Yellow Birds ∴ Kevin Powers

mars 20, 2017
Yellow Birds ∴ Kevin Powers

A yellow bird with a yellow bill
Was perched upon My Windowsill

I lured him in With a piece of bread
And then I smashed His fucking head*

C’est avec ce chant traditionnel de l’armée américaine que Kevin Powers ouvre son roman.

John Bartle a 21 ans en 2004. Il s’est engagé dans l’armée américaine, comme de très nombreux jeunes américains après les attentats de septembre 2001. Bartle est ami avec Daniel Murphy, « Murph », 18 ans, également originaire de Virginie. Les deux jeunes gens sont devenus inséparables depuis qu’ils ont fait leurs classes ensemble et lorsque leur départ pour l’Irak est confirmé, Bartle promet à la mère de Murph de veiller sur lui et de le ramener au pays. Son supérieur direct, le sergent Sterling lui file une correction pour avoir proféré cette promesse, qu’il sait vaine. Et Bartle s’en voudra longtemps pour avoir cru tenir sa promesse. Mais John n’est qu’un gosse lui-même.

Septembre 2004 – Al Tafar, au nord de l’Irak. Le temps a passé, les soldats ont essuyé pas mal de combats, l’ennemi rôde. Le désert irakien ne ressemble en rien aux montagnes bleues de la Virginie. Chaque jour, des soldats américains tombent au combat. Cette année-là, près de mille sont déjà morts. Un triste record et Murph ne cesse de se demander s’ils feront partie de ce contingent. Bartle a choisi d’éviter d’y penser. Il admire Sterling, son supérieur, qui cumule les médailles mais refuse de les porter. Il accomplit chaque jour son travail et refuse de s’appesantir sur les horreurs de la guerre. Comme ce jour, où ils tirent sur une voiture, tuant deux civils âgés. Seule la présence d’une petite fille, venue tirer le corps de la vieille femme loin de la voiture, les poussera à stopper le combat. Une guerre où plus rien n’a de sens.

La nuit, le temps est comme suspendu. Bartle sent peu à peu que Murph s’éloigne de lui. Bartle ne trouve pas les mots pour réconforter son ami qui va mal. Il veut croire qu’ils sont intouchables. D’ailleurs, lorsque les combats reprennent, ils échappent tous deux aux tirs de mortiers.

Kevin Powers offre au lecteur un roman extrêmement fort, fait de va-et-vient, entre les combats à Al Tafar et son retour au pays, où John, narrateur, se voit avec le recul : jeune homme sans expérience, livré à lui-même dans cette zone de désolation. Il comprend qu’il n’était qu’un gosse qui appréciait de se voir ôter toute forme de responsabilité en intégrant l’armée. C’est elle qui prenait les décisions à sa place. Ne plus avoir à réfléchir. Mais cette solution n’est que temporaire.

C’est à travers ses mots, ses souvenirs, son récit, éclaté, que le jeune soldat tente de recoller les morceaux de sa propre histoire. Celle qui le mènera en prison à son retour. Un retour impossible à la vie civile et surtout cette promesse non tenue qui le hante.

Kevin Powers possède une écriture poétique qui permet au lecteur de s’élever au-delà des combats et qui offre ici un regard neuf sur une génération entière de soldats sacrifiée. La nature est omniprésente, annonciatrice de la mort qui semble s’être emparée du pays tout entier. Les soldats eux-même sont devenus des zombies. J’ai beaucoup aimé ce passage, lorsque John, s’inquiétant de ne pas trouver où est Murph, se confie à son sergent Sterling, qui sculpte des animaux dans un manche de hache cassé. Ce dernier lui répond :

Soldat, tu oublies le danger, parce qu’il est constant ici. Mais si tu rentres aux Etats-Unis dans ta tête avant que tes fesses soient là-bas aussi, tu es un putain d’homme mort. Je te le dis. Tu ne sais pas où Murph est parti, mais moi je le sais.
Où Sergent ?
Murph est rentré, Bartle. Et il va rentrer, oui, mais avec un drapeau dans le cul, et fissa.

Murph savait-il déjà à quoi ressemblerait sa fin ? Cette question hante Bartle. J’avoue que je ne m’attendais pas du tout à cette scène ultime.

Des très jeunes hommes (18 à 25 ans) à qui on a enlevé toute humanité et qui rentrent au pays tels quels.  Il y a deux histoires dans le roman de Kevin Powers, en premier celle d’une promesse non tenue à son ami qui m’a fait penser à celle d’un autre vétéran qui expliquait à quel point son unité de combat était un cocon, que cette proximité, cette liaison « à la vie à la mort » lui avait manqué à son retour au pays. Le soldat, Ryan Blum, avait choisi de retourner à l’université (comme Kevin Powers) et ne comprenait pas l’esprit de compétition, l’individualisme, lui qui pendant 7 années n’avait connu que la camaraderie, l’esprit d’équipe et l’entraide. En second, celle du retour impossible à la vie civile.

J’avais été, à l’époque, effrayée par le nombre exponentiel des suicides de ces jeunes vétérans, plus de 3 500 une année. Il y avait plus de soldats américains qui mourraient une fois chez eux que sur les champs de bataille. Pourtant l’Amérique avait déjà connu son lot de misère avec les soldats du Vietnam.

Tels des zombies, ils rentrent au pays, souvent accros aux médocs (anti-dépresseurs, anti-douleurs, somnifères et cocaïne) et leurs nuits sont remplies de cauchemars. Dans un pays qui ne les a pas attendus. Kevin Powers livre ici un livre puissant, parfois violent, mais aussi doté d’un profond lyrisme.

Notre dernière patrouille de quarante-huit heures s’était déroulée sans encombre. Nous n’avions même plus conscience de notre propre violence : les passages à tabac, les coups de pied décochés aux chiens, les fouilles, la parfaite brutalité de notre présence.

Étudiant en poésie, grand fan de Dylan Thomas, Kevin Powers nous plonge dans ces paysages désertiques, où le sable, la poussière et le sang ne font plus qu’un. Où les nuits sont fraiches et les chants du muezzin rythment leur macabre destinée.

J’avais déjà lu Fin de mission de Phil Klay et j’ai commandé les mémoire d’un autre vétéran, Michael Anthony, qui à son retour au pays, hanté par les images de ses amis morts au combat, s’était fait la promesse de se suicider dans les trois mois si son état mental ne s’améliorait pas. J’en profite pour citer un reportage vu sur Arte il y a déjà plusieurs années, je pense à la fin des années 2000, qui m’avait beaucoup marqué mais que je n’ai jamais réussi à retrouver. Il montrait des vétérans de la guerre en Irak, tous revenus profondément marqués par les combats et qui avaient tous tentés de mettre fin à leur jour. Sauvés in extrémis, ils avaient trouvés dans les mots ou la musique, la ressource nécessaire à revenir parmi les vivants. En 2014, 22 vétérans mettaient fin à leur vie de retour au pays, soit près de 8000 suicides par an.

Kevin Powers ou Ryan Blum ont aussi réussi à remonter la pente après avoir repris leurs études à leur retour du combat. Mettre des mots sur ce qu’ils ont vu ou en choisissant, comme Kevin Powers, de romancer ces évènements tragiques est une forme de thérapie. L’auteur dit qu’il avait besoin de mettre sa propre histoire à distance afin d’aboutir à un livre « plus éclairant et riche de sens« . Difficile de ne pas être pris aux tripes par ces dernières pages. Kevin Powers a depuis publié un recueil de poèmes et prépare un roman situé à la fin de la guerre de Sécession, car il le dit-lui même : “Je pense que je n’en aurai jamais vraiment fini avec la guerre, en tout cas avec la question de la violence.« 

J’aime beaucoup la citation du journaliste Nils C.Ahl qui décrit ce premier roman : « Yellow Birds est un hymne vertigineux aux morts vivants. L’oraison de ceux qui rentrent.« 

Je ne peux pas expliquer pourquoi ce sujet me parle tellement, j’écris ces mots, en pensant aux témoignages de ces jeunes hommes dans le reportage. Kevin Powers le dit : il était naïf. A 17 ans, que sait-on de la vie ? Et surtout de la guerre ? C’est l’âge qu’avait l’auteur américain lorsqu’il s’est engagé. Effrayant.

Le livre a été adapté au cinéma est sorti début janvier outre-Atlantique. J’espère qu’il est fidèle au roman.

*Un moineau jaune / au bec jaune / s’est penché / sur ma fenêtre / j’lui ai donné  / une miette de pain / et j’lai éclaté / c’putain d’serin

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »] Éditions Stock, La Cosmopolite, trad.Emmanuelle et Philippe Aronson, 264 pages [/highlight]

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14 commentaires

Simone mars 20, 2017 - 7:15

J’avais été très secouée par ce roman à sa sortie, bel article

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Electra mars 20, 2017 - 7:23

Merci

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keisha mars 20, 2017 - 8:20

je suis sûre que c’est un bon roman, mais dur aussi, non?

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Electra mars 20, 2017 - 8:27

Oui c’est dur mais pas cru. Kevin Powers est un poète donc son écriture s’en ressent.

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Virginie mars 20, 2017 - 8:21

Je ne suis en général pas fan des romans de guerre (sans raison précise d’ailleurs !), mais je reconnais que tu en parles très bien et que ça confirme les bonnes critiques que j’avais lues. A voir…

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Electra mars 20, 2017 - 8:29

Oui c’est un genre particulier que j’aime. Mais ici il parle beaucoup du retour à la maison. La femme d’un soldat disait que sa coquille était revenue d’Irak mais qu’à l’intérieur tout était mort. Un très beau roman.

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Eva mars 20, 2017 - 10:38

j’ai assisté à sa conférence au Festival America qui s’appelait justement « Après la guerre ».
Il était avec Atticus Lish et Willy Vlautin
Il y a un autre livre qui évoque le même sujet (mais avec un angle plus comique, il me semble) c’est « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » de Ben Fountain.

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Electra mars 20, 2017 - 12:10

Ah j’ignorais qu’il était présent au Festival !
Oui, j’ai entendu parler de ce roman mais j’ignore son contenu – à voir !

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Jerome mars 20, 2017 - 12:22

Je garde un merveilleux souvenir de ce roman. in de mi-temps pour le soldat Billy Lynn est très bien aussi mais beaucoup moins puissant je trouve.

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Electra mars 20, 2017 - 12:31

Tu as lu les 2 ? Je me souvenais de ton avis sur celui-ci. Oui il écrit très bien.

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Marie-Claude mars 20, 2017 - 1:42

Très tentant… Il faut que je retourne à l’Échange, acheter l’exemplaire que j’ai vendu!

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Electra mars 20, 2017 - 1:49

morte de rire en lisant ton mot ! ah c’est vraiment tout toi 😉

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noukette mars 22, 2017 - 5:20

C’est un premier roman qui m’a beaucoup marquée, il reste longtemps en mémoire…!

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Electra mars 22, 2017 - 5:45

Oui, moi aussi ! Je trouve toujours étrange le parcours de ces hommes qui aiment la poésie, la douceur et et choisissent de s’engager dans l’armée pour aller tuer des hommes.

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