L’Année de la pensée magique ∴ Joan Didion

La vie change vite
La vie change dans l’instant.
On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la
connaît s’arrête.
La question de l’apitoiement.
Ces par ces mots que commence le récit de Joan Didion, écrits en janvier 2004 quelques jours après les faits. Ceux-là même qui vont venir briser la vie de la romancière. Ces faits ont commencé quelques jours plutôt en réalité avec l’hospitalisation en soins intensifs de la fille unique du couple que forme Joan Didion et John Gregory Dunne, Quintana. Ce soir du 30 décembre, les parents rentrent de l’hôpital new-yorkais où leur fille est hospitalisée suite à une pneumonie qui s’est aggravée. John s’installe au salon, un scotch à la main pour relire un livre écrit par sa femme. Joan de son côté prépare le dîner, allume le feu dans la cheminée, met la table. Son époux la rejoint, ils échangent quelques propos, un échange somme toute banal, lorsque John s’affaisse soudainement.
Joan se précipite pensant qu’il s’étouffe, mais son corps est lourd et John tombe de sa chaise.
Les secours ne mettront que 5 minutes à arriver et à peine 10 pour le transporter aux urgences. Il fait nuit, c’est l’hiver à New York. John est déclaré mort à 22h18.
Le couple Didion-Dunne allait fêter ses quarante années de mariage – un mariage heureux – il est rare de trouver un couple si soudé et si complémentaire. Ils n’auront vécu que cinq petits mois séparés, les premiers de leur mariage, avant de travailler dans la même maison ensemble pour les trente cinq années à venir. Chacun ayant « son coin bureau », où ils écrivent. Écrivains, journalistes, scénaristes – le couple est complémentaire. Joan et John – la proximité même de leur prénoms est troublante. Des inséparables, chacun relisait l’autre – ils discutaient de tout. Ils ont voyagé énormément, fait sans doute plusieurs fois le tour du monde, fréquenté le monde littéraire, celui du cinéma, Hollywood  et on longtemps vécu à Hawaï.
Et puis, en une fraction de seconde, tout s’est écroulé. Joan est seule – leur fille unique entre la vie et la mort, son époux, son double, sa moitié dans la chambre froide dans la morgue de l’hôpital.
Joan Didion, romancière, journaliste, scénariste n’a en possession que ce don – celui d’écrire pour se raccrocher à la vie. Alors, pendant une année entière, alors qu’elle doit s’occuper de sa fille, qui ne sortira du coma que pour y replonger deux mois plus tard, Joan Didion va reprendre un crayon et raconter, avec tout son talent d’écrivain, chaque étape de ce qu’on appelle le deuil, chaque instant, chaque minute qui ont suivi la mort de son époux. Avec ses mots, elle va raconter ce processus long et douloureux, le choc, le déni, l’hébétude – l’apitoiement.
« Le chagrin du deuil, en fin de compte, est un état qu’aucun de nous ne connaît avant de l’avoir atteint. Nous envisageons (nous savons) qu’un de nos proches pourrait mourir, mais nous ne voyons pas au-delà des quelques jours ou semaines qui suivent immédiatement cette mort imaginée. (…) Nous ne nous attendons pas à ce que ce choc oblitère tout, disloque le corps come l’esprit. » (page 231)
Mais Joan Didion est également journaliste :  il lui faut comprendre, enquêter sur ce mot « deuil » – elle va alors lire des dizaines de livres scientifiques, psychiatriques sur le deuil – mais aussi des essais, des romans et des poèmes. La romancière américaine va raconter sa propre expérience (qu’elle vit lorsqu’elle écrit ses mots) avec un regard parfois froid, presque clinique – sa difficulté à manger, à avaler (elle cite les travaux de tels médecins…), ses rêves où elle cherche John sans le trouver (Freud…) entremêles de tous ces souvenirs – John ne cesse de se rappeler à elle. Ils étaient inséparables – de Boston à Los Angeles, d’Hawaï à New York – elle n’a d’ailleurs aucun lettre de lui, car lors de leurs courtes séparations, ils privilégiaient le téléphone.
Elle n’a de cesser de chercher des indices : John savait-il ? Des philosophe ont écrit que l’homme sait quand la mort approche. Elle fouille, dissèque, interroge.  Elle se questionne, John avait un esprit plus pragmatique, plus réaliste – Joan parlait de chance. Joan avait étudié la géologie, elle acceptait les changements climatiques, les tsunamis – et même après avoir découvert que l’une des criques où ils aimaient se baigner, en Californie, jeunes mariés, avait été détruite par un glissement de terrain. Joan aurait accepté ce destin :
« Nous aurions pu pénétrer à la nage à l’intérieur de cette crique, dans l’eau claire et houleuse, et le cap tout entier aurait pu s’affaisser, s’effondrer dans la mer autour de nous. L’effondrement du cap tout entier dans la mer autour de nous était le genre de conclusion que j’avais prévu. Je n’avais pas prévu une crise cardiaque à la table de la salle à manger’. (page 236)
Joan raconte 40 ans de bonheur et l’indicible. Joan nous livre un monologue intérieur puissant et émouvant.  J’ai lu le livre en à peine une journée, ses mots faisant écho à ma propre expérience mais aussi à cette réflexion sur la société actuelle qui refuse aujourd’hui d’adresser la mort. Le deuil. L’apitoiement. Joan qui a du annoncer la mort de son père à sa fille à quatre reprises, celle-ci oubliant après chaque hospitalisation le décès de son père et même sa présence à son enterrement.
« Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. Les laisser devenir la photo sur la table de chevet. » (page 276)
J’ai aussi découvert une femme à la vie extraordinaire, et au recul impressionnant.  Elle m’a beaucoup fait penser à Joyce Maynard, dans la faculté de pouvoir analyser avec autant de précision (presque chirurgicale) chaque pensée, chaque acte de sa personne ou des siens. Un regard objectif sur sa vie.
J’ai une pensée particulière pour cette figure de la culture américaine, chroniqueuse littéraire et politique (New Yorker et New Yorker Review of Books) car j’avais appris, par un article (sans doute dans le Vanity Fair américain que je lisais à cette époque), le décès de leur fille adorée, Quintana, le 26 août 2005 alors que Joan était en promotion à New York pour ce livre.
Joan Didion est réapparue, à l’âge de 80 ans, sublime, dans une publicité pour la marque Céline. Son visage vous parlera peut-être.
Un conseil, lisez ses mots !


Livre de Poche, Traduction Éditions Grasset & Fasquelle (2007), 278 pages

3 thoughts on “L’Année de la pensée magique ∴ Joan Didion

  1. C'est une grande dame, une incroyable écrivain, grande inspiratrice, notamment du Brat Pack (Donna Tartt, Bret Easton Ellis, Jay McInernay…)
    Le hasard a fait que j'ai lu l'année de la pensée magique à un moment de ma vie où j'étais un peu dans l'état qu'elle décrit. Pour les mêmes raisons, les souvenirs d'une vie vécue en moins. Bref cela a été un réveil, un peu difficile, mais le réveil dont j'avais besoin pour me regarder, à travers ses mots à elle…
    Sinon, tut ce qu'elle écrit est source d'inspiration, je le redis 🙂

  2. Contente que tu la connaisses ! En France, ses écrits sont encore assez méconnus. Ici, j'ai trouvé qu'elle apporte un regard très lucide sur le deuil, la perte. On passe tous par ces instants dans sa vie et ce livre est un très bon outil à la compréhension.

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