Noeuds & dénouement

mai 9, 2015
Noeuds & dénouement
C’est en me promenant à la médiathèque que j’ai croisé l’oeuvre d’Annie Proulx – j’ai trouvé sa nouvelle la plus célèbre, Brokeback Mountain et son roman, The Shipping News (traduit Noeuds & dénouement), récompensé par des prix prestigieux tels que le prix Pulitzer ou le National Book Award lors de sa publication en 1993.
Quoyle est un journaliste malchanceux et désespéré qui vit et travaille près de New York. Le garçon souffre-douleur de son père et son frère, a grandi dans la honte d’un menton proéminent et d’un corps massif et peu plaisant. Sa vie change lorsqu’il est embauché dans un canard comme pigiste et lorsque Petal, une jolie femme vaine l’épouse. Très vite, celle-ci s’avère infidèle et mauvaise mère pour leurs filles, Bunny et Sunshine. Quoyle amoureux transi accepte toutes ses infidélités car il se trouve très chanceux d’avoir trouvé épouse. Cette dernière le quitte un jour, et meurt dans un accident de voiture (avec son amant), après avoir vendu leurs petites filles à un couple sans enfants. Quoyle retrouve ses filles et une vieille tante, Agnis qui le convainc de retourner sur la terre de ses ancêtres :  Terre-Neuve  Avec ses deux filles, Bunny et Sunshine, assez perturbées et sa vieille tante (Agnis Hamm) Quoyle se retrouve au bout du monde, journaliste pour un canard local dans un univers dur, où tout semble ballotté par les vagues et secoué par le vent. 
Je l’avoue, les premiers chapitres consacrés à la vie d’avant, celle de New York en compagnie de Petal, l’épouse infidèle m’ont fait croire que le roman se passait étrangement dans les années cinquante. Quoyle semble sorti tout droit d’une fable : le visage légèrement déformé, une enfance triste et difficile, il ressemble à un ogre solitaire. La mort soudaine de son épouse volage va le pousser à prendre la décision la plus folle de sa vie : partir s’installer à Terre-Neuve, l’île du bout du monde, où les conditions de vie sont très difficiles.
« Agnis a un tempérament viril, c’est sûr, dit Mavis Bangs à Dawn une fois la tante partie avec son mètre à ruban et son carnet. Avec son air intrépide, elle empoigne les choses comme un homme. C’est d’avoir vécu aux Etats-Unis. Les femmes là-bas n’ont pas froid aux yeux. T’as vu son calme? Alors que le neveu était comme de la gélatine !  » (page 264)
Mais c’est là que pour moi la magie a opéré : j’avais, je l’avoue, songé à cesser ma lecture (au bout de soixante pages), frustrée de voir cet homme naïf accepter tout de cette garce (son épouse). Mais lorsqu’il met les pieds à Terre-Neuve, Quoyle va peu à peu se révéler et changer.
Et la lectrice que je suis n’a plus reposé le livre – ravie de suivre la vie de Quoyle qui doit repartir de zéro. Reconstruire la maison de ces ancêtres, inhabitée pendant quarante ans, accepter de tenir la rubrique « accidents de voitures et carnet des bords des arrivées et départs des navires », découvrir le passé des Quoyle,  rencontrer son mystérieux aïeul et vaincre sa peur tenace de la mer en achetant un bateau.
Que ce soit l’équipe du journal ou les amis qu’ils rencontrent, ce sont tous des personnages haut en couleur, physiquement et de caractère. Les histoires, les anecdotes sont si nombreuses – on ne s’ennuie jamais. Entre un récit qui se veut didactique (la vie des pêcheurs, l’histoire de cette île, ses croyances, ses naufragés et la situation actuelle : le poisson se fait rare, le pétrole ..) et l’histoire personnelle d’un seul homme, Quoyle qui ne conçoit pas d’autre histoire d’amour que celle qu’il a vécu avec sa défunte épouse.
« Il y a autre chose, aussi. C’est une Hamm, mais c’est une Quoyle. Toutes leurs histoires, ma petite. Desmond – c’était mon pauvre mari – les connaissait. Il vient de Sans-Nom, en dessous de Patte-de-Grappin, une anse un peu plus bas que Cap-Quoyle. Et cette fillette qu’ils ont, c’est une vraie Quoyle, de traviole comme une bouée dans une mer démontée ».  (page 265)
Fort heureusement, cette île possède une aura, une sorte de magie qui va peu à peu agir sur Quoyle et sur le lecteur. Ainsi ai-je dévoré les chapitres suivants et j’ai eu du mal à quitter Quoyle et ses comparses. J’ai attendu ainsi ce matin pour finir les trois dernières pages. Annie Proulx est une véritable découverte pour moi et je compte bien lire ses autres publications, que ce soit des nouvelles ou des romans. C’est une conteuse magnifique.
« Le septentrion s’inclina vers le soleil. La lumière se déploya sur la patine laiteuse du plancton qui apparaissait au large, au-dessus des bancs, au confluent du courant salé du Gulf Stream et du courant saumâtre du Labrador. Les eux s’emmêlaient au croisement des tropiques et de l’articque, effervescence de bactéries, levures, diatomées et champignons, un bouillonnement d’algues, de bulles et de gouttelettes, la matière même de la vie, qui pousse à croître, changer, s’accoupler. » (page 414)
 
Pour ceux qui s’interrogent, oui les photos d’acteurs sur la couverture du livre sont celles de l’adaptation cinématographique réalisé par Lasse Halstrom, avec Kevin Spacey, Julianne Moore, Judi Dench et Cate Blanchett.
Si vous voulez du changement, sentir l’air iodé, entendre le bois mouillé grincer, humer l’odeur d’une soupe au homard, plongez dans ce roman !
 
 
 
Editions Rivages, Bibliothèque étrangère, traduction Anne Damour, 482 pages
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15 commentaires

petite_g mai 9, 2015 - 6:59

J'avais adoré ce roman, mais je n'ai pas vu le film. Annie Proulx écrit merveilleusement bien et j'avais tout autant aimé "Cartes postales".

Bon we !

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Gabriel mai 9, 2015 - 6:59

C'était bon hein? Comme toi, j'ai eu cette impression au début du livre. Je détestais Quoyle d'être aussi naïf. On dirait un enfant. Jusqu'à ce qu'il parte à Terre-Neuve. Là, quel roman! Moi aussi je veux en lire d'autres.

Très beau ton billet. Je partage ton avis: Annie Proulx est une excellente conteuse!

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Marie-Claude Rioux mai 9, 2015 - 6:59

Le billet est magnifique, les photos sont superbes. Je l'ai reçu hier dans ma boîte aux lettres. Je m'attache les mains pour ne pas le commencer… Tu as vu l'adaptation?

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Electra mai 9, 2015 - 7:01

ah dur dur de résister hein ! c'est amusant car j'ai failli arrêter ma lecture puis le billet de Gab m'a donné envie de continuer et après je ne l'ai plus lâché ! Il mérite tous ses prix.
Non, bizarrement jamais entendu parler de ce film…

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Electra mai 9, 2015 - 7:02

Oui une conteuse, après avoir lu la nouvelle Brokeback Mountain – je suis devenue fan ! C'est pour ça que je l'ai choisi dans mon challenge 50 Etats 50 romans.

Merci et merci d'avoir écrit le tien qui m'a donné envie de continuer car tu as raison le tout début est quelque peu déroutant mais après, quel pied !

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Electra mai 9, 2015 - 7:03

Merci ! Maintenant j'ai envie de lire tous ses autres écrits 😉

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Océane mai 10, 2015 - 11:39

Un auteur que j'ai découvert après le film Brokeback Mountain, il y a quelques années, et j'ai plongé dans ses paysages avec étonnement (parce que tout ça était tellement loin de mon quotidien !) mais avec délices aussi.

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Electra mai 10, 2015 - 11:46

Oui, elle est vraiment très douée, elle arrive à nous faire voyager avec tellement de facilité !

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Suzanne mai 10, 2015 - 7:17

Très beau billet Electra.
J'ai ressenti semblable émotion vis à vis Quoyle au début. Naïf et résilient à l'extrême comme ça, ça s'peut pas!!! J'aurais eu envie de lui brasser les méninges plus souvent qu'autrement mais bon. Je me tais, faut pas trop en dire….

Un gros, gros coup de coeur pour moi.

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Electra mai 10, 2015 - 7:19

Merci ! Oui au début je me suis demandée à qui j'avais à faire …mais après .. quel plaisir 😉

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Aelys mai 12, 2015 - 12:41

Avec un si belle critique, aussi fine que bien illustrée, je suis tentée !!!

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Electra mai 12, 2015 - 12:43

Merci ! Oui le début est un peu déroutant mais après on s'éprend des personnages, de Quoyle et on embarque avec eux pour Terre-Neuve 😉

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