La gaieté

février 24, 2015
La gaieté
J’ai découvert Justine Lévy en lisant Rien de grave puis Mauvaise fille. Enfin dans l’autre sens, mais qu’importe.  J’ai eu le coup de coeur pour cette fille fragile et pour ses écrits.  Pourtant son style a été assez violemment critiqué mais moi j’ai tout aimé en la lisant. Justine Lévy s’est trouvé un double, Louise. Louise raconte : son enfance, cette mère, décédée mais omniprésente, ce père célèbre (BHL), sa bouée de sauvetage.  Louise et son couple qui se casse la figure, quand l’ex-première dame, alors amante de son beau-père lui vole son mari. Louise et sa mère, un couple fusionnel condamné. Puis Justine Lévy s’arrête d’écrire et fait taire Louise. Elle se met en couple, a deux enfants et disparait. Puis finalement Justine Lévy réapparait avec son dernier roman La gaieté.
« C’est le paradis, c’est mon paradis, je ne sais plus rien de la politique, des livres qui paraissent, des films, des projets de Pablo, de l’autre vie, la leur, c’est comme un jeûne, une ascèse puéricultrice, c’est comme si j’avais été opérée de ma vie d’avant, je ne sais pas si ça reviendra, je ne sais même pas si je le souhaite, j’adore cette nouvelle vie de mère de famille un peu débile mais résignée. »
Louise ne fait rien à moitié. Ses enfants deviennent son monde, tout entier. Tout disparait autour. Son île.  C’est une forme de fuite en avant. Mais elle réalise vite qu’étouffer d’amour ses enfants, c’est une forme « d’anéantissement ».
Justine Lévy a un don, celui de m’emporter. Pourtant, quand j’ai lu les premières pages, j’ai été moins emballée. Je ne suis pas mère. Je ne me suis pas de suite reconnue dans cette femme qui se plait à parler couches, biberons, ouate homéopathique, varicelle… Mais page 121 je n’ai plus lâché le livre et je l’ai terminé, les yeux embués de larmes.
Parce que Louise, Justine, on ne sait plus qui est qui… se souvient. De l’effroyable. Pendant dix-huit mois, sa mère et une amie à elle partirent à Kuala Lampur, leurs enfants dans leurs valises. Louise avait trois ans. Aucun souvenir si ce n’est une désagréable odeur. Sa mère est morte. Louise a choisi d’être gaie à la naissance de ses enfants. Sa mère, sa dépression, leurs dépressions, leurs mélancolies – Louise a tout refermé. Elle a dressé une muraille. Et là, sur une photo elle se voit, à l’âge de trois ans, le même nounours à la main que celui qu’elle a offert à sa fille trente après. Et tout revient. L’inimaginable.
Le plus éprouvant pour moi, ce n’est pas ce souvenir, même s’il est terrible, c’est le récit de ses belle-mères passagères qui, jalouses de sa relation privilégiée avec son père, du souci qu’il se fait son ex-femme, droguée, dépendante, alcoolique – alors ces femmes vont tenir des propos d’une violence inouïe à l’encontre d’une enfant de cinq ans ou huit ans.
J’ai senti ses os frêles, coupants, et je me suis dit que décidément le problème avec la méchanceté, la méchanceté, pure, totale, c’est que ça n’a rien à voir, ni avec la force, ni avec le courage, ni avec l’humour ou l’intelligence, c’est une maladie sans traitement, sans médicament, ça ne s’atténue pas avec l’âge ou avec les épreuves ou les joies de la vie, non, on ne peut rien y faire, c’est comme le désespoir, ça finit par se retourner contre vous et par vous bouffer de l’intérieur.
Justine Lévy a écrit ici un livre puissant. Sur celui de la transmission – comment lutter contre? Est-ce possible ? D’une fêlure, celle d’être un enfant toujours en recherche d’amour auprès de sa mère (son père est à l’inverse son meilleur allié) elle a plongé dans une autre abysse : celui d’une mère qui a peur pour ses enfants. Peur de tout. Mais aussi, celle qui a cherché le bonheur partout (dans les drogues, l’alcool, les médicaments) et qui finalement a choisi la gaieté, parfaitement naturelle.
Un superbe moment de lecture pour moi. Je comprends que certaines personnes ne puissent pas apprécier cet auteur. Il est vrai que je retrouve chez elle quelque chose de très personnel, une famille bancale, une enfance compliquée, des souvenirs communs. Sa vie me parle. Cependant, je ne l’ai réalisé qu’une fois le livre fini. Car ses propos sont évidemment universels.
J’avais écrit un billet sur « les filles de leurs mères » ou ses écrivaines qui écrivent sur ces mères bancales. C’était en 2012.
Un livre coup de poing. Un véritable coup de coeur !
Editions Stock, 215 pages
2 commentaires
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2 commentaires

Laeti février 25, 2015 - 3:31

Eh bien, quel enthousiasme!! Comme tu dis, Justine Lévy divise, avec son style, et sa personnalité. Je l'ai vue dans une émission belge, qu'est-ce qu'elle avait l'air angoissée, ailleurs… Je vais d'abord la découvrir avec Mauvaise fille, je crois, que je possède déjà. Très chouette billet en tout cas!

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Electra février 25, 2015 - 6:44

Merci !
Je l'ai découverte par hasard, j'ai lu Mauvaise fille puis Rien de grave, et j'ai eu un vrai coup de coeur. Oui, tu as raison de dire qu'elle divise, mais quand elle écrit, elle vous emporte 😉

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