Americanah

février 26, 2015
Americanah

Ecrire ce billet n’aura pas été chose facile. Il y a tant de choses à dire sur ce livre.  J’avais déjà lu ci et là les avis enthousiastes d’autres blogueuses puis Chimamanda Ngozi Adishie est venue sur le plateau de La grande Librairie et j’ai su que je devais acheter le livre. Samedi dernier, je suis donc repartie avec l’épais volume d’Americanah (528 pages, broché) sous le bras.

En premier lieu, je n’avais jamais lu de roman de cet auteur, ni même de roman nigérian ou traitant de ce sujet. Ce fut donc une totale découverte. De plus, lisant qu’il s’agissait d’une belle histoire d’amour, qui n’est pas mon sujet de prédilection dans les romans, j’avais encore plus de doute. Aussi, les premies chapitres m’ont-ils paru laborieux. J’ai même eu quelques incertitudes sur ma capacité à le finir. Puis la magie a opéré .. je ne l’ai plus lâché, et être en vacances m’a permis de lire des heures et des heures à la suite. 

L’histoire ? Voici le résumé copié collé : « En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » Ifemelu quitte le Nigeria pour aller faire ses études à Philadelphie. Jeune et inexpérimentée, elle laisse derrière elle son grand amour, Obinze, éternel admirateur de l’Amérique, qui compte bien la rejoindre. Mais comment rester soi lorsqu’on change de continent, lorsque soudainement la couleur de votre peau prend un sens et une importance que vous ne lui aviez jamais donnés ? Pendant quinze ans, Ifemelu tentera de trouver sa place aux Etats-Unis, un pays profondément marqué par le racisme et la discrimination. De défaites en réussites, elle trace son chemin, pour finir par revenir sur ses pas, jusque chez elle, au Nigeria. »

Ce roman se lit à plusieurs voix :
– Celle d’Ifemelu, jeune femme nigériane qui tombe amoureuse d’Obinze au lycée. Le lecteur la suit lors de son départ en Amérique pour étudier et sa difficile adaptation, puis revient avec elle au Nigeria lorsqu’elle prend la décision de retourner au pays.
– Celle d’Obinze que l’on suit dans ses pérégrinations en Angleterre. Contrairement à Ifemelu, il est l’immigrant sans papiers. Il doit se cacher, mentir, subir.

Le roman est une histoire d’amour entre deux jeunes gens, tous deux avides de réussite mais également un regard sans faille, sans oeillères sur la situation de la jeunesse dorée nigériane qui part étudier en Amérique ou en Angleterre et dont le retour au pays est difficile. C’est aussi le regard d’une jeune femme, qui une fois le pied posé en Amérique, va soudainement prendre conscience qu’elle est Noire (on ne se voit pas blanc tant qu’on n’a pas posé les pieds dans un pays où nous sommes une minorité). La romancière va faire de ce roman un essai sur sa condition de femme Noire africaine dans un pays occidental évolué.

« Cher Noir non Américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche ». (page 249)

Ifemelu découvre ainsi qu’elle est constamment jugée sur sa seule couleur de peau. La jeune femme tente de s’intégrer rapidement mais au fil du temps déprime. Elle ne décroche pas d’emploi, or ses études ont un prix. Elle vit chez sa tante Juju et garde l’enfant de cette dernière. Ici, pas de cadeau – leur statut privilégié au Nigéria a disparu, la tante enchaine trois jobs pour payer ses études (son diplôme de médecin n’est pas reconnu en Amérique). Ifemelu va traverser une crise identitaire : doit-elle gommer, comme beaucoup de Nigerians, tout trace de ses origines pour augmenter ses chances de réussite ? Ainsi ses compatriotes sont nombreux à effacer leur accent et les femme raidissent leurs cheveux. L’auteur s’épanche longuement sur l’aspect capillaire et j’ai pensé aux actrices Noires américaines face à l’arrivée de Lupita Nyong’o, actrice Kenyane qui ne se raidit pas les cheveux.

Elle ouvre alors un blog où elle confie ses impressions jour après jour : être Noire en Amérique, faire face aux préjugés, au racisme mais découvrir également qu’elle est aussi jugée par ses pairs, qu’elle n’est pas comme les Afro-américains, ces Noirs américains descendants des esclaves. Cette réflexion qu’elle mène dans son blog est retranscrite ici sous forme d’extraits. Tous très pertinents.

« De nombreux Noirs américains disent avec fierté qu’ils ont du sang indien. Ce qui signifie, Dieu merci, que nous ne sommes pas cent pour cent nègres. Ce qui signifie aussi qu’ils ne sont pas trop foncés (Pour être précis, quand les Blancs disent foncés, ils pensent aux Grecs ou aux Italiens, mais quand les Noirs disent foncé, ils pensent à Grace Jones). Les Noirs américains aiment que leurs femmes aient une touche d’exotisme, soient à moitié chinoise ou possèdent une goutte de sang cherokee par exemple. Ils aiment les femmes claires (…) Oh, et les Noirs américains foncés n’aiment pas les hommes clairs parce qu’ils trouvent qu’ils ont trop de succès avec les femmes. » (page 242)  

Si les trois-quart du roman jugent assez sévèrement les Américains ou les Anglais (et un peu les Français) mais pour la bonne cause car tout ce qu’elle dit ou pointe fait mouche, elle n’oublie pas non plus de juger son propre peuple. Au début du roman, lorsqu’elle est adolescente, la romancière juge sans détour son pays en proie à la corruption, aux luttes intestines pour le pouvoir, aux affaires douteuses et à la course à la richesse. De retour au pays, celle qu’on surnomme dorénavant « Americanah« , a ainsi du mal à s’adapter à ce pays en pleine croissance :

Le premier contact avec Lagos l’agressa. L’agitation sous le soleil éblouissant, les bus jaunes bondés de corps comprimés, les vendeurs de rue courant en sueur à la poursuite des voitures, les publicités sur les panneaux géants (..) et les ordures s’amoncelant le long des rues comme pour vous narguer. (page 425)

Dorénavant, Lagos se développe à toute vitesse, sacrifiant au passage une partie de son histoire, de sa culture. L’image qu’elle avait gardée en quittant le Nigéria n’est dorénavant plus qu’un souvenir. Le pays avance vite, très vite et comme tout pays du tiers-monde, il ne souhaite garder aucune trace du passé.

La romancière réussit un tour  de force : nous raconter une très belle histoire d’amour tout en partageant haut et fort ses réflexions sur la race ou le statut d’immigrant, et ce sur trois continents (l’Amérique, l’Europe et l’Afrique). Une oeuvre forte et puissante qui vous ouvre les yeux sur la condition des immigrants, des Noirs mais aussi des femmes. Un livre où j’ai appris, où l’auteur m’a ouvert les yeux sur un tas d’aspects que je méconnaissais. Un livre qui m’a fait grandir, j’espère.

J’hésitais à en parler ici, mais ayant étudié dans une université huppée du Sud il y a plusieurs années, je me souviens d’avoir été choquée par certains propos tenus par des professeurs émérites (dont une de Harvard) lors d’une conférence.  J’ai comme, Ifemelu le rapporte, entendu ainsi que le racisme n’existait plus en Amérique. Jamais je n’aurais cru pouvoir entendre ces propos, mais ce fut le cas. En France, le racisme est bien présent, particulièrement en ces temps-ci, il s’affiche plus ouvertement. Il gangrène la société française. Mais jamais un politicien ou un professeur irait soutenir de tels propos. On peut afficher des valeurs républicaines mais on ne nie pas le mal quand on le voit.

Ce jour-là, la dizaine d’étudiants Noirs américains (sur environ 1 200 étudiants), étaient assis dans le fond de la salle. Ce jour-là, j’ai parlé, comme mon amie allemande – on nous a retoqué que nous ne pouvions prendre la parole vu d’où nous venions (pays du Front National et du nazisme… ). Finalement, nous devons notre salut à une vieille Dame du Sud, assise à l’avant, drapée dans sa crinoline bleue, son immense chapeau. Elle s’est levée difficilement, avec sa canne, et a répondu à ma remarque (je m’étonnais du faible nombre d’étudiants issus de minorités dans cette faculté) en m’expliquant que si on trouvait si peu d’étudiants Noirs ici, « c’est parce que le seul objectif dans la vie d’un Noir américain est un jour d’être balayeur au McDonald... ».

Un silence gêné a alors empli la salle. Puis mon amie et moi l’avons remerciée pour son intervention, nous nous sommes levées et nous avons quitté la salle, suivie des étudiants Noirs. Ifemelu, se serait elle, assise devant et aurait su comment moucher cette soit-disante politologue d’Harvard.

Lisez Americanah. Moi je vais m’empresser d’emprunter ses autres livres !

Editons Gallimard, Traduction Anne Damour, 528 pages
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26 commentaires

Marie-Claude Rioux février 26, 2015 - 11:00

Wow! Quel billet. Fort et bien senti. J'ai adoré la touche autobiographique. Une expérience marquante. J'en suis à la moitié du roman et il me tarde d'aller sous la couette pour poursuivre. J'appréhende le moment où je rédigerai mon billet! Bonne fin de vacances!

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Electra février 26, 2015 - 11:02

Merci ! J'ai hésité à ajouter cette touche personnelle car j'aime beaucoup ce pays mais en lisant ce livre tout m'est revenu.
Oh la chance à la moitié, il se passe encore temps de choses ! Moi par contre j'ai hâte de lire ton billet 😉

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keisha février 26, 2015 - 11:05

Je veux lire ce livre depuis longtemps (j'ai connu des noirs vivant aux Etats Unis -mais africains, pas américains, sans oser – ou penser à- leur demander leur ressenti à ce sujet). L'anecdote de la fin est troublante, à écarquiller les yeux!

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Electra février 26, 2015 - 11:08

Merci ! Oui, j'ai aussi d'autres souvenirs marquants, mais il aurait fallu que j'y consacre un livre ou un blog (j'avais des amis Afro-américains qui préféraient fréquenter les étudiants internationaux ..) par contre je n'ai pas rencontré comme toi d'Africains aux USA.

Je pense que ce livre te plairait beaucoup. C'est sans doute le meilleur livre depuis longtemps à aborder honnêtement un sujet devenu tabou (loin du politiquement correct).
Les choses n'ont pas tellement changé quand je lis aujourd'hui. Et en France, c'est devenu catastrophique.

Mais j'insiste, il s'agit aussi ici d'une très belle histoire d'amour ! Bref tout y est <3

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OhOcéane février 26, 2015 - 2:47

Hop je survole et je ne lis pas ta note, car je vais débuter ce roman demain au plus tard, je vais donc garder un semblant de neutralité à son sujet, avant de revenir te lire (j'espère que tu as aimé ^^ non non je ne regarde pas !)

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Electra février 26, 2015 - 2:49

Bonne lecture alors et tu as raison de ne pas lire mon billet afin d'être totalement neutre en lisant ce magnifique roman (oops.. je me suis trahie?!)

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OhOcéane mars 2, 2015 - 8:37

Bon, j'ai presque fini, et p%*%§ que c'est un bon bouquin !!!! J'arrive à peine à imaginer son état d'esprit, au moment de l'écriture, mais je suis emportée !! Je termine ce soir, si j'ai du temps, et hâte de partager ma chronique 🙂

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Electra mars 2, 2015 - 8:39

Tant mieux si tu aimes, et oui il est prenant ! On ne peut plus le lâcher ..

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Alison Mossharty mars 7, 2015 - 7:36

Je me note directement ce livre dans ma wish. Je vais tout faire pour le trouver ton avis m'a plus que convaincu. C'est le genre de roman que je suis certaine d'apprécier (et puis, vu que j'aimerais lire plus de littérature étrangère c'est parfait). Et la fin de ton article… C'est adorable de partager cette expérience avec nous. C'est quand même extrêmement triste que des gens puissent encore tenir un tel discours aujourd'hui. Ca donne cette impression que le racisme est une chose éternelle et universelle (ce que je trouve effrayant !).

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Electra mars 7, 2015 - 8:09

Merci pour ton gentil mot ! Oui – j'étais très surprise de pouvoir entendre ce discours. Je viens de lire le rapport du Ministère d'Intérieur sur la police de Ferguson (au Missouri où la mort d'un jeune homme Noir avait déclenché des émeutes) et c'est aussi effrayant. Le racisme est malheureusement bien vivant.
Ce livre est le premier qui nous permet, à nous, de voir la vérité à travers les yeux d'une jeune femme nigérianne.
Je suis ton blog – tu as des goûts très éclectiques et j'adore ça !

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Jackie Brown mars 14, 2015 - 7:10

Je n'ai jamais entendu "se raidir les cheveux". C'est l'expression utilisée dans le livre ? Autour de moi, on dit "se défriser les cheveux".

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Electra mars 14, 2015 - 7:11

C'est l'expression utilisée aux USA et dans le livre 😉

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Jackie Brown mars 15, 2015 - 8:55

Oui, c'est une traduction littérale de l'anglais "straighten". Mais je n'ai jamais entendu de noirs francophones dire "se raidir les cheveux". On parle de défrisage.

J'ai finalement regardé La grande librairie avec Chimamanda. J'ai trouvé dommage qu'il n'y ait pas d'interaction entre les invités. Mais bon…

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Electra mars 15, 2015 - 2:55

Oh merci, tu m'apprends des choses ! Aux USA, mon amie Stéphanie n'utilisait que "straighten".

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Jackie Brown mars 15, 2015 - 11:14

Oui, en anglais. Je parlais du verbe "raidir" en français. Ou bien, je n'ai pas bien compris ta réponse.

Aux Etats-Unis, j'entends également relax et perm.

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Electra mars 15, 2015 - 11:19

"Perm" je l'entends mais pour toutes types de cheveux – straighten veut bien dire raidir 😉
Je ne connaissais pas "Relax" en même temps je ne vais jamais chez le coiffeur (ou presque).

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Jackie Brown mars 17, 2015 - 6:36

Tu n'as pas passé assez de temps au rayon "ethnic hair" (comme on dit ici) du supermarché. Je te mets la page de recherche Google : https://www.google.com/search?q=tcb+relaxer&espv=2&biw=1920&bih=955&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=b1AHVZ6HMcitogTahICIDw&ved=0CAcQ_AUoAg

Comme toi, je vais rarement chez le coiffeur. Et je n'y reste qu'1/4 h environ pour un coup de tondeuse.

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Electra mars 17, 2015 - 8:17

Non ! Je ne suis pas très amie avec les coiffeurs en général – mes cheveux sont en bonne santé et plutôt beaux donc on n'y touche pas 😉

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Jackie Brown mars 17, 2015 - 7:40

Mais trêve de discussions capillaires (même si le salon de coiffure est important dans le roman), je n'ai fait aucun commentaire sur le livre. Comme toi, j'ai trouvé les extraits du blog d'Ifemelu très pertinents. J'ai beaucoup aimé la partie sur les Etats-Unis. Pour la partie sur le Nigeria, ça m'a rappelé le roman de Nii Ayikwei Parkes ou même The Yacoubian Building d'Alaa Al Aswany : le désespoir de ces jeunes qui sentent qu'ils doivent partir pour avoir une chance. Sinon, Americanah est un de mes livres préférés. Sans problème.

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Electra mars 17, 2015 - 7:44

Je n'ai lu aucun roman sur le Nigeria mais Marie-Claude vient gentiment de m'en envoyer un. J'imagine cette situation, dans certains pays européens, au plus dur de la crise, c'est la même chose, ils doivent partir.
Et moi j'ai pensé à tes commentaires car je suis passée devant deux salons de coiffure et les deux proposaient des dizaines de perruque (cheveux noirs raides et magnifiques) – c'est donc si courant de porter des perruques? Je l'avais remarqué aux USA mais ici non.

Mais revenons au sujet : j'ai vraiment beaucoup aimé ce livre ! Je ne regrette pas mon achat.

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Jackie Brown mars 18, 2015 - 6:51

Les perruques, je pense que c'est pour changer de tête : Whitney Houston par exemple. Sinon, les cheveux vendus (qui viennent d'Inde surtout) servent aux "weaves" (tissage en français) ou hair extensions (ici, les femmes de toutes les races les utilisent, ou les perruques parce que c'est moins contraignant). Chris Rock a réalisé un documentaire sur le sujet du défrisage et des weaves : Good Hair. https://www.youtube.com/watch?v=UrJamE_hcck

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Electra mars 18, 2015 - 8:40

J'avais entendu parler de ce documentaire (va savoir comment .. mais je lis toujours la presse américaine). Oui, ici aussi pour les extensions, les cheveux viennent d'Inde. Mais j'ai aussi vu des femmes afro-américaines plutôt âgées qui rasent leurs cheveux et portent des perruques. En France, aussi mais c'est plus rare – nos mamies optent pour de beaux reflets bleus ou violets 😉
Ma plus longue conversation capillaire à ce jour !

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Jackie Brown mars 18, 2015 - 2:43

Et moi donc… Si je te disais que les cheveux me dégoûtent depuis cette femme et sa plique quand j'étais en seconde.

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Léa TouchBook août 6, 2015 - 8:50

J'ai eu le coup de cœur ! 🙂

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Electra août 6, 2015 - 9:07

ah oui – une grande lecture !

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Miscellanées – Tombée du ciel mars 17, 2017 - 12:03

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