Once upon a river

juillet 10, 2015
Once upon a river

J’avais beaucoup entendu parler de ce livre autour duquel les gens s’accordaient pour le considérer comme un classique de la littérature américaine, proche des aventures de Huckleberry Finn ou du retour à la nature de Thoreau dans Walden. Bonnie Jo Campbell nous livre ici un roman dont l’action est contemporaine (les années 80) mais qui reprend ici « les mythes classiques de l’Ouest, si chers aux américains : une fable sur ces loups solitaires qui ont choisi de vivre au plus près de la nature, loin de la société et des hommes. Un retour à la nature« .

Margo Crane a tout juste quinze ans, elle vit avec son père le long de la Stark River dans le Michigan. La jeune fille grandit seule et a comme meilleure alliée et amie la rivière. Elle passe ses journées sur la Stark et ne descend de sa barque que pour  aller chasser. Margo aime la chasse, pas l’école. La jeune fille se sent proche des Murray, cette famille patriarcale qui vit de l’autre côté. Des cousins lointains avec qui elle a grandi et célèbre les fêtes chaque année. Mais lors de la fête annuelle du 4 juillet, Margo, dont le corps de petite fille a cédé place au corps d’une très belle jeune femme, est violée par cet oncle qu’elle admirait. La jeune fille garde le silence mais elle ne peut réprimer la violence qui la ronge. Lorsque la vérité éclate et que son père apprend la vérité, la tragédie opère.

Margo, abandonnée par sa mère il y a huit ans se retrouve orpheline de père. La jeune femme, qui subit l’opprobre des Murray (la famille la plus influente du comté) décide de prendre sa barque et de partir à la recherche de sa mère. Pêche, chasse et nature – rien n’effraie la jeune fille. Pendant plus de deux ans, et au fil de plusieurs rencontres amoureuses et d’amitié, Margo vit sur son bateau le long de cette rivière. Elle ne sent bien que sur cette rivière et fuit la société ou tout ce qui y ressemble.

Voici en quelques lignes, le résumé de ce livre complexe qui m’a fortement dérouté. Pour plusieurs raisons que je vais tenter d’expliquer.

En premier lieu, j’ai lu le livre en anglais et il est évident que la romancière s’approche de la grâce lorsqu’elle décrit cet endroit, cette rivière. Comme beaucoup de romanciers américains, le nature writing est une seconde nature chez elle. Les passages sur cette rivière, parcours symbolique de l’enfance à l’âge adulte sont magnifiques et la lectrice que je suis a eu aussi envie d’embarquer avec elle et de fuir la civilisation.

Mais voilà mon souci : Margo Crane ne vit pas uniquement sur la rivière parce que c’est son lieu de prédilection, celui où elle s’y sent bien – Margo y vit parce qu’elle fuit tout en permanence, sa famille, les problèmes, le monde adulte, les responsabilités et tout ce qui la pousserait à faire face à ses peurs et à prendre les mesures nécessaires. Oh Margo est très indépendante, elle sait chasser, dépecer et tanner les peaux, mais Margo ne passera jamais plus de deux nuits à l’extérieur. Car Margo va croiser plusieurs hommes dont elle tombe amoureuse à chaque fois (autre souci du livre pour moi) et va donc s’installer chez eux. Elle est donc toujours prise en charge, au chaud et protégée. Il est normal qu’à son âge, Margo ait besoin de cette protection mais cela prouve aussi qu’elle n’est pas si autonome que la romancière voudrait nous le faire croire. N’est pas Huckleberry Finn qui veut. Le retour à la nature tant célébré ne dure que très peu de temps.

Le personnage de Margo est complexe et déroutant. Elle a subi un viol mais refuse d’en parler, puis s’exprime uniquement à travers les armes (en tuant des daims hors saison de chasse, parfois sans raison, ces passages m’ont perturbés) et le sexe. Car Margo semble aimer la chose (étrange après une première expérience sous forme de viol). La jeune femme s’éprend de chaque homme qu’elle croise, elle a constamment des envies charnelles qu’elle tente plus ou moins de réfréner.

Ces hommes ne sont pas fiables et Margo se retrouve à nouveau seule. Mais tous les hommes la désirent, et sa solitude ne dure jamais que deux ou trois jours. Finalement, Margo ira à la ville chercher sa mère et en reviendra. Un passage émouvant du livre que j’ai vraiment aimé. On voit ici l’abandon qui perdure, une mère aussi immature que la fille. Finalement, j’ai accroché à la fin du roman, Margo a perdu sa barque mais a fait la connaissance d’un vieil homme, Smoke, et de son meilleur ami, tous deux sexagénaires et amoureux de la nature. Le premier lui offre le gîte (sur son bateau, lui vit dans une caravane) et l’autorise à chasser et à vendre les peaux mais surtout il offre à Margo un semblant de vie de famille, une protection. Un vieil homme bourru, atteint d’emphysème qui ne représente donc plus aucun danger pour la jeune fille. Même si chez Margo, toutes ses rencontres finissent mal, j’ai beaucoup aimé ce passage.

Margo est une fille sauvage dans le sens où elle chasse, découpe l’animal, l’éviscère, récupère la peau, la tanne et la vent. Certains passages descriptifs peuvent être passionnant ou à l’inverse provoquer chez le lecteur une forme de répulsion. Ainsi, Margo enlève la peau des poissons sans les avoir tués auparavant, tue une femelle daim (enceinte) hors de la période de la chasse et semble y prendre plaisir.

J’ai mis une semaine (chose rare chez moi) à lire ce livre, éprouvant une certaine antipathie pour le personnage principal. Ses réactions, ses lubies ou ses réflexions me laissant perpétuellement perplexes. J’aurais aimé qu’elle grandisse, comme la rivière, et qu’elle accepte les responsabilités (la fin laisse cependant entrevoir cette possibilité ou tout son contraire, et là c’est très inquiétant) or elle refuse tout en bloc. Ainsi, lorsqu’elle vit avec son voisin, un trentenaire cadre dans une entreprise, elle refuse systématiquement de lire des livres ou de retourner en cours. Son modèle est une héroïne du far-west Annie Oakley qui tirait plus vite que son ombre et faisait partie du Wild Wild Show. J’avoue m’être lassée de ces références et de cette attitude enfantine et capricieuse.

Attention, cet avis ne reflète que le mien. J’ai lu diverse critiques (certaines me rejoignent) et la majorité célèbre ce livre. Ainsi l’une des lectrices dit que Margo s’imposera peu à peu dans votre coeur et que vous la verrez ainsi grandir et apprendre à survivre. Qu’elle découvre la signification de l’amitié et la confiance. Comme le fleuve Kalamazoo, la fable de Campbell emporte le lecteur dans ses flots, comme un simple objet balloté ainsi par la vie qui doit apprendre à accepter les défis que la vie place sur votre chemin.

A l’inverse, une lectrice décrit le personnage comme une coquille vide et il est vrai, que pour moi, Margo qui aime par dessus tout le silence et ne parler que d’armes ou d’animaux morts, peut s’avérer ennuyeuse. Un personnage dont la vie n’aura été guidée que par de mauvaises rencontres avec des hommes qui ne cessent de profiter d’elles.

Si Margo se sent à l’aise et en sécurité sur la rivière, la majeur partie du roman se passe malheureusement sur le rivage au gré des rencontres amoureuses de Margo. Difficile de parler de ce que j’ai aimé sans trahir l’histoire, mais sachez que Margo ne cesse de surmonter des obstacles : violence, abandon, isolement, alcool, viol, etc. Margo se cherche et vous entraine ainsi au gré de ses divagations amoureuses ou marines.
Au final, je reste mitigée, d’une part parce que le livre est merveilleusement écrit par Bonnie Jo Campbell, que le lien presque maternel entre Margo et la rivière est fascinant, et d’autre part parce que je n’ai pas réussi à m’attacher à Margo dont les choix de vie m’interrogent.

Pour les lecteurs francophones, une édition en français existe et est disponible ici.

Éditions Fourth Estate, 346 pages
 
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10 commentaires

keisha juillet 11, 2015 - 6:03

Je ne connaissais pas du tout ce livre, mais tu ne donnes pas trop envie de le découvrir…

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Marie-Claude Rioux juillet 11, 2015 - 6:03

Tu en parles divinement bien. Un avis mitigé très bien élaborée. Les raisons pour lesquelles ce roman t'a moins plu risquent de m'agacer aussi. Mais en même temps, je suis très intriguée. Tu as vraiment su piquer ma curiosité. Tu sais qu'il est dans mon challenge 50 romans 50 États! J'espère que la traduction ne sera pas trop boiteuse!

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Electra juillet 11, 2015 - 6:07

Je me demande si je n'ai pas été trop dure ? Mais mes remarques sont partagées par d'autres lecteurs, j'ai adoré les passages où elle est seule, sur la rivière et puis d'autres ont adoré donc j'espère que tu seras dans ce cas-là Tu me diras si la traduction traduit bien ce lien magique avec la nature !

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Electra juillet 11, 2015 - 6:09

Il est cité souvent par des auteurs américains et c'est vrai que le style est magnifique, je m'attendais juste à ce qu'elle passe plus de temps seule sur la rivière or ce n'est pas le cas. En même temps, c'est un roman initiatique et j'ai oublié de dire qu'elle décrit aussi très bien ces gens qui vivent le long des rivières aux USA 😉

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Kathel juillet 11, 2015 - 9:27

Je l'ai lu il y a quelques semaines, mais n'ai pas encore fait de billet, mais mon avis rejoint le tien, je ne suis pas aussi enthousiaste que d'autres…

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Electra juillet 11, 2015 - 9:58

Oui j'aurais préféré qu'elle passe plus de temps seule sur la rivière, je pense que la quatrième de couverture nous induit en erreur 😉

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luocine juillet 12, 2015 - 8:36

et en plus , je devrai le lire en français .. et en plus le retour vers la nature des américains m'énerve eux qui sont les plus grands pollueurs de tous les temps .. Mais je trouve ton billet très intéressant et ce livre finement analysé.

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Electra juillet 12, 2015 - 8:38

La pollution de la rivière est abordée dans le roman en fait, donc ça pourrait t'intéresser ! Merci j'ai essayé d'expliquer pourquoi je n'ai pas trouvé ce que je cherchais dans ce livre (si je suis claire)

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Léa TouchBook août 6, 2015 - 8:53

Il est dans ma PAL, j'espère qu'il me plaira 🙂

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Electra août 6, 2015 - 8:56

Je pense !

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