy ♥

Les bijoux de Cabo♥♥

Editions Joëlle Losfeld, trad.Dominique Mainard, 2008, 280 pages

 

Miscellanées

De retour pour un billet un peu particulier mais dont le sujet reste quand même principalement les livres !

1. Mon premier livre audio

Je n’avais jamais essayé d’écouter un livre – je lis. Mais après avoir lu pas mal d’avis (tout et son contraire) sur la chose, je me suis laissée tenter par l’offre d’essai gratuite d’Audible. Il existe plein d’appli pour écouter des livres audio sur votre smartphone, je me suis renseignée mais vu qu’il s’agit d’un essai, j’ai choisi le plus cher pour son offre gratuite de 3 mois. Il faut dire aussi que j’avais envie d’écouter des acteurs professionnels. Jennifer (dont je vous parle juste après) a adoré écouter la pièce de Shakespeare, The Tempest, interprétée par le grand Ian McKellen (Gandalf et Memento).

J’ai choisi celui que j’avais déjà repéré en amont : The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood – récemment adapté en mini série et traduit La servante écarlate en français.  Je ne vous parlerai pas ici du roman, je prépare un billet à son sujet mais je veux revenir sur le fait d’écouter un livre.

En premier lieu, j’ai eu un choc en lisant « 12h d’écoute » (au final c’est moins, car il y a les notes historiques, les remerciements et une interview de près d’une heure) – il a fallu que je m’adapte au rythme de l’actrice, qui n’a pas mon rythme de lecture. Je lis vite. Mais très rapidement, j’ai aimé ce tête-à-tête, entendre sa voix, la retrouver, que ce soit en voiture (peu de trajets), ou dans les transports en commun ou en promenant mon chien. Et finalement j’ai enchainé les chapitres, mais assez irrégulièrement – il m’aura fallu presque 18 jours (certains jours je n’ai rien écouté) pour le terminer. Donc plus long qu’un livre lu normalement, mais je n’ai jamais oublié l’histoire ou les personnages.

Enfant, j’adorais qu’on me raconte des histoires et finalement, je crois que j’ai retrouvé ce plaisir !

Cependant, je tiens à dire que :

  • J’avais choisi aussi cette histoire pour l’actrice qui interprète le rôle principal et la narratrice dans le roman, il s’agit d’une de mes actrices préférées Claire Danes (ah oui, je l’ai « écouté » en anglais) et je n’ai pas été déçue, une diction parfaite et un jeu envoûtant.
  • J’ai choisi un livre connu et sérieux et où l’actrice interprète le personnage principal, narrateur, qui raconte une partie de sa vie. Et je dois l’avouer : le format audio est parfait pour faire ressentir les émotions, les joies et les craintes que ressent le personnage principal.

Je me suis posée la question d’un livre, par exemple, Howards End, où les descriptions sont très nombreuses et les dialogues moindres, et les personnages plus nombreux. Je vais retenter l’expérience. Si vous êtes curieux, et que vous comprenez bien l’anglais, voici le lien où vous pouvez écouter un extrait.

Au final, j’ai beaucoup aimé et pour la première fois, j’ai pu, d’un côté suivre l’histoire d’Offred et de l’autre continuer à lire des romans. Car d’habitude, c’est un seul roman à la fois, je suis toujours jalouse de celles qui lisent plusieurs livres à la fois. Mais là aucun souci, mon cerveau conserve toutes les données 🙂

Petit ajout de dernière minute : je n’avais aucune idée que j’étais à la fin du roman, contrairement à un livre papier ou même numérique (avec le nombre de pages lues et à lire), j’ai été surprise lorsque le livre a pris fin. Même si la fin est une fin (elle me convient), reste qu’avec un livre papier, je me prépare mentalement à quitter un roman. Ici, ce ne fut pas le cas.

J’ai pu obtenir gratuitement via Audible les Contes de la Terreur de Sir Arthur Conan Doyle (lus en français). Je vais voir ce que ça donne sinon je pense écouter Ian McKellen car j’adore sa voix et Shakespeare, c’est un gage de réussite, non ? Et vous, écoutez-vous des livres audio ?

       2. L’addiction en marche

En janvier dernier, dans un précédent billet, je vous avais parlé de ma découverte d’un monde nouveau : les booktubers. Ces passionnés de livres qui ont décidé de choisir le format vidéo pour communiquer. J’avais découvert Hajar et je croyais m’en satisfaire mais que nenni. Aussi, j’ai décidé de vous présenter les autres booktubers en vous prévenant cependant, que tous communiquent en anglais.

En aparté, sachez que si l’immense majorité des booktubers sur YT sont fans de fantasy ou de YA (livres jeunesses) et sont très jeunes. Mais il y a encore quelques âmes qui aiment comme moi la fiction (romans et nouvelles, classiques et contemporains). Il faut juste bien chercher. Ils ou elles se présentent souvent bien installés devant leur immense bibliothèque (où j’ai envie d’aller fureter) avec un café à la main.

De vrais pros, exceptée Jennifer qui a ravi mon cœur. Étudiante en littérature comparée, ses critiques (positives ou négatives) sont impressionnantes de qualité, de recherche et d’humour. Pour aller sur leurs sites, il suffit de cliquer sur l’image.

Jennifer tient le blog Insert Literary Pun est un peu à part dans ce monde parfait. Américaine, la jeune femme est actuellement au fin fond de la Russie où elle enseigne l’anglais. Ici, pas de jolie bibliothèque mais une pièce lugubre, peu de livres car elle lit principalement sur sa Kindle. Jennifer aime les classiques victoriens mais aussi les romans contemporains – elle suit cette année le Prix Baileys Women Prize for Fiction (un prix britannique qui récompense obligatoirement une romancière dont le livre a été publié en anglais et au Royaume-Uni) et en parle régulièrement sur son blog. Celui-ci est tout récent et j’ai donc vu toutes ses vidéos. Pour ceux qui doutent de leur anglais, elle n’a pas d’accent particulier.

Et YT permet d’actionner les sous-titres, en sachant qu’ils fonctionnent comme sur Google donc parfois la traduction est totalement ratée mais ça peut quand même être utile.

J’adore les vidéos où elle parle des livres qu’elle n’a pas aimés car elle analyse tellement bien le roman tout en vous faisant rire, un exercice difficile mais toujours réussi.  Le lien pour sa dernière vidéo négative est ici.

Mercedes (ce prénom me fait toujours sourire) est à l’inverse une professionnelle, son blog Mercysbookishmysings a quatre ans et elle a près de 28 000 abonnés.

Son  accent anglais est très prononcé (surtout pour une Américaniste comme moi) mais depuis je le trouve même charming.  Elle a créé sa propre box de lecture (Moth Box) et possède une PàL immense. Elle suit en partie le Bailey’s Prize et surtout est passionnée, comme moi, de nouvelles donc je pioche beaucoup d’idées de lecture chez elle. Elle lit aussi beaucoup de bande-dessinées. J’ai noté beaucoup de livres même si nos goûts divergent parfois.

Adam a lancé son blog Mementomori en décembre 2015 – il est originaire de Seattle et est un sale gosse sur la toile. Je plaisante à peine. Chaque année, il se fixe comme challenge personnel de lire toutes les oeuvres d’un même auteur, l’an dernier c’était Cormac McCarthy, cette année c’est Faulkner et il rend compte des ses vidéos intitulées « What the Faulk? » (tous ceux qui parlent un peu anglais auront saisi le jeu de mot).

 Il aime les romans très noirs, et lire des polars de quatrième zone pendant ses vacances. Il a aussi choisi de lire les Prix Pulitzer et même le Bailey’s Prize – forcément il se moque un peu des fictions « romantiques » mais adore les femmes écrivains.  Je le trouve parfois un peu désinvolte mais on a beaucoup de goûts en commun. Sinon, c’est le prototype de l’Américain de la côte Ouest, il adore goûter des boissons improbables, lire dans des cafés vegan et hipster de Seattle, porter des beanies.  Son accent est l’accent mainstream américain.

Je suis trois autres blogueurs dont une que j’adore mais elle semble malheureusement avoir appuyé sur la touche pause. Je vous en reparlerai dans un prochain numéro. Pas de booktubers français, me direz-vous. J’ignore pourquoi mais aucun de ceux que j’ai croisés ne m’a plu.

         3. Prix Roman FNAC

Une surprise totale ! Je suis quand même adhérente FNAC depuis .. des lustres. J’avais joué très vite (un simple questionnaire) puis j’ai totalement oublié. Et samedi une grosse enveloppe dans la boîte aux lettres. Surprise : 3 livres (apparemment ça peut aller jusqu’à 5) à lire avant le 3 juillet.

On doit laisser nos critiques sur un site dédié. S’agissant d‘épreuves non corrigées, les livres ne sortiront qu’en août, aussi la FNAC exige la confidentialité. Je n’ai pas le droit de vous communiquer le nom des auteurs, ni les titres – mais sachez je ne les avais jamais lus. Depuis, j’en ai déjà lu un que j’ai bien aimé, je connaissais l’auteur de nom. Tous des auteurs sont francophones (enfin je crois).

Les derniers gagnants étaient, en désordre, Delphine de Vigan avec Rien ne s’oppose à la nuit ou Gaël Faye avec Petit Pays.

Je vais sauvegarder mes critiques sur WP et à leur sortie officielle en librairie, je les publierai ici.

C’est assez intriguant de faire tout ça secrètement 🙂  D’autres heureux élus ?

One thousand white women ∴ Jim Fergus (Mille femmes blanches)

Bizarrement, j’avais toujours retardé la lecture de ce roman célèbre de Jim Fergus. Pourquoi ? Sans doute parce que j’avais peur de retomber sur les mêmes préjugés envers les nations indiennes.  Je me souviens de mon choc, adolescente, en lisant, Enterre mon coeur à Wounded Knee de Dee Brown (qu’il faut que je relise!) qui, pour la première fois, racontait l’histoire de son peuple, de Cochise à ce terrible massacre. Elle racontait l’histoire du côté des vaincus, et non des vainqueurs. Depuis je ne lisais que des livres (fiction ou non fiction) écrits par des Indiens.

Puis j’ai lu Le fils de Philip Meyer, qui a fait un boulot incroyable en racontant la vie de l’un de ses personnages chez les Apaches. Comme Craig Johnson, autre romancier américain qui sait si bien parler des Indiens, car il les côtoie dans la vraie vie, son meilleur ami est Cheyenne et il lui fait relire ses romans avant de les publier. Il transcrit parfaitement leur sens de l’humour. J’oublie de citer, me direz-vous, Jim Harrison, mais pour moi, et sans doute pour les Indiens eux-mêmes, Dog Brown a glissé son âme dans le corps de Jim il y a fort longtemps. L’autre handicap du roman de Fergus était l’histoire en elle-même : une histoire d’amour. Pas trop mon fort.

Puis le billet de Marie-Claude est arrivé, et son énorme coup de coeur pour May Dodd, l’héroïne. Et quand je l’ai trouvé d’occasion, en anglais, dans une très belle édition, à Paris, j’ai craqué.

1874, l’Amérique et sa conquête de l’Ouest stagne – la faute aux méchants Indiens qui résistent encore et refusent de signer les traités. Ceux-ci leur promettent des terres où ils pourront prospérer. C’est le cas du chef Indien Little Wolf qui refuse de voir son mode de vie nomade disparaître.  Il force alors le Président Grant à accepter une proposition incroyable : troquer mille femmes blanches contre  des chevaux et des bisons pour favoriser l’intégration du peuple indien. Le Président hésite puis accepte. Si quelques femmes se portent volontaires comme une femme très pieuse qui croit vraiment pouvoir répandre le christianisme à « ces sauvages », la plupart viennent contre leur gré en échange de leur liberté, que ce soit du pénitentier ou d’un asile. C’est le cas de May Dodd.

Enfermée dans un asile sur la côte Est par la famille de son ex-conjoint, elle accepte cette proposition. May Dodd a outré sa belle-famille par ses moeurs. Je vous laisse découvrir ce qu’elle a fait. La voici donc en partance pour une contrée dont elle ignore tout et pour un mari qu’elle ne s’est pas choisi. Celui-ci n’est autre que Little Wolf, qui a déjà deux épouses.

Lors du voyage en train, elle rencontre les autres femmes – elle se fait des amies qui vivront avec elle des heures difficiles. J’avoue que j’ai adoré lire les premiers chapitres, ceux qui présentent son histoire personnelle, puis son voyage et toutes les questions que l’on peut se poser sur cet Ouest sauvage, sur ces hommes et femmes si différents. Sur ce choix, qui pour elle signifiait la vie plutôt que la mort lente et cruelle dans un asile. Puis vient sa rencontre avec le capitaine de l’armée américaine, chargé de les emmener à leurs futurs maris. Son séjour dans le camp et son coup de foudre pour cet homme. Une partie que j’ai trouvé un peu trop longue à mon goût et j’avais hâte de retrouver le campement Cheyenne.

Le style de Jim Fergus est plaisant et le choix narratif très convaincant : le lecteur découvre cette épopée à travers les journaux intimes de May Dodd qui racontent son voyage, chaque journée au fort puis son arrivée dans la tribu indienne.  J’avoue que j’ai dévoré cette partie du roman.

Et voilà ma lecture qui change peu à peu, je m’éloigne de May Dodd, de ses amies, des difficultés de leur vie quotidienne et je prends de la hauteur. Et je suis de plus en plus mitigée. Pourquoi ? Parce que je me suis vraiment identifiée …. à Little Wolf et jamais à May Dodd. Et je la trouve, comme pratiquement toutes ses amies, parfois terriblement énervante.

May Dodd, malgré son choix de vie libertin (en ces temps-là) est profondément chrétienne et bourgeoise. Elle demande à son époux de quitter son unique et seul mode de vie et d’aller mourir à petit feu dans un nouvel asile fabriqué par l’homme blanc. Elle ne semble avoir jamais conscience qu’elle lui demande l’impossible. Elle éprouve du respect pour cet homme et je le sais, aime le peuple Cheyenne mais elle reste profondément cette femme blanche qui menait une vie bourgeoise et privilégiée sur la côte Est. D’ailleurs, elle s’est éprise du capitaine de l’armée américaine qui lui rappelle la personne qu’elle était avant.

Puis, il y a cette scène où May et une autre épouse ont un échange vif et j’ai eu le déclic. Phémie, une ancienne esclave prête à tout pour recouvrer la liberté avait suivi May dans ce voyage. Les femmes avaient le droit de devenir des guerriers et Phémie a saisi sa chance. En prenant les armes, elle embrasse sa nouvelle vie de femme libre. Alors lorsque May la supplie d’accepter de la suivre dans cette réserve, Phémie refuse. J’ai alors réalisé ainsi que May tenait un discours profondément chrétien et même si elle s’oppose à l’esclavage, elle campe sur sa position. Elle pense « faire le bien », protéger les siens mais relisez ce passage et vous verrez qu’elle ne tient pas tout à fait ce discours. Elle défend le mode de vie des hommes blancs. Une fois les bébés métis nés, ils seront élevés dans des pensionnats par des Blancs et christianisés. C’est le plan.

Heureusement, Jim Fergus ne tombe pas dans le misérabilisme (j’y ai cru un temps) et ne laisse pas à May Dodd le loisir de s’enorgueillir de son succès.  Même si pour cela, il doit offrir au lecteur une fin triste et très violente. Mais qui reflète tout simplement la réalité que fut l’extermination de ce peuple et leur transport, dans des conditions horribles, vers ces réserves où l’herbe ne pousse plus et où aucun bison n’a jamais été vu.

Jim Fergus n’a pas voulu dépeindre une version trop romantique des Indiens – ainsi aime-t-il montrer les hommes de la tribu sous un jour sombre, certains sont violents et battent leurs épouses, et lorsqu’une nuit l’alcool s’invite à la fête, on assiste ici à des actes d’une violence extrême. Même si cela arrive dans toute société, blanche ou indienne, j’avoue que l’auteur américain n’a rien épargné à cette tribu de moins de deux cent individus ! Ce que j’ai trouvé moderne et très chrétien, c’est l’attitude de May et de ses amies blanches qui veulent les punir, comme si les femmes indiennes n’ont aucun caractère.  De plus, c’est un comportement trop moderne pour l’époque, les femmes se retranchaient derrière leur Dieu ou s’isolaient mais elles obéissaient à leurs maris et n’allaient pas mener croisade contre les hommes (la tente de sudation est un exemple frappant).

J’avais donc fini ma lecture, et j’étais prête à rédiger ce billet quand j’ai eu l’idée d’aller lire quelques critiques d’internautes sur le livre. Si en France, il semble faire l’unanimité, Outre-Atlantique, c’est l’inverse. Ils trouvent les personnages extrêmement stéréotypés. Au cours de ma lecture, je n’ai pas été particulièrement gênée, même si j’ai souri pour le personnage de la jeune femme pieuse venant du Sud (et son petit chien) forcément raciste et idem pour celui de la bigote – j’ai pris conscience que oui, les personnages sont vraiment caricaturés. Sans doute parce qu’ils servent le message que l’auteur a voulu faire passer.

Mais était-ce nécessaire ? A force de trop en dire, il ne laisse pas le lecteur réfléchir par lui-même. Ainsi les actes de Phémie suffisent à eux-seuls à exprimer sa haine de son ancien statut d’esclave et son amour de la liberté. Elle s’affranchit de toutes ces chaines en prenant les armes.

Au final, je reste profondément indécise – j’ai aimé une grande partie du roman, même si je n’ai pas accroché aux personnages, exceptés Little Wolf, Phémie et May Dodd (avant son arrivée au camp) – j’ai apprécié l’idée de l’auteur de redonner leurs lettres de noblesses à ces « sauvages », d’aborder via cette proposition insensée, la question de la religion censée servir à cette destinée manifeste qui a servi d’excuse au gouvernement américain et aux Blancs pour s’approprier toutes les terres et massacrer ces tribus. J’ai aussi aimé le choix de lire les journaux intimes de May Dodd, cela crée une proximité forte du lecteur avec l’héroïne et la vie dans le campement.

Beaucoup de lecteurs américains n’ont pas cru au personnage de May Dodd, beaucoup trop moderne. Pour ma part,  je les rejoins pour certaines scènes mais il y a toujours eu des femmes très indépendantes. Pour moi, elle ressemble cependant beaucoup à ses pairs (bien pensante).

L’autre chose, amusante ce coup-ci, que j’ai apprise en lisant ces avis, c’est que de nombreux lecteurs ont cru que ce troc de mille femmes blanches avaient vraiment eu lieu ! L’auteur précisait qu’il s’agissait d’une fiction dans sa note à la fin du livre mais celle-ci n’a pas été publiée dans la version poche.

Alors ma conclusion ? C’est une très belle histoire, si on veut suivre le destin incroyable d’une femme qui a du se battre toute sa vie et qui aura payé le prix fort pour connaître quelques instants de bonheur. C’est aussi une bonne introduction au peuple Cheyenne même si je conseillerais d’autres lectures pour ceux qui veulent vraiment voir de l’autre côté du miroir.

Pour les âmes romantiques par contre, il vous plaira énormément !

♥♥♥

Editions Pan Books, 2007, 453 pages

© Daniel Plasman