Certaines n’avaient jamais vu la mer

septembre 13, 2013
J’ai fini de lire il y a quelques semaines le roman de Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer qui a obtenu le Prix Fémina Étranger 2012.
 
Résumé (source : Amazon) : Nous sommes en 1919. Un bateau quitte l’Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux États-Unis, toutes mariées par procuration.
C’est après une éprouvante traversée de l’Océan pacifique qu elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leurs futurs maris. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui auquel elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.
À la façon d’un chœur antique, leurs voix se lèvent et racontent leurs misérables vies d’exilées… leurs nuits de noces, souvent brutales, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l’humiliation des Blancs… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre et la détention dans les camps d’internement – l’État considère tout Japonais vivant en Amérique comme traître. Bientôt, l’oubli emporte tout, comme si elles, leurs époux et leurs progénitures n’avaient jamais existé.
Je ne sais pas trop quoi écrire au sujet de ce livre, si le sujet est très intéressant, passionnant – j’ai cependant eu du mal à lire ce livre. Cette difficulté est liée entièrement au style adopté par la romancière. Narrateur à voix multiples, le « nous » représente toutes ces épouses japonaises qui rencontrent leur époux sur le sol américain de Californie et qui pour beaucoup signent là leur arrêt de mort, ou s’engagent vers de terribles années de souffrance, passées sous silence. 
Or ce choix stylistique devient pesant, avec en plus, le choix de l’auteur pour cumuler des verbes d’actions, ex : pour décrire leur travail quotidien, chez elle ou dans les champs, les usines, l’auteur a choisi de cumuler à chaque toutes une série de verbes d’action et de répéter cette formule tout au long du livre : nous cuisions, coupions, hachions, épelons …  Si cette formule n’apparaissait que trois ou quatre fois, mais non c’est récurrent. Si le désir de l’auteur était que le lecteur ressente une certaine forme de lassitude, elle y est arrivée parfaitement avec moi. Ce choix prononcé a fait que j’ai « sauté » volontairement certains passages, trop axés dans le descriptif.

Si l’auteur souhaite ainsi parler au nom de tous ces fantômes, je la comprends et la soutien totalement dans cette démarche, mais l’utilisation du pronom « nous » n’intègre pas le lecteur et bientôt je me suis sentie véritablement étrangère par rapport à ces femmes. Et cette distanciation m’a éloigné de ces femmes dont les vies ont été parfois épouvantables, mon empathie a diminué envers elle. L’auteur interdisant finalement au lecteur de s’identifier à l’une d’entre elles en particulier, a provoqué chez moi une sorte de forme d’indifférence

http://multimedialearningllc.wordpress.com/2009/05/07/japanese-internment-camps-during-wwii-1943/
De plus cette énumération sans fin des souffrances affligées à ces jeunes femmes m’a empêché d’en prendre réellement conscience et donc d’éprouver de la sympathie et de la compassion pour ces femmes. Le lecteur est ainsi littéralement « bombardé » d’informations multiples, d’atrocités, de souffrance, de solitude, d’actes malveillants, de suicide au point qu’il finit par s’éloigner de l’histoire. Les noms défilent, on ne retient aucun d’entre eux. J’aurais préféré que l’auteur suive cinq ou six femmes aux destins multiples plutôt que de nous faire une sorte d’almanach de tous les destins brisés de ces femmes japonaises. 

Enfin, j’aurais aimé que soit abordé plus profondément la période de la Deuxième Guerre Mondiale où les japonais ont été envoyés en camp d’emprisonnement car soupçonnés d’être des traites. Cette période a longtemps été bannie des livres d’histoire et j’ai vu très peu de films ou documentaires abordant cette page sombre de l’histoire américaine.

Car comme je ne cesse de le répéter, j’adore les romans qui associent l’histoire avec un grand H et plus particulièrement la période 1933-1955 or ici l’auteur ne fait qu’énumérer des disparitions et des arrestations. 

http://www.freeinfosociety.com/article.php?id=10
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Pourtant je défendrais ce livre car il a eu l’intérêt de lever le voile sur une partie peu reluisante de l’histoire américaine, sur le véritable ostracisme infligé à ces femmes japonaises. Ces femmes, qui par pudeur et par éducation se sont tues et ont subi toute cette violence sans jamais se plaindre. Que l’une de leurs filles ou petite fille prenne aujourd’hui sa plume et le rende hommage est magnifique et vraiment nécessaire. 

J’ai appris beaucoup en lisant ce livre, même si, comme vous l’aurez compris, j’aurais préféré un autre style – qui m’aurait permis de traverser ces années en tenant la main d’un ou de plusieurs personnages au lieu d’avoir le sentiment de voir défiler sous mes yeux des visages anonymes. 

Mon avis :

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1 commentaire

D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds – Tombée du ciel janvier 13, 2016 - 8:51

[…] Plusieurs raisons ont mis un frein à mon enthousiasme : le style clairement – le choix de l’auteur d’être toujours en envolées lyriques m’a fatigué, j’avoue. J’aime quand un auteur, comme dans les nouvelles (un genre que j’affectionne énormément) réussi en quelques lignes à faire tourner sa prose, à nous éloigner un temps de la terre et nous embarquer dans un autre monde mais uniquement à quelques moments précis du roman, comme le bon mot dans une phrase. Or ici, le lecteur est en permanence suspendu, jamais je n’ai réussi à avoir les pieds sur terre, j’avais besoin de ressentir la mer, le vent, le froid mais impossible de ressentir ces éléments terrestres. Et puis ces phrases longues, et ces figures de style (des anaphores) m’ont vite lassé. J’avais éprouvé la même difficulté et lassitude à la lecture du roman de Julie Otsuka . […]

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