Les ombres

février 14, 2015

Dans le cadre du challenge BD, j’ai reçu cet imposant ouvrage, Les Ombres. Le titre et le dessin m’intriguaient.
Une salle d’interrogatoire, immense. Une chaise, un bureau – une ambiance glauque. C’est ici que le destin du n°214 va se sceller. Qui est le n°214 ? Un demandeur d’asile qui vient ici raconter son passé et son périple pour espérer obtenir le sésame : une autorisation de séjour. 
Le sujet ne pouvait alors que m’intéresser, ayant, comme je l’avais déjà abordé, été bénévole à la Cimade où j’aidais les réfugiés dans leurs démarches administratives (et les recours en cas de rejet de leur demande d’asile).
Ici, Zabus a choisi de raconter le périple d’un garçon et de sa soeur, obligés de fuir leur pays lorsqu’une guerre civile éclate et que des troupes d’hommes viennent assassiner les civils et brûler les villages. 
Le lecteur suit alors ce long voyage de ces deux enfants qui les emmène à travers des terres inconnues, des forêts, des déserts, la mer. Ils doivent non seulement lutter pour survivre, accorder leur confiance à des inconnus, fuir des êtres malfaisants (l’ogre capitaliste, le serpent-passeur, les sirènes lors de la traversée) pour finalement être cantonnés dans un centre de rétention. 
Zabus a choisi de raconter ce périple que vivent chaque jours des centaines d’exilés, hommes, femmes et enfants pour retrouver la liberté, tout en ignorant si à la fin, ils pourront se voir attribuer le fameux sésame. 
Pour la forme, le dessin d’Hippolite est assez marquant – voir impressionnant, ainsi choisir de donner à certains personnages clés (le passeur par exemple) des formes animales est très intéressant.
 
J’avoue cependant avoir eu du mal à accepter le dessin pour les deux personnages principaux, la fille et le garçon : ils ressemblent à des zombies – et n’expriment aucune émotion. J’imagine que l’auteur souhaitait qu’ainsi ils puissent être symbolique de ces milliers d’exilés, mais honnêtement j’ai eu du mal à la fin du livre à accepter cette absence de « visage ». 
Par contre, Zabus et Hippolyte réussissent en tout point à délivrer un conte onirique moderne qui résume si bien la condition des exilés de nos jours. Je le sais car j’ai moi-même déjà recueillli ce genre de témoignages. Cette bande-dessinée me donne l’occasion d’en reparler (un peu plus loin dans cette chronique).
Pour revenir à la bande-dessinée,  j’ai aimé le choix de Zabus de ne jamais verser dans les lamentations. Qui sont les ombres ? Ce sont les êtres chers, perdus qui accompagnent les protagonistes dans leur voyage. Celles de tous ceux qui sont tombés avant, qui se sont noyés avant d’arriver sur nos terres. Ici, on oscille constamment entre onirisme et réalité, entre conte et récit réaliste sur l’exil de ces personnes, chassées de leur terre natale sans d’autre solution que venir par milliers s’échouer en Europe. 

J’ai aimé le trait d’Hippolyte et le propos de Zabus. Un récit à lire. 
Cette bande-dessinée ayant été lue dans le cadre du challenge Prix BD Cézam 2015, je dois la noter : 7/10. 
*  * *

Maintenant, je me permets de revenir sur les réfugiés. 
Une précision importante : il s’agit ici d’enfants, de jeunes adolescents. La loi nous interdit de renvoyer des mineurs dans leurs pays. Ils doivent être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, et ne peuvent être expulsés avant leur majorité. Donc, concrètement cette scène n’est pas réaliste. C’est quelques mois avant sa majorité qu’il devra entamer les démarches pour obtenir le statut de réfugié.
Zabu aborde ici dans son récit, une question primordiale que se posent tous les demandeurs d’asile : dois-je raconter toute mon histoire ? Dire la vérité ? Ou dois-je omettre certains passages ? Quelles choses dois-je dire pour obtenir le sésame et quels éléments dois-je cacher pour ne pas perdre de chance de l’obtenir ? 

Et la question la plus simple : comment peut-on raconter sa vie dans l’espoir d’obtenir un titre de séjour devant un inconnu? Comment peut-on raconter des choses aussi privées (et violentes, les viols, les tortures) à une personne qui voit chaque jour des dizaines d’autres personnes dans la même situation ?
Je le sais car j’ai lu les motifs de rejet de certaines demandes d’asile qui m’avaient à l’époque choqués. Je garde l’anonymat de cette jeune femme africaine, dont l’agent de l’OFPRA lui refusait l’asile au motif qu’elle « n’avait pas pleuré » pendant l’entretien. Personnellement, je la comprends. 
Pour préparer son recours (elle est anglophone), j’avais préféré pour notre troisième échange l’emmener prendre un café dans un endroit plus confortable, un bar loin de la Cimade. Là elle m’avait raconté son périple : celui d’une exilée, une jeune femme de 20 ans seule. Et devant moi, elle avait longuement pleuré la perte de ses parents, les menaces de viol, la torture… Je me souviens aussi de cet homme tchétchène, obligé de me raconter les scènes de tortures (plongé dans une eau glacé, battu…) pour son recours. Ces personnes se confient plus naturellement à des gens en qui ils ont confiance qu’à un agent impassible de l’OFPRA.
 
L’autre point intéressant soulevé par la bande-dessinée de Zabus est l’hésitation du garçon à inventer une toute autre histoire. Car croyez-moi, cela arrive assez souvent, et c’est souvent ce qui fait perdre à ces exilés toute chance d’obtenir le fameux sésame. Car dans les centres d’accueil ou de rétention, le bouche à oreille fonctionne trop bien : on raconte qu’untel a obtenu des papiers en racontant telle ou telle histoire. Et tout le monde la reprend. Or les agents de l’OFPRA sont loin d’être stupides, et ils ont raison.
J’ai rencontré cette situation in vivo il y a deux ou trois ans. Un réfugié africain me racontait son périple, extraordinaire pour fuir son pays – il avait nagé sous l’eau pour sa cacher de la police plusieurs heures (?) puis avait intégré la troupe d’un cirque nomade pour traverser deux autres pays. Le lendemain, une autre bénévole écoutait la même histoire au mot près racontée par un autre réfugié. 
Ils ignoraient que l’on se réunissait afin d’évoquer chaque demande. Nous avons donc décidé de les convoquer à la même heure le même jour pour confronter leurs histoires. Au départ, ils ont nié puis ont fini par avouer que cette histoire faisait le tour des centres de détention (en Grèce et en Italie) et qu’ils croyaient pouvoir ainsi obtenir le statut de réfugié. 
J’ai eu l’occasion de lire le projet de loi sur l’immigration et j’espère réellement qu’il sera adopté car non seulement il réduira les délais d’attente (à 9 mois au lieu de 18-24 mois) pour obtenir une réponse et autorisera le demandeur d’asile à être accompagné par une personne (avocat, représentant d’une association, traducteur) lors de ce fameux entretien. 
J’espère aussi qu’il accordera plus de moyens à l’OFPRA et aux centres d’accueil. Ainsi, si votre demande d’asile est rejetée, sachez que le recours doit être écrit (avec une forme et des termes juridiques) en français – et que là vous êtes seuls. Seules les associations vous aident. Elles sont plusieurs en France et les bénévoles font un travail gigantesque. Au final, le pourcentage de déboutés est largement supérieur à celui des reçus, contrairement à ce que les médias ou les politiciens suggèrent (si mes souvenirs sont bons, 70% des demandes sont rejetées). 

J’ai une pensée pour tous ces réfugiés, pour les centaines d’ entre eux qui meurent chaque jour en essayant de traverser la Méditerranée.  Cette lecture m’aura permis de ne pas les oublier. 

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