Des hommes en devenir

mars 22, 2015
Des hommes en devenir
L’an dernier, j’avais choisi comme mon livre de l’année 2014 préféré son premier roman, Le sillage de l’oubli. Il m’aura fallu du temps pour découvrir ce recueil de nouvelles (10) mais quel plaisir ! Je ne pensais pas retomber à nouveau en amour, comme disent nos cousins québecois. Bruce Machart est une perle rare, un diamant brut de la littérature américaine. Faulkner, Steinbeck .. et aujourd’hui Machart.
Bruce Machart dresse avec Men in the making des portraits d’hommes comme peu de romanciers savent le faire. Des hommes au visage buriné, des hommes qui travaillent en usine, en scierie et en raffinerie, qui roulent en pick-up, passent leurs soirées dans les bars à boire de la bière et refont le monde avec leurs potes. Ces hommes sont souvent des taiseux. On est très loin des cols blancs new-yorkais. Machart décrit un monde qui nous semble déjà lointain, une génération d’hommes dont les repères ont été bousculés avec la perte de leur emploi, le départ de leurs femmes, le décès de leurs enfants. Ici le bonheur n’est presque qu’illusion, il vous est donné mais il vous est toujours repris.

« Ça, pour le connaitre, vous le connaissez, Jimmy, comme il le dit lui-même, c’est un mec « qui roule en pick-up, qui a un peu de bol, et les soirs où ça rigole, un petit minou pour tirer son coup. […] Y a pas de doute, Jimmy, il a plus de chemises de bowling que de plomb dans la cervelle, mais ça fait un bout de temps que vous le connaissez et quand une nana se met à rimer avec tracas, il ne tarde jamais à se pointer au volant de son pick-up » (page 16)

Des hommes en devenirCes portraits d’homme sont magnifiques, Machart sait comme personne, dans un style à part, faire ressortir leurs failles, leurs craintes mais aussi leurs espoirs, leurs rêves, leurs fantasmes. Dans ces visages que l’on devine burinés par le soleil brûlant des terres Texanes, chaque ligne du visage est comme une cicatrice en mémoire d’un évènement douloureux. Dans chaque nouvelle, la vie croise la mort. Une arrivée pour un départ. Leur courage, leur résistance sont sans cesse mis à l’épreuve. Ces hommes laissent parfois tomber leur masque et Machart nous laisse effleurer leurs émotions. Chaque homme a sa Gloria, qu’elle soit bavarde, plus mère que femme ou l’inverse, elle met à nu son époux. Les hommes de Machart sont taciturnes ; ils ne savent pas communiquer avec leurs femmes mais lorsqu’ils les regardent, c’est un avec un amour si puissant que le lecteur en est chamboulé. Ils sont amoureux d’un geste, d’un regard, d’une expression, et nous avec.
« Je ne suis pas originaire de l’Arkansas. Mais j’ai tout de même vu ma part de cieux étranges » (page 23).

Machart est Texan et là-bas tout est différent. Le rythme est plus lent, les mots ne sont pas les mêmes, le vent souffle différemment. Le Texas vous prend et vous recrache comme après une tempête de sable. C’est une terre qui exige efforts et résistance.

  C’était le genre d’homme qu’il ne valait mieux pas importuner, quoi qu’eût dire ma mère sur les foutaises qu’il racontait, un homme qui voulait que je boive ce qu’il m’avait donné, alors je pris une gorgée prudente ; c’était froid sur mes dents et amer au fond de ma gorge, et une véritable surprise comme seule peut l’être la première bière d’un garçon. 

– Maintenant, on peut causer, dit-il. (page 79) 

Dans chaque nouvelle un de ces hommes à l’apparence brutale et rude, va connaître un moment de grâce comme lorsqu’il serre fort cette petite fille brûlée qui hurle, ou à l’inverse un moment d’une douleur profonde et sourde comme lorsqu’il perd son enfant ou que sa femme meurt devant lui.

 C’est dans ses yeux. C’est là, et vous, vous ne le voyez pas. Mais maintenant, vous le voyez. Maintenant que ça fait quinze ans qu’il est trop tard. Maintenant que votre deuxième cigarette s’est consumée jusqu’au filtre et qu’il n’y a plus rien à faire, si ce n’est rentrer à la maison et laissez pénétrer lentement dans la terre cette eau dont vous avez rétabli l’écoulement. (page 75)
Il sera difficile de résumer chaque nouvelle, mais j’ai adoré certaines d’entre elles à un point inimaginable. Je ne pouvais plus lâcher le livre – plus lâcher ces hommes, ces femmes et ces enfants de l’Amérique profonde. Bruce Machart est un magicien.
Après un dernier tir en extension, […] le garçon se tournera vers son père, lui fera un clin d’œil, puis il ramassera sa chemise là où il l’aura jetée une heure plus tôt, à côté des vieilles poubelles en métal. Tim regardera son fils, l’homme qu’il sera alors devenu, les muscles fermes de ses épaules et ses grandes enjambées pleines d’assurance. (page 63)
De chaque nouvelle, j’ai retenu un souffle, un mot – chacune d’entre elle pourrait s’incarner dans une de ces chansons country auxquelles il était impossible d’échapper quand j’habitais dans le Tennessee. Ces chansons parlent toujours de ce cowboy sur la route dans son pick-up avec comme seul compagnon son chien et la musique. Bruce Machart nous livre un album sublime. A écouter encore et encore.  Sans modération. 
C’est là que vous commencez 
Le dernier a être resté en Arkansas 
Parce qu’il ne  peut pas ne pas se souvenir 
Quelque chose pour la table de poker 

On ne parle pas comme ça au Texas 
La seule chose agréable que j’ai entendue 
Une certaine fidélité 
Monuments 
Parmi les vivants, au milieu des arbres 
Ce qui vous fait défaut 

♥♥♥♥♥
 Gallmeister, Nature Writing, Traduction François Happe, 189 pages
12 commentaires
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12 commentaires

Marie-Claude Rioux mars 22, 2015 - 5:26

Wow! Tu le vends bien! Gallmeister devrait t'embaucher pour faire la promo de leurs romans! Les extraits m'envoûtent. J'ai trop envie de m'y plonger. Idem pour Le sillage de l'oubli. Bruce Machart sera sans doute un prochain coup de coeur!

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Electra mars 22, 2015 - 5:30

Ce n'est pas difficile car Bruce Machart est un génie ! Honnêtement il m'avait totalement emballé avec Le sillage de l'oubli et ici pareil. Il m'envoûte – j'ai encore ces "images" de certaines nouvelles, dont celle de la petite fille brûlée. D'ailleurs mon livre est un emprunt mais je compte bien l'acheter.

Pour ta remarque sur Gallmeister, ils font très bien le boulot sans moi mais je veux bien travailler pour eux s'ils le souhaitent, hein !

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keisha mars 23, 2015 - 8:23

A une époque je lisais tellement de Gallmeister (depuis j'ai pas mal épuisé le catalogue, mais j'en ai deux dans la PAL) que O. Gallmeister m'avait repérée (et envoyé un mail)
Bon, Le sillage de l'oubli, ouh que c'était bien,; en effet!

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Electra mars 23, 2015 - 8:38

A une époque (lointaine) je lisais mais presque uniquement des polars puis les romans sont arrivés et moi qui aime les westerns quand j'ai découvert ce genre (et le nature writing), ça été le coup de foudre ! Maintenant je lis énormément et de tout (enfin presque… )

Gallmeister a vraiment le don de repérer de grands auteurs en puissance comme Machart ou McMurtry ou Johnson.. O'Brien.. et leurs traductions sont excellentes car je pourrais les lire en anglais sans souci, ce qui est un véritable atout.

Lis mon prochain mail et tu verras pourquoi je souris en vous lisant 😉

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zarline mars 23, 2015 - 11:11

Le sillage de l'oubli est toujours dans ma PAL. Mais qu'est-ce que j'attends? Par contre, les nouvelles et moi, on est généralement assez fâchées. Mais qui sait, si j'ai un coup de foudre pour l'auteur comme toi…

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Electra mars 23, 2015 - 11:12

Oui, bonne question !!! Pour les nouvelles, j'en lis peu mais quand elles sont bien écrites comme celles-ci c'est du pur plaisir 😉

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Jackie Brown mars 24, 2015 - 7:34

J'avais eu tellement de mal à terminer The Wake of Forgiveness que je vais en rester là avec Bruce Machart. Je préfère Steinbeck. Pour Faulkner, je n'en ai lu qu'un (que j'avais beaucoup aimé).

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Electra mars 24, 2015 - 7:39

Désolée pour toi ! Moi j'ai adoré – il a un style particulier, comme ces auteurs que tu cites, du lyrisme et cette profondeur si particulière. Et là , j'ai vraiment adoré certaines nouvelles, une m'a vraiment touchée. Mais c'est difficile d'expliquer ce ressenti.

Mais je te comprends, il y a certains auteurs très connus qui me laissent totalement indifférentes ou m'ennuient profondément alors qu'ils remportent un énorme succès auprès de la majorité des lecteurs 😉 Fort heureusement, il y assez d'auteurs pour trouver notre bonheur 😉

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Jérôme mars 26, 2015 - 1:40

Rhaaaa, mon coup de cœur absolu de l'an dernier. Cette écriture me parle, me transporte, me touche au plus profond, vraiment !

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Electra mars 26, 2015 - 1:41

Idem ! Contente de trouver quelqu'un comme moi dont le cœur est chaviré par les mots de Bruce Machart !

Hier, j'ai même eu droit à un "merci" de Bruce Machart ! Le choc <3

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Léa TouchBook août 6, 2015 - 8:49

C'est l'un des premiers recueils de nouvelles que j'ai aimé !
Il faut que j'en trouve d'autres dans ce genre et celui du Paradis des animaux 🙂

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Electra août 6, 2015 - 9:06

tu as commencé par du bon alors ! Pour le Paradis des animaux, il était sur ma liste d'envie mais j'ai eu un retour négatif or tu en l'air totalement enchantée donc je vais quand même le lire !

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