Flight

Après avoir découvert Sherman Alexie dans Indian Killer, il me tardait de retrouver son style et surtout son monde. Cette fois-ci, il prend le visage de Spots, un adolescent de 15 ans vivant à Seattle dans les années 2000. Le gamin est orphelin depuis ses six ans et il déjà vécu dans une vingtaine de familles d’accueil, autant d’écoles et des centres fermés car Spots est un jeune délinquant violent. Spots est métis, les yeux verts hérités de sa mère irlandaise et la peau brune et couverte d’acné héritée de son père, un indien disparu le jour de sa naissance.

Oui, je suis irlandais et indien, ce qui serait le mélange le plus génial du monde si mes parents étaient là pour m’apprendre à être irlandais et indien. Seulement, il y a longtemps qu’ils ne sont plus là , si bien que je ne suis vraiment ni irlandais, ni indien. Je suis un ciel vide, une éclipse solaire humaine.

Spots ne s’aime pas et n’aime personne. Il ne cesse d’être embarqué par les flics, dont un qu’il croise depuis des années et qui semble être le seul à se préoccuper de son sort.  Mais Spots ne connaît que la violence. Il trimballe sa haine lorsqu’il croise un jour en prison un adolescent blanc, Justice, qui le fascine. Il le rejoint dans son squat et les deux adolescents refont le monde.

Je n’aime pas les flics, c’est clair ? Par contre je les respecte. Un tout petit peu. (…) Je pense que beaucoup ont eu une enfance chaotique et marquée par la violence, si bien qu’ils sont devenus flics par désir de faire régner l’ordre dans le monde. Et ces types-là, qui n’oublient jamais leur jeunesse agitée, essayent souvent de sauver des gosses comme moi. Les bons flics sont des maîtres nageurs sur les rives d’un lac de merde.

Justice semble partager sa rage et l’encourage à se venger. Un jour, Spots décide d’aller braquer une banque, soi-disant pour venger ses ancêtres assassinés par les Blancs, mais le braquage tourne au désastre : Spots tire à l’aveugle et se prend une balle dans la tête.

Mais au lieu de mourir, Spots est propulsé au cœur d’un étrange voyage dans le temps, à travers les périodes les plus troubles de l’histoire américaine et celles de son peuple. Ainsi, le garçon se retrouve dans le corps d’un agent du FBI d’une trentaine d’années, à la fin des années 70 en Idaho. Il reconnaît deux militants des IRON (Indigenous Right Now!) de la réserve des Nanapushs , célèbres pour leur lutte pour leur autonomie. Très vite, Spots réalise que les agents du FBI et ces prétendus militants sont de mèche et ont enlevé un jeune indien pour l’assassiner. Spots est à nouveau confronté à la mort, va-t-il à nouveau la donner ?

Il ferme les yeux et se réveille dans le corps d’un jeune garçon indien muet de douze ou treize ans, alors que la célèbre bataille de Little Big Horn va commencer et mettre fin à l’ambition dévorante de Custer. Spots aperçoit Crazy Horse, le guerrier le plus légendaire qui vient remporter ici sa plus belle victoire. Mais la dernière aussi. Et la bataille a été violente, les enfants et les femmes vont scalper les soldats décédés sur le champ, dont les corps sont encore chauds. Spots assiste à ces mutilations et à nouveau la violence est là devant lui …

Spots va alors voyager à nouveau dans l’histoire, dans un autre corps, celui d’un éclaireur pour l’armée américaine, âgé d’une cinquantaine d’années, blessé, l’homme conduit l’armée droit sur un village indien pour se venger d’une attaque de diligence qui a fait de nombreuses victimes dont des enfants. Spots est de nouveau confronté à la guerre, la peur et la violence. Mais ces « voyages » sont aussi le moyen pour lui de trouver des réponses à son histoire, comme lorsqu’il est propulsé dans le corps d’un SDF indien, qui lui apportera la rédemption tant désirée.

J’écoute avec attention. Je ne distingue rien mais j’ai de vieilles oreilles. Je suis fatigué, brisé, abattu et je ne sais même pas si je vais être capable de tenir debout. Il y a quelque chose en moi qui désire se fondre à la terre et à l’herbe.

Ce roman, d’à peine 200 pages, m’a totalement envouté et je l’ai lu d’une traite ! Il faut dire que le soleil s’est prêté au jeu – allongé sur mon transat, j’ai voyagé avec Spots à travers l’histoire américaine et celle de son peuple. Comme à son accoutumé, Sherman Alexie n’épargne personne : ni les Indiens, ni les Blancs – il fustige toutes les formes de violence, qu’elles soient justifiées ou non et égratigne la société américaine, et son communautarisme qui a largement participé à engendrer la haine, la méfiance et continue à ce jour d’être la source de conflits.

Je me suis attachée très vite à cet adolescent qui se trouve laid et en manque profond d’amour, de racine et surtout d’un regard protecteur. J’aime Sherman Alexie, ses mots. Spots n’est pas totalement sombre, il le dit lui-même : il est intelligent mais agit comme un idiot. Il y a aussi de la légèreté et de la fantaisie dans ce roman et puis des instants de pure magie, de liberté, comme la fuite de ces deux enfants pendant la bataille de Little Big Horn.  Le journaliste de Lire compare le style d’Alexie à Salinger, pas étonnant alors que je sois totalement sous le charme !

L’auteur dresse un portrait sans fards de son pays, mais aussi de son peuple, qui s’est perdu dans l’alcool – sans repères, parqué dans des réserves et oublié de tous.

Un roman magnifique, et dès les premières pages, des phrases chocs qui résonnent encore dans ma tête. J’ai hâte de lire ses autres livres. Un immense auteur à découvrir en urgence pour ceux qui veulent mieux appréhender cette population.

♥♥♥♥♥

[highlight color= »color here »] Editions 10-18, trad. Michel Lederer, 202 pages[/highlight]

Copyright Photo en Une : Galen Clarke pour Jenkem.

10 commentaires
0

Vous pourriez aussi aimer

10 commentaires

Marie-Claude juin 9, 2016 - 4:23

Punaise! Il me fait trop envie… Je craque encore. Et cette idée de voyager dans l’Histoire est très tentante. J’ai acheté, suite à la lecture de ton billet, « Indian Killer », mais pour poursuivre ma découverte de Sherman Alexie, je pense bien entamer celui-ci. Et je garde toujours dans le coeur son roman pour ado « Le premier qui pleure a perdu », que je conserve précieusement.
J’espère que tes prochaines lectures me tomberont moins dans l’oeil, histoire d’avoir un petit break!

Reply
Electra juin 9, 2016 - 2:18

Désolée pour ton porte-monnaie ! Mais tu ne le regretteras pas 😉
Je pense que celui-ci te plairait beaucoup car c’est aussi un très beau portrait d’adolescent et tu aimes cet âge-là 😉
il me faut ses autres livres 😉

Reply
keisha juin 9, 2016 - 4:24

L’autre titre, pour ado, je n’ai pas vraiment accroché. je préfère David Treuer je crois.

Reply
Electra juin 9, 2016 - 8:56

tu as lu les autres oeuvres de Sherman Alexie ? car ses romans ne sont pas que pour ados, Indian Killer ou celui-ci par exemple. Je ne l’ai pas lu mais il m’en reste beaucoup ! Il a écrit aussi des nouvelles dont plusieurs adaptées au ciné 😉

Reply
Tasha juin 9, 2016 - 8:54

Ah la la! Ce roman me fait bigrement envie… Ton billet en tout cas me conduit à l’ajouter à ma wish-list! Pauvre de moi ! (oui parce que ma wish-list a tendance à se transformer très vite en PAL)

Reply
Electra juin 9, 2016 - 8:57

oh désolée ! bon si ça te rassure, j’ai une PàL gigantesque !! 🙂
et Alexie vaut le détour !

Reply
jerome juin 10, 2016 - 2:33

Un immense auteur, oui. Tu dois lire ses nouvelles aussi, elles sont fabuleuses (commence donc par Phoenix, Arizona, c’est un recueil incroyable).

Reply
Electra juin 10, 2016 - 9:11

oui, je l’ai su avec Indian Killer – et ses nouvelles, je les connais adaptées au ciné mais hâte de les lire ! 😉

Reply
Océane juin 12, 2016 - 6:31

Comme tu en parles <3 Je vais suivre tes pas et le découvrir !

Reply
Electra juin 12, 2016 - 9:23

J’espère que tu aimeras comme moi 🙂

Reply

Saisissez votre commentaire