La lettre à Helga

janvier 26, 2015
La lettre à Helga
J’ai pris ce livre par hasard je l’avoue, à la bibliothèque de mon quartier. J’aime généralement les choix de publications des éditions Zulma et l’histoire de ce petit ouvrage m’a attirée. Bjarni Gislason de Kolkustadir est un vieil homme dont le neveu vient le chercher à la maison de retraite pour l’emmener passer l’été dans sa ferme. De sa fenêtre, le vieil homme se remémore son passé en entamant une lettre à l’attention d’Helga, l‘amour de sa vie. Les deux amants, chacun marié de leur côté, eurent une liaison torride d’où naquit un enfant. Bjarni ne raconte pas uniquement cette histoire, mais celle de son pays l’Islande, et plus particulièrement une région méconnue où l’homme et la nature ne faisaient qu’un. 

Le vieil homme se souvient de cette époque aujourd’hui disparue, où comme contrôleur de foins et éleveur de moutons, il connaissait tous les habitants, les fermes, les meilleurs mâles reproducteurs, mais aussi les parties de pêches solitaires. Cette époque où les gens étaient profondément liés à la terre, à la nature et récitaient contes et légendes islandaises.

Au fil des pages, le lecteur voit Bjarni se souvenir de son mariage malheureux. De la douleur de son épouse, Unnur, infertile après une opération ratée dans un monde où le rôle primordial de la femme étant d‘enfanter. Cette dernière, dont le corps a été à jamais meurtri, se refuse à son époux qui va alors se rapprocher d’une autre femme, Helga. La magnifique Helga

« Hier j’ai pris ma canne et suis allé me promener sur mes vieilles jambes foutues. Je me suis couché dans l’herbe entre les Mamelons d’Helga, comme je l’ai fait si souvent. Au sud, de gros nuages se déplaçaient vivement et de la lumière filtrait des cumulus. C’est alors qu’un merveilleux rayon de soleil a transpercé les nuages pour se planter sur moi et aux alentours, pour ne pas dire sur nous ».  

J’ai lu très vite ce roman, j’aime beaucoup l’Islande et la vie âpre et rude de ces éleveurs m’attirait. Mais, j’avoue que les dernières vingt pages ont failli me faire bouillir. 

Oui, car le vieux Bjarni, nonagénaire est pétri de remords. Lorsqu’Helga découvre qu’elle est enceinte, elle lui propose de quitter la région et d’aller s’installer en ville à Rekjavik pour fuir les ragots et s’aimer enfin au grand jour. 

Mais il refuse, incapable de quitter cet endroit, de quitter ces vallées, de quitter ses moutons. Il fait donc le choix de renoncer à l’amour de sa vie, mais de renoncer également à cet enfant. Or, dans sa lettre, il fait entièrement reposer la faute sur Helga. Ses propos m’ont fait bondir, je l’avoue. J’ai reconnu ici toute cette génération d’hommes, lâches, incapables d’assumer leurs choix ou leurs erreurs.

Pas un instant, il ne peut comprendre qu’Helga n’aurait jamais pu quitter son époux, dans une vallée, où les rumeurs vont bon train, où chaque mouvement est épié. Elle aurait été rejetée par la communauté et rester aurait été pour elle comme pour ses enfants accepter de vivre un enfer. 

Rassurez-vous, le vieil homme finit par avouer sa lâcheté. Le romancier sait très bien décrire la souffrance engendrée par ce choix : Helga se refuse alors à lui et retourne vers son conjoint d’où elle aura d’autres enfants et lui va connaître une profonde solitude physique et émotionnelle. La douleur de croiser sa propre fille et de ne jamais pouvoir lui révéler son identité est très joliment racontée.

Le roman prend alors une tournure différente, l’homme vieillit aigri et rapidement tourmenté et obsédé par l’absence de sexe. Si j’en parle ici, c’est que j’ai été, j’avoue la première surprise, par les multiples références à cette abstinence forcée. L’homme se soulage et de manière de plus ou moins conventionnelle. Attention aux lecteurs prudes 😉

J’étais là debout, tel un pieu en bois d’épave battu par les vents. Je n’ai fait que t’aimer encore plus. N’est-ce pas ce qu’on devient, à côté de celle qu’on désire le plus, Helga ma Belle, un vieux tronc de bois flotté qui se dérobe au grand amour ?

L’auteur, Bergsveinn Birgisson est titulaire d’un doctorat en littérature médiévale scandinave. Il souhaite à travers ces récits porter la mémoire de ses ancêtres, dont les histoires de son grand-père, pêcheur et éleveur dans le nord-ouest de l’île.

Il raconte ici la fin d’un monde. A la réflexion, tout ce qui a pu m’énerver chez le personnage principal, pétri de principes et d‘idées simplistes (tous les gens de la ville sont bêtes, sans queue ni tête, seuls les gens des campagnes sont vrais et accomplis, la femme est comparée à un tracteur, etc.) est aussi un témoignage réel sur ces gens-là.

Contrairement à d’autres lecteurs qui ont vu un vibrant hommage à un monde où tout était meilleur (vous savez le passé idéalisé – je fais ma réac), j’y ai vu aussi un monde renfermé et incapable d’évoluer, où chacun devait occuper une place précise et ne pouvait à aucun moment s’en échapper. Où la différence, comme par exemple la stérilité d’Unnur, était vécue comme une tare et une honte. Où les silences cachaient de nombreux secrets et les ragots couraient les vallées.
 
J’ai, par le biais de ce récit, découvert  un auteur très intéressant. Je trouve son écriture belle et fluide et il aura réussi à me faire vivre cette lecture très intensément. 

Une bonne surprise.  


Editions Zulma, traduction Catherine Ejjolfsson, 131 pages 
2 commentaires
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2 commentaires

Laeti janvier 29, 2015 - 4:04

C'est vrai qu'on passe par différentes émotions à l'égard de Bjarni. C'est un très beau roman.

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Electra janvier 29, 2015 - 4:05

Oui, merci de le dire toi aussi car je me suis demandée si j'étais la seule à m'énerver contre le personnage ….
Mais au final, l'histoire est belle et le style très agréable.

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