Buvard

mai 4, 2015
Buvard
J’ai à peine reposé* ce livre reçu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais et je l’ai lu en à peine deux jours. Un bon signe me direz-vous? Oui et non (* billet écrit il y a trois semaines environ)
Oui, parce qu’il est évident qu’il a su déclencher chez moi l’envie de ne plus le lâcher, un peu comme un roman à suspense, un vrai page-turner.  Il est clair que quelque chose, que je ne peux nommer, me poussait à enchainer les pages et à lire très vite ce roman. Je prenais du plaisir à dévorer les mots de la jeune romancière mais une envie sous-jacente prenait le pas : celle de dire très vite au revoir au personnage principal.
Une lecture qui ne m’aura pas laissé indifférente mais encore une rencontre manquée, pas avec l’auteur, Julia Kerninon, qui, il est évident possède une plume très intéressante et un style unique (j’aime ses longs paragraphes, ses digressions) mais avec son héroïne.

Caroline N.Spacek est une romancière mondialement célèbre, qui vit recluse dans sa propriété du Devon depuis quatre ans. Ses onze romans (dont un recueil de poésies) lui ont apporté renommée et fortune. La jeune femme (36 ans) a publié son premier livre à l’âge de 20 ans et a secoué la scène littéraire (Le Prix Françoise Sagan ne lui a pas été décerné pour rien, Julia Kerninon lui rend ici quelque peu hommage). Depuis, elle enchaîne les succès, deux de ses livres ont été adaptés au cinéma et ont rapporté suffisamment d’argent pour permettre à la jeune femme de se consacrer entièrement à son art.

Lou, un jeune homme de 25 ans, tombé amoureux de ses onze romans ne peut résister à l’envie de la rencontrer et s’envole pour le Devon. Il réussit à pénétrer dans sa demeure pour une interview qui se transformera en séjour prolongé où l’auteur va lui raconter sa vie, ses amours et ses peines. Un an plus tard, Lou publie le récit de ses centaines d’heures d’enregistrement. Celui que nous lisons.

Je m’arrête là car sachez que Julia nous prévient dès le départ : les écrivains sont tous fous et Caroline ne fait pas exception à la règle. Lou est un fan absolu qui ne cesse de crier au génie et tout sur elle ou son œuvre sont animés de critiques dithyrambiques.  Au point de m’avoir presque filer la nausée.

Car Caroline est un monstre d’égoïsme, d’égocentrisme et un condensé de tout ce qui me rebute chez certaines personnalités. Une Justin Bieber de la littérature. Portée à nue à 20 ans, elle ne cesse de croire qu’à chaque livre, elle fait encore mieux. Contrairement à nombres d’auteurs qui seront plus ou moins irréguliers dans leur production, elle est parfaite. Elle est au-dessus de tout le monde. Issue de plus bas que terre (attention préparez-vous : fille de forains analphabètes, violents, racistes, pédophiles et tout ce qui suit, n’ayant lu que la Bible et les annuaires – j’imagine le plaisir des forains à lire ce roman), elle s’est plus qu’élevée de sa condition, elle a surpassé la terre entière.
D’ailleurs, lorsque assise, dans son kimono, un verre de vin à la main (à la Gwyneth Paltrow, chacun de ses gestes est ainsi décrit avec minutie et encensé par Lou) elle se remémore son passé, Caroline s’exprime dans un français parfait, si châtié, une rhétorique parfaite, des métaphores à vous faire pâlir. Mais étrangement, dès qu’elle repose son verre et s’adresse à Lou pour des échanges « plus terre à terre », fini ce langage exceptionnel, retour à la base.
Ce que j’essaie de dire, c’est qu’entre son égocentrisme et ce discours tellement distant et arrogant, s’est tout de suite créé, entre moi lectrice, et elle, héroïne (dont les malheurs ne cessent de s’abattre sur sa pauvre vie) une distance telleun fossé si profond que je n’ai jamais pu ressentir envers elle (ni envers Lou, le stéréotype de l’homosexuel homme-enfant, vendu enfant par son père en échange d’un pneu à des pédophiles, si si) la moindre empathie, ni affection.
Tout est tellement grandiloquent chez elle et chez Lou d’ailleurs (leurs passés communs d’enfants maltraités), qu’on a peine à y croire.
Je ne vous cache pas aussi la foison de clichés sur l’ex-URSS (terme que je n’avais plus croisé depuis une dizaine d’années), en voici un extrait. C’est beau, merveilleusement écrit mais au final ça sonne faux pour moi.
« Je visitais l’Europe. (…) A Rome, je fumais des Merit parce que cela semblait approprié  ma situation, je comptais les palmiers et je me fais prendre en photo à côté des gladiateurs. (..) A Venise, je sortais les nuits de grande marée marcher avec des bottes en caoutchouc dans les rues inondées. De là, j’ai pris le train de nuit pour Budapest, où j’ai lavé mon corps dans les saunas brûlants et pris sans relâche les taxis d’eau d’un bord à l’autre du fleuve. (….) Je louais des appartements en Europe de l’Est où les murs vibraient quand un des habitants de l’immeuble jouait de la contrebasse, des appartements d’où j’entendais le sifflement des tramways dehors, des appartements situés sur les grands axes avec de tout petits balcons ronds où je m’asseyais pour boire mon café à l’aube, enveloppée dans des couvertures, sous la neige qui tombait doucement. » (p.103)
Il est indéniable que Julia Kerninon possède un grand talent. Son premier roman, en témoigne mon billet qui retranscrit je l’espère les émotions ressenties à la lecture. Il m’aura manqué cependant ce supplément d’âme. Ses personnages sont tout simplement inhumains. Soit un cumul de clichés pour Lou (jeune homosexuel qui se jette sous la voiture d’un homme qui deviendra son mentor…) soit un personnage d’écrivain tellement fantasmé qu’il en devient effrayant. Lou la trouve insupportable, arrogante mais ne peut s’empêcher d’être ému par chaque mot ou geste de la romancière (tous ses gestes sont soigneusement pensés, elle fait la roue, la moue… plus qu’une romancière, c’est une actrice).

Julia Kerninon possède un vrai talent et je ne peux qu’être admirative. Elle nous invite à une démonstration de la langue française, de sa rhétorique, de son talent à manier les mots et c’est un énorme plaisir. Son écriture est exigeante, incisive et percutante. Mais la perfection est en ennuyeuse et surtout elle vous isole du reste. Un peu comme un enfant génie enfermé dans sa bulle.

J’ai échangé aujourd’hui avec une amie plus âgée et elle a eu ce ressenti : Julia Kerninon intellectualise beaucoup, elle est extrêmement douée et intelligente mais sa jeunesse et son manque d’expérience s’en ressentent. Dernier bémol : le roman foisonne de références bobo, de clichés (sur ces pays de l’Est, sur les artistes également, sur les familles prolétaires toutes violentes et néandertaliennes) qui gâchent le plaisir du lecteur.

La jeune romancière prépare une thèse dont le sujet principale porte sur les entretiens littéraires. Il est évident que ces interviews de The Paris Review qu’elle a étudiées dans le cadre de ses recherches ont un lien avec ce roman.

Voilà, il m’est difficile d’en dire plus, c’est déjà pas mal. Lisez-le car il en vaut la peine. Je n’avais pas ressenti ça depuis Limonov. J’avoue, j’ai aimé être secouée comme je l’ai été et je lirai son prochain roman, c’est certain.

 

La brune au rouergue, 200 pages
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13 commentaires

Marie-Claude Rioux mai 4, 2015 - 3:11

Ton billet était on ne peut plus intéressant.
Les raisons pour lesquelles tu n'a pas aimé me disent que je n'ai pas du tout envie de le lire!
Pas pour moi celui-là.

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keisha mai 4, 2015 - 3:55

Comme toi j'ai été scotchée par la lecture de ce roman. J'ai lu avec intérêt tes bémols, c'est sûr que cette Caroline n'est pas très attachante…

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Electra mai 4, 2015 - 3:56

Oui, disons que j'ai vraiment eu du mal avec les protagonistes, sinon le style lui est impressionnant pour un premier roman.

Je m'en retourne dans ma campagne américaine 😉

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Electra mai 4, 2015 - 3:57

Toi aussi ? C'est bizarre je n'ai pas pu le reposer tout en maudissant les personnages, une expérience très étrange !
J'attends son prochain …

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Marie-Claude Rioux mai 4, 2015 - 6:52

Idem pour moi, sauf que je suis au coeur d'une campagne canadienne! Il fait chaud. Un gros feu de forêt menace… Je terminerai ce soir un gros coup de coeur qui se passe en Colombie-Britannique… À suivre!

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Electra mai 5, 2015 - 12:23

Oh la chance ! Tu vois, tu vas pouvoir faire la carte du Canada ! Moi je continue mon odyssée américaine .. le bougre est obsédé par le sexe 😉

J'ai pensé à toi, j'ai passé deux heures hier soir à chercher les livres pour la carte USA,c'est fait – reste à la faire !

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Laeti mai 5, 2015 - 5:28

C'est drôle, Caroline a plutôt eu un effet hypnotisant sur moi, prenant le pas sur son arrogance. Au fond, j'ai senti une âme blessée, et adoucie par la présence de Lou. Je me rappelle avoir surtout été marquée par tous les événements qu'elle a traversés en si peu de temps, et ai beaucoup apprécié les réflexions sur les écrivains. Un coup de coeur pour moi : https://bullesdair.wordpress.com/2014/05/08/buvard-de-julia-kerninon/

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Electra mai 5, 2015 - 5:31

oh oui c'est amusant de lire un avis tout à fait opposé ! comme ça, ça donnera peut-être envie aux gens de le lire ce que je souhaite car ce livre, comme tu le sais, a eu un super effet sur moi !

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quaidesproses mai 6, 2015 - 12:52

Bon premièrement, je ne savais pas qu'il y avait un prix Françoise Sagan.
Deuxièmement, je suis perplexe, je crois que le sujet principal pourrait m’intéresser, et certains passages dans ta chronique me donnent très envie. Sauf que, la distance que tu as eu face à l'héroïne et les clichés perpétuels, m'empêchent d'y aller ou d'essayer. . Malgré aimer généralement "La brune au Rouergue", depuis mon dernier coup de cœur… (mais là je m'éparpille). Du coup, je ne sais pas….

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Electra mai 6, 2015 - 7:17

Si tu as l'occasion d'en lire une ou deux pages, n'hésite pas – le style est vraiment impressionnant et j'ai tout lu mais c'est vrai que j'ai eu du mal avec les personnages mais d'autres lecteurs ont aimé la romancière .. donc à toi de voir !

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céline mai 8, 2015 - 3:44

Je comprends que l'on puisse y trouver quelques clichés, avec le recul, je trouve une partie de l'histoire un peu caricaturée aussi. Mais qu'est-ce que j'ai aimé l'écriture ! Et tous les passages sur l’amour ! Vraiment, j'ai été transportée !

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Electra mai 8, 2015 - 5:09

ah oui l'écriture ! d'ailleurs, je le répète : j'achèterai son prochain roman car plaisir pour les yeux ! et comme toi les passages sur l'amour (surtout le dernier époux) très beaux !

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Rencontre avec Julia Kerninon – Tombée du ciel février 16, 2017 - 7:20

[…] Kerninon a publié trois romans, dont Buvard que j’ai lu et qui m’avait laissé une forte impression (plus mitigée), Le dernier […]

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