La chambre aux échos

J’ai déniché ce livre lors de ma dernière virée à Emmaüs. La couverture puis la présentation de l’éditeur m’ont attirées ainsi que son petit prix! Je n’avais encore jamais lu un roman signé de Richard Powers, mais La chambre aux Échos a reçu le prix du National Book Award en 2007, un bon signe, non ?! Mon billet risque d’être assez long, comme le fut ma lecture, hélas. Une lecture complexe, j’ai mis du temps à plonger dans l’histoire et surtout dans l’univers de Richard Powers. A la fois passionnant, l’exercice de la lecture s’est cependant révélé ardu et assez compliqué. Pourtant, je n’ai plus lâché le livre à partir de la seconde moitié, j’avoue en petite partie pour le finir plus vite. Mais fort heureusement le talent de M.Powers me laisse aujourd’hui encore admirative. Je ne sais pas si je suis très claire dans ma critique !

Par une nuit d’hiver, sur une petite route du Nebraska, Mark Schluter est victime d’un grave accident de voiture. Sa sœur ainée, Karin, revient dans sa ville natale pour être à son chevet. Mais lorsque Mark sort du coma, il semble ne plus la reconnaître. Karin fait alors appel à Gerald Weber, un célèbre neurologue, spécialiste des troubles singuliers du cerveau.

Alors que Weber étudie son cas, Mark essaie de reconstituer peu à peu ce qui s’est passé la fameuse nuit de son inexplicable accident et d’identifier le témoin anonyme qui lui a sauvé la vie avant de disparaître en laissant une étrange note.
Ce qu’il va découvrir changera à jamais sa vie, celle de sa sœur et celle de Weber.

 

En lisant ces quelques lignes, on s’attend à se retrouver pris dans un thriller avec du suspense – mais non, pas du tout ! On plonge dans le psyché humain, dans la condition humaine, la question identitaire : un homme va vivre un véritable calvaire : à son réveil, Mark, ouvrier dans une usine d’une petite ville du Nebraska, ne reconnaît pas la personne qui se tient en face de lui, celle qui prétend être sa sœur, son unique famille : Karin. Victime d’un traumatisme crânien (avec hématome sous-dural), Mark est en fait atteint d’une pathologie très rare : le syndrome de Capgras qui vous empêche de reconnaître vos proches et surtout vous persuade qu’un « androïde perfectionné, un extraterrestre ou un sosie envoyé par le gouvernement a mis en place toute une conspiration afin de vous surveiller et/ ou de vous éliminer » a pris leurs places. Mark sait qui il est et reconnait ses amis, mais pas sa sœur. Il ne se souvient plus de l’accident et en conclut qu’il a du être témoin d’un évènement capital et que le gouvernement a envoyé un sosie de sa sœur pour le surveiller et ne cesse de réclamer sa vraie sœur et de mener une vie d’enfer au sosie.  Désespérée, Karin va se tourner vers Gerald Weber, un célèbre neurologue. Parallèlement, se greffe l’histoire de la note mystérieuse trouvée sur sa table de chevet qui accentue encore le délire paranoïaque du jeune homme.

 

Je raccourcis ce billet car je ne veux pas raconter toute l’histoire ! Mais sachez qu’on suit parallèlement la vie de Mark et de Karin, et celle du Professeur Weber. Si j’ai apprécié lire toutes les études de cas suite à des traumatismes (où des personnes ne reconnaissent plus leur bras droit, ou ne voient plus que la moitié de leurs corps ou sentent encore leurs membres fantômes, etc.) j’ai cependant fini par ressentir une certaine lassitude. Parallèlement, mon empathie envers Mark a été de courte durée car sa maladie fait de lui un être exécrable et capricieux. Le roman est dense car Richard Powers évoque la vie privée de Karin qui vivote entre son ex et un ancien petit ami du lycée, mais également le projet de la mairie de construire un immense complexe touristique et enfin cette mystérieuse aide-soignante qui s’invite chez Mark après qu’il ait quitté le centre de rééducation…  Vous l’aurez compris, beaucoup de sujets éparses. Mais il ne faut pas oublier un autre personnage capital du roman : la rivière Platte où viennent six semaines de l’année se poser les sublimes grues ….

Les personnages secondaires (l’ami écolo de Karin ou son ex copain du lycée, l’aide-soignante, l’épouse de Weber) sont pour moi trop prégnants et j’avoue que je n’ai éprouvé aucun intérêt à lire les questionnements sempiternels de Weber sur son mariage et même sa carrière, ou son attirance pour cette mystérieuse Barbara. Idem pour Karin et ses sempiternels questionnements sur sa vie. Je me suis demandée à plusieurs reprises où j’allais….  Si le romancier s’était consacré entièrement à la maladie, très intrigante de Mark, cela m’aurait suffi mais l’abondance des sujets traités a fini par me décourager.

Bref, un « too much » pour moi, même si j’ai bien saisi qu’il s’agit ici, à travers de tous ces personnages de traiter de la mémoire, de notre identité – de la condition humaine. Il m’aura donc fallu une bonne semaine pour finir le livre, même si j’ai connu enfin le plaisir de ne plus le lâcher à partir de la seconde moitié. J’ai juste lu beaucoup plus vite les interrogations de Weber sur son mariage qui m’ennuyaient au plus haut point ou celles de Karin.

Copyright Don Brockmeier

 

Si je ne décèle pas de talent particulier pour le thriller pour le romancier américain, je détecte par contre chez lui un style magnifique, avec une pointe de lyrisme assumé lorsqu’il parle .. des grues ! Oui, Richard Powers est bien américain car le nature writing n’est jamais loin avec lui. Ou est-ce mon amour inconsidéré pour ce genre qui me fait croire cela? Car impossible de réfréner un sourire lorsque Richard Powers parle de la rivière Platte ou des grues.  Et que dire de mes passages préférés du livre qui ont tous trait à ces oiseaux sauvages magnifiques ???

Au temps où les animaux et les hommes parlaient encore la même langue, racontent les Cree, le Lièvre voulut se rendre dans la lune, il demande au plus fort des oiseaux de l’y conduire, mais l’Aigle était affairé, et le Faucon ne pouvait pas voler si haut. La Grue proposa son aide. Elle dit au Lièvre de s’agripper à ses pattes. Puis elle s’envola vers la lune. Le voyage était long, et le Lièvre était lourd. Sous le poids de son passager, les pattes de la Grue s’allongèrent et celles du Lièvre furent écorchées jusqu’au sang. Mais la Grue finit par atteindre la lune, le Lièvre suspendu sous sous son ventre. Pour la remercier, celui-ci donna à la Grue une petite tape sur la tête, de sa patte qui saignait encore. Ainsi la tête et les pattes de la Grue devinrent-elles rouge sang. (p.193)

Powers consacre en effet toute une partie de son livre à ces immenses oiseaux qui viennent se poser sur la rivière Platte (son nom français et indien traduisant sa très faible profondeur) et comme pour la maladie de Mark, étudie avec soin ces oiseaux mythiques. Powers y fait l’allégorie avec les êtres humains sur la notion d’identité, de l’empreinte générationnelle, de la mémoire universelle. Celles des grues qui suivent des « repères » inscrits dans « leur crâne de grue » depuis l’éternité. Ces passages du livre m’ont beaucoup plus parlés que le discours de Weber, parfois lassant. Je crois que mon souci primaire vient du fait que je n’ai jamais pu me sentir proches des personnage. On finit toujours par s’identifier, soit totalement, soit par petites touches  à l’un ou l’autre des protagonistes, parfois même à un personnage secondaire et cela suffit – mais ici, l’approche didactique de la maladie de Mark par Weber, l’attitude névrosée et éreintante de Mark ont fini par créer entre moi et les personnages une distanciation qui n’a eu cesse de grandir au fur et à mesure de ma progression. Je n’ai jamais pu ressentir profondément la détresse du héros face à sa perte identitaire. C’est ce qui m’aura manqué au final pour que j’en fasse un coup de cœur, même si certains passages, dont ceux consacrés aux grues, restent profondément marqués en moi.

 

Plus vite qu’ils se sont rassemblés, les seuls témoins disparaissent. Entassés sur la rivière pendant quelques semaines, ils engraissent, puis s’en vont. A un signal invisible, le tapis redevient écheveau. Par milliers, les oiseaux en dénouent la trame et emportent avec eux leur souvenir de la Platte. Un demi-million de grues se dispersent sur le continent. Elles filent vers le nord, un État par jour, et même plus. Les plus vigoureuses couvriront encore des milliers de kilomètres, ajoutés aux milliers qui les ont menées à la rivière. 
Les grues entassées en denses cités d’oiseaux s’éparpillent à présent. Elles prennent leur envol par familles, compagnons d’une vie suivis d’un ou deux rejetons qui ont survécu à l’année écoulée. Elles mettent le cap sur la toundra, les narses et les tourbières, ces points d’origine gravés dans la mémoire. Elles suivent des repères – eaux, bois, montagnes – des lieux conquis sur les années passées, grâce à une carte de grue, dans un crâne de grue. Des heures avant l’assaut du mauvais temps, elles font halte pour la journée, car elles prévoient la tempête qu’aucun signe n’annonce. En mai, elles retrouvent les lieux de nidification quittés un an plus tôt. (p.107)

 

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Nebraska.

Des critiques beaucoup plus dithyrambiques par le Figaro Littéraire : « on sort de ce fleuve ému, bouleversé et admiratif » et par Télérama : «  une œuvre polyphonique, tenant de la magie. Un livre intense d’émotion pour le lecteur ».

Éditions Le cherche midi, traduction Jean-Yves Pellegrin,  Challenge 50 états 50 romans, 472 pages

4 thoughts on “La chambre aux échos

  1. Ah la la, j'ai bien aimé ce bouquin, dès qu'il y a des trucs de neurologie et cerveau, je suis pour, et puis les grues, oui, les grues!!!! Voir mon vieux billet, la photo a disparu.

  2. Je disais donc que j’ai beaucoup aimé ce roman, tout comme tous les autres romans de Powers que j’ai lu jusqu’à présent… Mais mon préféré d’entre tous reste « Le temps où nous chantions » : magistral !

    1. Merci de revenir par ici ! Oui, j’ai lu l’avis de Keisha sur Orfeo et j’ai beaucoup aimé certains passages – je lui sens l’âme d’un scientifique, passionné par le cerveau, sa complexité ou la nature, mais j’ai quand même eu du mal avec les personnages. Je ne dis pas que je ne vais pas retenter le coup 😉

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