Yaak Valley, Montana

Ce roman me faisait saliver depuis mon repérage de juin dans la liste des mes envies – et savoir que l’auteur était invité au Festival America ne faisait que renforcer ma curiosité envers ce premier roman. J’ai eu de la chance de le remporter dans une opération de Masse Critique – merci encore Babélio !

Smith Henderson nous entraine dans le Montana, à la limite du Canada et de l’Idaho, dans la vallée du Yaak en 1980.  Pete Snow est assistant social, un homme dévoué à son métier dont l’épouse Beth l’a quitté pour suivre un homme au Texas, accompagné de leur fille, Rachel, treize ans. Cette dernière en veut à son père d’avoir toujours fait passer son métier, et accessoirement l’alcool, avant elle. Car Pete aime s’offrir une rasade de whisky un peu trop souvent. Pareil, pour son ex Beth, alcoolique et déboussolée.  Et puis il y a Luke, le frère de Pete, recherché par la police, qui vient encore une fois demander de l’aide à son frère. Et enfin la figure paternelle, l’ombre du père Snow qui faisait peur à tout le monde et qui vient de décéder subitement.

Il aimait la vie palpitante qui grouillait ici – la brume qui s’élevait des champs à l’est de la ville, et l’élan ou l’orignal qui en surgissant soudain comme d’un nuage de fumée ou comme si son propre corps dégageait de la vapeur. Il aimait boire et regarder l’eau sortir du robinet, dure et parfaite, mélange de neige fondue et de cailloux glacés. Il aimait regarder les truites brunes qui ondulaient dans cette eau, chatoyant de mille couleurs, et même de celles qui n’existent pas dans la gamme chromatique, une couleur, disons, de mousse piquetée de brun, comme des grains de poivre mélangés à un seul petit caillou ocre pris dans un rayon de soleil. Cette couleur-là existant dans l’eau de Tenmile.

Pete tente de noyer son chagrin dans l’alcool mais encore plus dans le boulot, et le boulot ça ne manque pas. Autour de lui gravite toute une troupe d’enfants ou d’adolescents abandonnés ou maltraités. La misère humaine a tissé son chemin jusque dans cette vallée perdue. Il y a Cecil, l’adolescent violent dont la mère droguée et hystérique a abusé de lui. Pete n’a d’autre choix que de la placer dans un centre fermé après qu’il ait fait peur à une famille d’accueil, qui va ensuite prendre en charge Katie, sa petite soeur. Et surtout il y a Benjamin Pearl, qui vit dans les bois environnants. Son père Jeremiah, est un illuminé, persuadé que l’apocalypse est proche et qui ne croit plus en la civilisation et voit dans chaque personne un envoyé du Diable. L’homme et son épouse, tous deux devenus très religieux ont subitement tout quitté pour disparaitre dans la vallée du Yaak, avec leur cinq enfants.

Yaak Valley MontanaPete croise un jour Benjamin qui s’était aventuré en ville, dans une école. L’enfant pue et tient des propos incohérents, les dessins animés sont diaboliques et le monde est perdu. Pete va alors tenter d’approcher cette famille – Pete est la seule âme à se soucier de tous ces gamins perdus – il pourrait être leur rédempteur si lui-même ne voyait pas sa propre vie lui filer entre les doigts, car un jour, son ex Beth l’appelle du Texas – Rachel a fugué…

Que dire ? Cette lecture m’aura pris cinq jours, le livre est épais et foisonnant et l’histoire passionnante de bout en bout, même si j’avoue, avoir été un peu déboussolée par moments tant les histoires s’enchainent apportant leur lot de malheur et de misère. Et cette vallée du Yaak ! Si impénétrable ! Et ce personnage principal, qui peu à peu perd la pédale – il parcourt le pays à la recherche de sa fille, puis s’installe dans les bois et tente jour après jour d’amadouer Jeremiah Pearl et de soigner son fils, malade de malnutrition et surtout les sortir de leur paranoïa grandissante. Mais le monde entier semble s’être ligué contre Pete : ce flic qui veut absolument mettre la main sur Luke et piste Pete sans relâche, le FBI à la recherche de Pearl, et l’institution qui est incapable d’offrir ce qu’il faut à Cecil et Katie, orphelins.

Henderson livre ici une vision de l’Amérique de Reagan proche de la fin. Sans espoir. Ici la classe ouvrière va mal, les gens se foutent de tout – de leurs gosses en particulier. Une partie de ping-pong où les êtres humains, telle des balles de ping-pong, sont violemment projetés d’un cauchemar à un autre. Et Pete Snow, témoin impuissant de ce train qui va dans le mur, le seul à crier à l’aide mais dont le cri se perd dans la vallée boisée.

Il se demanda si la maltraitante était une chose qui n’arrivaient qu’aux gamins irritants, ceux qui n’inspiraient que violence et rejet, à l’inverse des enfants adorables qu’on dorlote, qu’on gâte et qu’on engraisse.

Une lecture, fort heureusement, ponctuée de moments de grâce, avec cette famille d’accueil par exemple, ou la gentillesse de la petite Katie ou lorsque Pete décide de ne pas suivre les procédures et d’offrir une autre chance à ces gosses.

On est loin de l’Amérique gagnante des années 80, celle des yuppies. Ici la drogue, la misère ont déjà semé leurs graines et récoltent leurs fruits : des familles désargentées, droguées qui abandonnent leurs enfants ou pire, passent leur désespoir dessus. Et puis tous ces illuminés qui affluent vers le Montana – parce que la fin du monde approche, paraît-il. Le dollar est le diable incarné alors Jeremiah Pearl perce un trou dans les pièces de monnaies.

Le roman est si foisonnant, qu’il m’a paru un peu long, vers le milieu, mais impossible de lâcher Pete. Un premier livre qui m’a laissé K.O.   Car ici, Smith Henderson, ancien éducateur, offre à ses lecteurs non seulement l’histoire d’un homme qui doit lutter contre ses propres démons, mais aussi le symbole de tout ce qui détruit le coeur de l’Amérique moderne. Impossible de fermer les yeux devant cette misère humaine qui frappe de plein fouet la première Nation mondiale.

Le titre original, Fourth Of July Creek  désigne une rivière où se cachent Jeremiah et son fils. Jeremiah, bientôt poursuivi par le FBI, pour ses lettres de menace à l’encontre du Président Reagan, connaît très bien la vallée du Yaak où les montagnes majestueuses vous entourent et forment une sorte de canopé vous protégeant de l’hiver et de vos assaillants et l’homme est malin, même si ses propos sont totalement incohérents et s’il menace à plusieurs reprises la vie de Pete. Pete ne se démonte pas car une question le ronge Pete (et moi aussi, lectrice) : où sont passés son épouse et ses autres enfants ?

Si je devais émettre un seul bémol, c’est sans doute les passages (dialogues en gras) sur sa fille Rachel. Celle-ci a fugué et deux personnes tiennent un dialogue tout au long du roman sur ce qui lui arrive. En effet, les deux protagonistes, celui qui pose les questions et celui qui y a répond sont omniscients – puisqu’ils savent tout des moindres mouvements mais aussi des pensées de la jeune fille. Or, si on est croyant, seul Dieu pourrait connaître cela. D’ailleurs, l’un des deux protagonistes s’adresse directement au lecteur à la fin du roman… Cette forme narrative m’a, j’avoue, gênée et je n’ai pas compris ce choix stylistique. J’aurais préféré suivre Rachel sous une autre forme narrative, la voix d’un compagnon de mauvaise fortune par exemple. J’attends vos impressions sur ce sujet mais surtout ne pensez pas que ce « bémol » gâche le reste du roman, qui est impressionnant de maîtrise et d’audace.  J’ai noté tant de passages sublimes – je ne peux pas tous les retranscrire !

Le roman sort demain, le 18 août prochain dans toute bonne librairie et je ne saurais que vous encourager à mettre la main dessus. Un grand écrivain est né et son premier roman est magnifique !

♥♥♥♥♥

Éditions Belfond, Fourth of July Creek, trad. Nathalie Peronny, 500 pages

 

 

38 thoughts on “Yaak Valley, Montana

  1. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire ton billet! Tu sais à quel point je convoite ce roman… Ça sent le coup de coeur à venir, ça. Mes petits post-it autocollants sont prêts!

    1. Il t’en faudra ! Je les laisse en place .. une lecture qui peut dérouter, un gros pavé – il m’aura fallu du temps pour le dévorer ! Chose étrange, je viens d’en lire un autre dans la foulée, totalement différent (enfin à réfléchir) et encore un énorme coup de coeur <3
      Il faut que tu lises celui-ci - quel premier roman !

        1. oh j’avais pas vu ce commentaire ! désolée !
          Il s’agit d’un livre qu’on a cherché toutes les deux en vain .. j’ai fini par craquer et l’acheter en neuf à mon retour 😉 D’ailleurs, j’y ai pensé cette nuit et ce matin .. il faut que je m’attelle à rédiger un billet 😉 Il est publié chez Seuil avec un mini van vert/bleu sur la couverture 😉

          1. et tu as trouvé ! et j’ai rédigé mon billet ! Oui, tu m’as donné envie et hop en dix minutes j’ai tapé à la va-vite (tu m’as vu faire). Cours l’acheter, ma belle !

    1. C’est vrai que certains passages, sur la misère humaine, la maltraitance sont difficiles mais fort heureusement il y a toujours de l’espoir ! un livre assez âpre en fait.

    1. Il va, à mon avis, très bien marché en France – avec la série Stranger Things, les Américains repartent dans les années 80… Merci et j’espère que tu auras le même coup de cœur !

  2. Bon, tu penses bien que c’est une lecture dans mes cordes! (en dépit du bémol) Là je viens de démarrer the big pavé d’un auteur qui sera au festival, pffou, quel boulot! ^_^

  3. Le bémol, oublie-le ! et oui dans tes cordes et à lire avant le Festival !
    Un autre pavé ? oh curieuse je suis !! Moi aussi, j’essaie de lire des auteurs présents au Festival !

  4. Evidemment je suis tentée, mais il me semble aussi y trouver un air de « déjà vu » et « déjà lu »… Ceci dit, ton analyse donne envie d’y aller !

    1. Ah .. moi je n’avais jamais lu de roman traitant à la fois de l’assistance sociale et des fous de Dieux, mais si tu as déjà lu ça. Reste le style d’un auteur à découvrir 😉

  5. J’avais aussi repéré ce titre dans les sorties de la rentrée. Mais ce qui m’interroge c’est l’illustration de ton billet. Il y a des ours dans le roman ?

  6. L’histoire ne me tente pas trop comme ça, j’ai peur que ce soit un peu trop sombre pour moi et que je lâche vite l’affaire…
    Mais je ne doute pas du fait qu’il s’agisse d’un « grand livre » !

    1. Oh je te comprends ! Il est âpre je dirais et certains lui trouveront sûrement des passages trop long. Je suis moi-même réfractaire à certaines lectures que je sais être « de grands livres ». Il faut attendre le bon moment ! mais il y a tant à lire !

  7. C’est le deuxième chouette billet que je lis sur ce roman. Cela m’attire vraiment même si elle est dure cette Amérique des exclus

  8. Je viens de comprendre ton bémol! Au départ j’ai eu du mal à saisir ce qui se passait avec cette autre narration? Cela permet de savoir ce qui arrive à Rose. Mais qui parle? A quelle époque? (dans le futur?) J’ l’ignore; Tu l’as demandé à l’auteur? Je me souviens que tu lui as demandé pourquoi les années 80 mais je n’ai plus souvenir de sa réponse.
    Grrr quoi j’aurais plein de questions maintenant!

    1. Je me sens moins seule non je ne lui ai pas demandé. Il a dit en conférence qu’il avait eu du mal avec le choix narratif. Faut que je regarde mes notes !

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